Bridgetown s’est construite en couches successives, autour d’un même pont amérindien devenu tour à tour port négrier, synagogue séfarade et garnison britannique, sur un tracé de rues resté organique là où les autres villes coloniales caribéennes choisissent la grille. Depuis 2020, Bridgetown retire une à une les statues de sa mémoire coloniale, tout en faisant classer ses vieilles pierres au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Bridgetown, une capitale née d'un pont
Avant de s’appeler Bridgetown, l’endroit portait un autre nom, Indian Bridge, celui d’un pont de bois bâti par les peuples amérindiens sur le Careenage, la crique naturelle où les navires venaient se coucher sur le flanc pour être réparés, et autour de laquelle la ville grandira. Les colons anglais s’y installent le 5 juillet 1628, sous l’autorité de marchands londoniens. Le nom de Bridgetown viendra plus tard, en hommage à un gouverneur, Sir Tobias Bridge. Onze ans après la colonisation, en 1639, la Barbade se dote d’un Parlement, aujourd’hui le troisième plus ancien du Commonwealth encore en fonction.
La ville n’est donc pas un simple comptoir colonial posé sur une plage de sable blanc. Dès son premier siècle, elle administre, elle légifère, elle gouverne une île entière depuis ce même quartier serré autour du pont.
L'économie qui a bâti Bridgetown
Cette précocité a un prix. Entre 1627 et 1807, environ 387 000 personnes africaines réduites en esclavage sont envoyées à la Barbade pour alimenter l’économie sucrière qui fait la fortune de la ville. Le sucre, le rhum et la mélasse partent alors des quais du Careenage vers l’Europe et les Amériques, chargement après chargement. Les entrepôts, les quais et les belles façades que l’on visite aujourd’hui dans la vieille ville ont été construits par ce commerce triangulaire, et le rappeler fait partie de l’histoire complète de la ville, pas d’une note en bas de page qu’on tourne vite.
Une communauté qui a marqué Bridgetown
C’est dans ce même Bridgetown que s’installent, en 1654, des réfugiés juifs séfarades chassés du Brésil néerlandais après sa reconquête par le Portugal. Une présence juive y était déjà signalée dès 1628, un an après l’arrivée des Anglais. Un an après leur installation, en 1655, une ordonnance du Conseil de la Barbade leur accorde des droits civiques, un geste rare pour l’époque. Ces familles apportent aussi un savoir précieux, celui de la culture de la canne à sucre, qu’elles transmettent aux planteurs de l’île. Leur communauté grandit jusqu’à environ huit cents personnes au dix-huitième siècle.
Leur synagogue, Nidhe Israel, tient toujours debout, reconstruite après un ouragan en 1831 grâce à quatre-vingt-dix fidèles, puis sauvée d’une démolition programmée en 1985. En 2008, une fouille sous la maison du rabbin, provoquée par la remarque de touristes israéliens, met au jour un bain rituel du dix-septième siècle, l’un des plus anciens des Amériques.
Bridgetown, vitrine fidèle de l'Empire
À quelques rues de là, le Garrison de Saint-Ann sert de base au régiment britannique des Antilles occidentales aux dix-huitième et dix-neuvième siècles. Ce régiment, créé en 1795, voit d’abord ses rangs remplis d’hommes achetés comme esclaves dans les plantations sucrières pour servir comme soldats, avant qu’une loi de 1807 ne leur reconnaisse enfin la liberté. Sa vaste pelouse de parade, la Garrison Savannah, accueille dès le milieu du dix-huitième siècle des courses hippiques prisées des officiers et des notables, une tradition qui continue aujourd’hui.
La ville affiche aussi sa fidélité à la Couronne avec éclat. En 1813, la ville installe sur Trafalgar Square une statue de l’amiral Nelson, trente ans avant que Londres n’élève sa propre colonne à sa mémoire. Pendant longtemps, elle se veut la vitrine impeccable de la “Little England” des Caraïbes.
Bridgetown fait le tri de son passé
Cette fidélité de façade a fini par se fissurer. L’indépendance de la Barbade est proclamée le 30 novembre 1966. En 1999, Trafalgar Square devient National Heroes Square. En 2011, UNESCO inscrit “Historic Bridgetown and its Garrison” au patrimoine mondial, saluant notamment un tracé de rues jamais quadrillé, hérité des villes médiévales anglaises plutôt que des grilles espagnoles ou néerlandaises qui structurent le reste de la Caraïbe coloniale.
Puis, le 16 novembre 2020, journée internationale de la tolérance, la statue de Nelson quitte la place pour rejoindre le Barbados Museum, installé dans les anciens bâtiments du régiment de la Garrison. Le 30 novembre 2021, exactement cinquante-cinq ans après son indépendance, la Barbade devient une république et retire le monarque britannique de son statut de chef d’État.
La ville ne choisit donc pas entre mémoire et modernité. Elle range certains symboles dans un musée et fait protéger ses pierres par l’UNESCO, dans le même mouvement, presque la même décennie. Le pont d’origine, lui, a depuis longtemps disparu sous les versions plus modernes, la dernière datant de 2006. Mais l’endroit qu’il désigne reste le même. La question que pose aujourd’hui cette capitale n’est pas de savoir si son passé colonial doit être oublié, mais lequel de ses nombreux visages, indigène, marchand, religieux, esclavagiste ou militaire, elle choisit encore de montrer à ceux qui la traversent chaque jour.
Le site s’appelait à l’origine Indian Bridge, du nom d’un pont de bois bâti par les peuples amérindiens sur le Careenage. Après l’installation des colons anglais en 1628, le nom de Bridgetown s’impose plus tard en hommage au gouverneur Sir Tobias Bridge.
Les colons anglais s’installent sur le site le 5 juillet 1628. Onze ans plus tard, en 1639, la Barbade se dote d’un Parlement, aujourd’hui le troisième plus ancien du Commonwealth encore en fonction.
En 2011, l’UNESCO inscrit “Historic Bridgetown and its Garrison” au patrimoine mondial, en reconnaissance notamment de son tracé de rues organique, hérité des villes médiévales anglaises, qui contraste avec les grilles espagnoles ou néerlandaises des autres villes coloniales caraïbes.