Après Cuba, la Jamaïque, Trinidad-et-Tobago, Haïti, la Guadeloupe et la Martinique, notre série d’histoires des cinémas caribéens poursuit sa traversée du cinéma caribéen au début du XXIe siècle. Ce septième épisode nous conduit d’Antigua-et-Barbuda à la Martinique.
D’un côté, Howard et Mitzi Allen participent à la construction d’un cinéma local dans un petit État insulaire. De l’autre, Guy Deslauriers et Patrick Chamoiseau mettent en scène la création de la biguine dans le Saint-Pierre du XIXe siècle. Vous êtes au septième épisode sur dix. Six volets sont déjà disponibles sur Richès Karayib et trois autres suivront.
2001: ANTIGUA-ET-BARBUDA – THE SWEETEST MANGO, THE SKIND ’HOWARD ALLEN
The Skin est le second long-métrage du couple Allen, Howard à la réalisation et Mitzi à la production. En 2001, ils avaient réalisé The Sweetest Mango (2001) afin que leur pays dispose de son premier film de cinéma « local » pour l’arrivée du 21e siècle. Celui-ci est visiblement inspiré de leur propre histoire d’amour : Lovelyanne « Luv » Davies, revenant de plusieurs années de vie au Canada, a du mal à se réadapter à son pays d’origine, au regard de l’étroitesse de l’archipel (440 km2) et des opportunités professionnelles tandis qu’un de ses collègues la séduit jusqu’à l’épouser.
Basé sur une intrigue classique, ce film, malheureusement fragile au niveau technique (filmé avec des caméras numériques de première génération) dénotait déjà sur plusieurs points : pas de dimension sociale ou historique, à la différence des autres cinémas caribéens, un titre faisant référence à la saison des mangues (d’avril à la fin de l’été) qui créait un marqueur temporel solidement ancré dans le paysage, la revendication du droit de petits espaces à vivre de grandes histoires (d’amour, entre autres).
Pour The Skin, ce couple ambitieux, luttant pour faire du cinéma dans une île de moins de 100.000 habitants, a bénéficié du soutien d’une équipe technique venue de la prestigieuse université noire-américaine Howard University ainsi que d’un casting international incluant les célèbres acteur jamaïcain Carl Bradshaw et comédien britannique Jeff Stewart.
Tout en sacrifiant à une vision touristique de l’île (plans aériens des côtes, bateaux de plaisance, danses lascives et musique associée, etc.), ce film s’ancre solidement dans le folklore magico-religieux caribéen à travers l’histoire d’un vase maudit lié à la période esclavagiste et offre quelques séquences nocturnes dans les bois particulièrement angoissantes, où la langue créole se mélange malicieusement à l’anglais. Un film efficace aux belles ambitions.
2004: MARTINIQUE – BIGUINE, DE GUY DESLAURIERS
Troisième long-métrage né du duo Chamoiseau-Deslauriers, collaboration unique entre littérature antillaise et cinéma antillais à ce jour, cette comédie musicale (ou, plus précisément, drame musical) sur l’invention de la célèbre musique « biguine » dans la ville de Saint-Pierre (à l’époque capitale mondiale du sucre et du rhum) de Martinique dans la seconde moitié du XIXe siècle est l’occasion de mettre en scène le processus de créolisation, métissage culturel accéléré et imprévisible (tel que proposé par l’auteur Édouard Glissant), à travers la création musicale. Hermansia (Micheline Mona, fille du célèbre Eugène Mona, spécialiste de la flûte des mornes) et Tiquitaque (Max Télèphe), venant de la campagne, s’installent en ville où ils vivront pendant près de 30 ans.
La musique qu’ils jouent, d’origine africaine, n’intéresse pas les bals bourgeois. C’est alors qu’entrant en contact avec des musiques européennes, ballets (Saint-Pierre disposant d’un opéra comme d’un tramway et d’un éclairage au gaz) ou mazurkas, et instruments d’Europe, qui leur sont peu connus, ils se mettent à mélanger les manières de faire de la musique. En particulier, Hermansia prend une décision majeure en offrant une clarinette à son compagnon.
Le choc entre rythmes d’origine africaine (musique de la campagne martiniquaise) et instrumentation européenne (clarinette, violon, piano, etc.) donnera la biguine, à l’instar de tant de musiques caribéennes, du reggae au steel-band en passant par le compas. Dans ce film, la femme antillaise est donc à l’origine du processus de créolisation culturelle : Biguine complète les différents aspects de la « fémifocalité », à savoir l’importance des femmes, du cinéma antillais. Enfin, outre les nombreuses séquences musicales de morceaux légendaires de la biguine, aux forts accents politiques, le film se conclut par une évocation de la fameuse éruption de la montagne Pelée de 1902 qui rasa la ville de Saint-Pierre et fit près de 30.000 morts.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).