Le 31 aoĆ»t 1896, Ć Paramaribo, Affiba Maria Magdalena Dompig traverse la ville en calĆØche entourĆ©e de plusieurs gĆ©nĆ©rations de sa famille. La photographie de ce moment, aujourdāhui conservĆ©e au Rijksmuseum, devient cent trente ans plus tard le point de dĆ©part dāAffiba ā The Eldest Woman of Paramaribo, le nouveau documentaire dāIda Does. Ć travers cette histoire, la rĆ©alisatrice surinamaise-caribĆ©enne poursuit un travail constant : regarder les archives autrement et faire revenir au premier plan des vies longtemps restĆ©es en marge. Cāest dans cet espace entre trace et mĆ©moire que travaille Ida Does.
Affiba, un visage qui traverse le temps
Sur la photographie, Affiba regarde vers lāobjectif. Ć ses cĆ“tĆ©s se trouvent deux de ses enfants, une petite-fille et une arriĆØre-petite-fille. Le Rijksmuseum date la scĆØne du 31 aoĆ»t 1896 et indique quāAffiba Ć©tait alors considĆ©rĆ©e comme la femme la plus Ć¢gĆ©e de Paramaribo. Le photographe ThĆ©odore van Lelyveld avait notĆ© quāelle avait 104 ans ; Ć sa mort, quelques mois plus tard, un journal colonial estimait quāelle avait atteint au moins 105 ans.
Plus dāun siĆØcle aprĆØs cette image, Joan Windzak entreprend de retrouver lāhistoire de sa famille. Ses recherches la ramĆØnent vers Affiba, son aĆÆeule nĆ©e dans lāesclavage, devenue libre. Ida Does dĆ©cide dāaccompagner cette quĆŖte par le cinĆ©ma. Pendant plus dāun an et demi, la rĆ©alisatrice rassemble archives, tournages, voyages et conversations pour construire un film autour de cette mĆ©moire familiale.
Une rƩalisatrice guidƩe par les rƩcits laissƩs de cƓtƩ
Ida Does est documentariste, productrice et autrice. Son travail explore lāhistoire coloniale, lāart, la culture, la justice sociale et les trajectoires de figures caribĆ©ennes. Lāimportant, chez elle, nāest pas seulement le sujet choisi, mais la maniĆØre de dĆ©placer le regard vers celles et ceux que les rĆ©cits dominants ont trop peu entendus.
En avril 2026, dans un entretien avec NPO Doc, elle expliquait rechercher dans ses films des personnes capables dāapporter de lāespoir et dāagir pour le changement. Cette volontĆ© traverse une Åuvre qui ne se contente pas dāexposer les blessures du passĆ©. Elle interroge aussi la dignitĆ©, lāĆ©galitĆ© et la possibilitĆ© de transmettre autrement.
Des musées à la mémoire du Suriname
En 2021, New Light ā The Rijksmuseum and Slavery suit la prĆ©paration de lāexposition du Rijksmuseum consacrĆ©e Ć lāesclavage et au passĆ© colonial. Le documentaire sera ensuite projetĆ© aux Nations unies en 2023 et distinguĆ© dans plusieurs festivals. Avec cette Åuvre, Ida Does observe comment une institution nationale peut revisiter les histoires quāelle conserve et la faƧon dont elle les prĆ©sente.
LāannĆ©e suivante, It Is Not Past ā 08 12 1982 revient sur les meurtres de dĆ©cembre 1982 au Suriname. Le film sāappuie sur des tĆ©moignages, des archives et des Åuvres dāartistes. Le sujet touche directement la rĆ©alisatrice : elle vivait au Suriname Ć lāĆ©poque et connaissait Bram Behr, lāune des victimes.
En 2023, Everyday Dignity ā Philomena Essed sāintĆ©resse au travail de la chercheuse Philomena Essed sur le racisme aux Pays-Bas. En 2026, Een gevleugelde herinnering interroge Ć son tour le passĆ© colonial du Mauritshuis, Ć travers lāÅuvre de lāartiste autochtone brĆ©silienne Daiara Tukano. Dāun film Ć lāautre, Ida Does revient ainsi Ć une mĆŖme question : qui est visible dans lāhistoire, et depuis quel point de vue cette histoire est-elle racontĆ©e ?
Affiba, une mƩmoire familiale devenue cinƩma
Avec Affiba ā The Eldest Woman of Paramaribo, cette interrogation se resserre autour dāune famille. Le film suit Joan Windzak dans son enquĆŖte gĆ©nĆ©alogique et fait dāune photographie du XIXe siĆØcle un passage entre plusieurs gĆ©nĆ©rations.
Pour Ida Does, lāobjectif est explicite : avec Joan, elle veut rendre visibles des vies restĆ©es longtemps hors du cadre. Le documentaire ne transforme donc pas Affiba en simple figure historique. Il replace une femme, ses descendantes et leur mĆ©moire au centre dāun rĆ©cit où archives et transmission familiale se rĆ©pondent.
Le film a connu sa premiĆØre mondiale le 28 juin 2026 au Rijksmuseum dāAmsterdam, prĆ©cisĆ©ment lĆ où la photographie dāAffiba est conservĆ©e. Ce retour de lāimage vers le musĆ©e donne au projet une dimension particuliĆØre : une archive autrefois documentĆ©e par un regard colonial devient le point de dĆ©part dāune histoire reconstruite par une descendante et une cinĆ©aste caribĆ©enne.
Regarder les archives autrement
Le travail dāIda Does rappelle que les archives ne parlent jamais seules. Elles attendent des regards capables de les questionner, de retrouver des noms, des liens et des trajectoires derriĆØre une image. Affiba avait dĆ©jĆ Ć©tĆ© photographiĆ©e. Elle Ć©tait donc visible. Pourtant, il a fallu la recherche de Joan Windzak et le cinĆ©ma dāIda Does pour que son histoire retrouve une nouvelle place dans le prĆ©sent.
Et si cette photographie a pu rouvrir une mĆ©moire plus dāun siĆØcle plus tard, combien dāautres vies du Suriname et de la CaraĆÆbe attendent encore, quelque part dans une archive, que quelquāun dĆ©cide enfin de les regarder ?
Ida Does est une documentariste, productrice et autrice surinamaise-caribĆ©enne. Son travail explore notamment lāhistoire coloniale, la mĆ©moire, la culture, la justice sociale et les trajectoires caribĆ©ennes.
Affiba ā The Eldest Woman of Paramaribo suit les recherches de Joan Windzak autour de son aĆÆeule Affiba, une femme nĆ©e dans lāesclavage au Suriname. Le film part notamment dāune photographie rĆ©alisĆ©e Ć Paramaribo en 1896.
Ida Does utilise le documentaire et les archives pour interroger la maniĆØre dont lāhistoire est racontĆ©e. Ses films remettent en lumiĆØre des personnes, des mĆ©moires et des rĆ©cits longtemps restĆ©s en marge.