Gaston Monnerville, né le 2 janvier 1897 à Cayenne, en Guyane, préside le Sénat français de 1958 à 1968. Il reste à ce jour le seul président noir d’une chambre du Parlement français, une fonction acquise après un parcours d’avocat puis de résistant sous l’Occupation. En 1962, Gaston Monnerville s’oppose publiquement au général de Gaulle sur la réforme du mode d’élection du président de la République, un affrontement resté dans l’histoire du Sénat.
Gaston Monnerville face à de Gaulle, la scène de 1962
Le 9 octobre 1962, Gaston Monnerville prend la parole à la tribune du Sénat, au Palais du Luxembourg, à Paris. Le président de la République, Charles de Gaulle, vient d’annoncer un référendum pour faire élire le président au suffrage universel direct, en s’appuyant sur l’article 11 de la Constitution plutôt que sur la procédure de révision prévue à l’article 89. Il dénonce ce choix devant les sénateurs. Selon plusieurs comptes rendus concordants de cette séance, il lance au général de Gaulle une phrase restée célèbre au Sénat. « Non, Monsieur le président de la République, vous n’avez pas le droit, vous le prenez. »
Quelques jours plus tôt, fin septembre 1962, lors d’un discours à Vichy, il avait déjà annoncé son intention de voter non et qualifié la démarche du général de Gaulle de « forfaiture ». Ce mot marquera durablement les débats de la Ve République naissante. Le 1er octobre 1962, malgré cet affrontement ouvert avec l’exécutif, les sénateurs réélisent Gaston Monnerville à la présidence du Sénat. Le référendum, lui, se tient quelques semaines plus tard et la réforme est finalement adoptée par les Français.
De Cayenne à Toulouse, une famille qui mise sur l'école
Gaston Monnerville naît le 2 janvier 1897 à Cayenne, en Guyane, fils de Marc Saint-Yves Monnerville et de Marie-Françoise Orville. Sa mère a déjà perdu deux enfants lorsqu’elle accepte, en 1912, d’envoyer Gaston Monnerville et son frère Pierre étudier en métropole, à des milliers de kilomètres de la Guyane. Il entre alors au lycée Pierre Fermat, à Toulouse, en France. Cette décision familiale, un vrai sacrifice pour l’époque, ouvre la voie à des études de droit.
Du côté de sa mère, il a des racines martiniquaises. Son oncle maternel, Saint-Just Orville, a été maire de Case-Pilote, en Martinique. Ce lien restera présent tout au long de sa vie. Pendant la Résistance, il choisit justement le pseudonyme « Saint-Just » en hommage à cet oncle martiniquais.
Un avocat guyanais au barreau de Paris
Gaston Monnerville obtient sa licence en lettres puis un doctorat en droit à l’université de Toulouse, en 1921, avec une thèse sur l’enrichissement sans cause. Il s’inscrit au barreau de Toulouse dès 1918, puis au barreau de Paris en 1921. Il rejoint ensuite le cabinet de l’avocat César Campinchi, où il travaille pendant huit ans. En 1931, il défend avec succès des Guyanais accusés dans l’affaire Galmot, une plaidoirie qui le fait connaître au-delà du barreau.
De la mairie de Cayenne à la Résistance sous le nom de Saint-Just
Gaston Monnerville est élu député de la Guyane en 1932, puis réélu en 1936. En 1935, il devient également maire de Cayenne, en Guyane. De 1937 à 1938, il occupe à deux reprises la fonction de sous-secrétaire d’État aux Colonies, dans les derniers gouvernements de la IIIe République.
Quand la Seconde Guerre mondiale éclate, Gaston Monnerville s’engage volontairement dans la Marine, le 7 septembre 1939. Il sert comme officier de justice sur le cuirassé Provence lors de la bataille de Mers-el-Kébir, le 3 juillet 1940. Démobilisé, il rejoint ensuite la Résistance. De décembre 1942 à septembre 1944, il commande des maquisards F.F.I. en Auvergne sous le pseudonyme de Saint-Just. Cet engagement lui vaut la croix de Guerre 1939-1945 et la Rosette de la Résistance.
Vingt-deux ans à la présidence de la chambre haute
À la Libération, Gaston Monnerville est désigné par la Résistance à l’Assemblée consultative, le 7 novembre 1944. Il est élu au Conseil de la République le 15 décembre 1946, puis à sa présidence dès le 14 mars 1947. Après une élection contestée en Guyane, il est élu sénateur du Lot en novembre 1948, un mandat qu’il conserve jusqu’en 1974. En 1958, avec la nouvelle Constitution de la Ve République, le Conseil de la République devient le Sénat, et il en devient le premier président.
Gaston Monnerville reste président du Sénat jusqu’en 1968, soit vingt-deux ans à la tête de la chambre haute du Parlement français en comptant sa présidence du Conseil de la République. En parallèle, il préside le conseil général du Lot de 1951 à 1970 et devient maire de Saint-Céré, dans le Lot, de 1964 à 1971. Aucun autre président noir n’a dirigé depuis une chambre du Parlement français.
Une mémoire encore à raconter
En 1974, le président du Sénat de l’époque, Alain Poher, nomme Gaston Monnerville au Conseil constitutionnel, où il siège jusqu’en 1983. Il publie aussi ses mémoires, en deux tomes intitulés Témoignage, ainsi qu’un livre consacré à Georges Clemenceau. Il meurt à Paris le 7 novembre 1991, peu avant son quatre-vingt-quinzième anniversaire.
Trente-cinq ans après sa mort, le Sénat consacre toujours un dossier complet à Gaston Monnerville dans son histoire officielle. Guyanais par sa naissance, martiniquais par sa mère, et pendant vingt-deux ans à la tête du Sénat français, il a traversé la Résistance, la décolonisation et l’un des plus grands affrontements institutionnels de la Ve République. Son parcours pose une question simple pour la Caraïbe d’aujourd’hui. Combien d’autres trajectoires de cette envergure restent-elles encore à raconter ?
Gaston Monnerville est un avocat et homme politique né le 2 janvier 1897 à Cayenne, en Guyane. Il a présidé le Sénat français de 1958 à 1968, après avoir présidé le Conseil de la République de 1947 à 1958. Il reste à ce jour le seul président noir d’une chambre du Parlement français. Gaston Monnerville est mort à Paris le 7 novembre 1991.
Gaston Monnerville a jugé illégal le choix du général de Gaulle de faire adopter par référendum, via l’article 11 de la Constitution, l’élection du président de la République au suffrage universel direct, plutôt que de suivre la procédure de révision prévue à l’article 89. Il a qualifié cette manœuvre de « forfaiture » lors d’un discours fin septembre 1962, puis a réaffirmé son opposition à la tribune du Sénat le 9 octobre 1962.
Oui. La mère de Gaston Monnerville, Marie-Françoise Orville, avait des racines martiniquaises. Son oncle maternel, Saint-Just Orville, a été maire de Case-Pilote, en Martinique. Gaston Monnerville a choisi le pseudonyme « Saint-Just » pendant la Résistance en hommage à cet oncle.