Ajiaco cubain, de la sauce de piment taïno au ragoût emblème de Cuba

Ajiaco cubain servi dans un bol de terre cuite avec maïs, viande, carotte et pomme de terre

L’ajiaco cubain est un ragoût de viandes et de racines (malanga, yuca, boniato, plátano, maïs) dont le nom vient de ají, le piment en langue taïno. Il a d’abord désigné une sauce, avant de devenir un plat, puis l’image que l’anthropologue Fernando Ortiz a donnée de Cuba en 1939. Cet article raconte son histoire, ses ingrédients et son sens.

En 1939, à l’Université de La Havane, l’anthropologue Fernando Ortiz compare Cuba à une marmite d’ajiaco. La formule est restée célèbre. Mais l’histoire de l’ajiaco cubain commence bien avant lui, et le mot lui-même n’a pas toujours désigné un ragoût.

À l'origine, une sauce de piment

Le mot ajiaco dérive de ají, le piment, un terme d’origine taïno. Avant l’arrivée des Espagnols, les Taïnos de Cuba trempaient leur casabe, un pain de manioc, dans une eau relevée de piment. Le dictionnaire de la Real Academia Española garde d’ailleurs cette trace, puisque ajiaco y désigne encore une sauce au piment. Fernando Ortiz voyait dans cet ajiaco l’un des plats principaux des Taïnos, cuisiné avec des racines du pays.

Sur le site de Chorro de Maíta, dans la province de Holguín, des archéologues ont retrouvé des restes de mollusques, de crabe et de jutía, un rongeur de l’île. Le régime des Taïnos reposait sur la malanga, la yuca, le boniato, le maïs et ces petits animaux.

Grande marmite noire de ragoût jaune qui mijote sur un feu de bois

Quand le cocido espagnol rencontre l'île

Les Espagnols apportent à Cuba le bétail, les porcs et la viande salée. Dans le ragoût des Taïnos, ils retrouvent un plat qui ressemble au leur. L’historienne de l’alimentation Maricel Presilla estime qu’ils y auraient reconnu leur olla podrida, un ragoût de viandes et de légumes, malgré des ingrédients très différents.

De cette rencontre naît l’ajiaco cubain, mélange du cocido espagnol, ce pot-au-feu de la péninsule, et des viandes et racines de l’île. Au dix-neuvième siècle, la marmite contient encore des pois chiches, un ingrédient venu d’Espagne.

Deux bols en terre cuite de ragoût de viandes et de chorizo posés sur une planche en bois

Ce que l'on met dans un ajiaco cubain

L’ajiaco cubain n’a pas de recette figée. On y met des viandes, du porc, du poulet, du bœuf et du tasajo, le bœuf salé et séché. On y ajoute des viandas, ces racines et bananes que les Cubains appellent ainsi, la malanga, le ñame, la yuca (manioc), le boniato (patate douce) et le plátano (banane plantain), sans oublier la calabaza (courge) et le maïs. L’ail, l’oignon et l’ají donnent le goût.

Le ragoût mijote longtemps dans une marmite de terre largement ouverte. Certains tubercules se défont et épaississent le bouillon, d’autres gardent leur forme. La recette change d’une région à l’autre, comme le montre l’ajiaco santiaguero, propre à Santiago de Cuba. Le tasajo et les viandas ont aussi une histoire à part. Ils figuraient parmi les aliments de base imposés aux personnes réduites en esclavage à Cuba, qui cultivaient en plus leurs propres légumes dans de petits jardins appelés conucos. Une même marmite réunit donc ce que donnait la terre cubaine, ce qu’apportait l’Espagne et ce que la plantation distribuait.

Bol en terre cuite de viande effilochée, maïs, avocat, câpres et crème

Le jour où les pois chiches sont sortis de l'ajiaco

Selon une formule attribuée à Nitza Villapol, célèbre animatrice de l’émission Cocina al Minuto, la cuisine a commencé à être cubaine quand on a retiré les pois chiches de l’ajiaco. La date exacte de ce retrait reste inconnue. Le geste est pourtant parlant. Un ingrédient espagnol quitte la marmite, et l’ajiaco devient un ragoût de racines, de viandes et de maïs du pays.

1939, Fernando Ortiz fait de la marmite un pays

Dans sa conférence « Los factores humanos de la cubanidad », publiée en 1940 dans la Revista Bimestre Cubana, Fernando Ortiz (1881-1969) décrit l’ajiaco comme le ragoût le plus typique et le plus complexe de Cuba. De là vient la phrase « Cuba es un ajiaco ». Pour lui, la culture cubaine est un mélange d’origines très diverses, qui bout, se mêle et se transforme sans cesse. Ce qui compte, dit-il en substance, c’est moins le résultat que le processus qui le fabrique. À Cuba, personne n’a de racines au sens strict, ajoute-t-il, puisque tous ont été déplacés ou transplantés, y compris les premiers habitants de l’île.

Cette image s’inscrit dans sa réflexion sur la transculturation, la notion qu’il propose pour remplacer celle d’acculturation. En 1912, une chronique du Diario de la Marina voyait plutôt dans l’arroz con frijoles, le riz aux haricots composé de « blancos » et de « negros », un plat très typique de Cuba. C’est pourtant l’ajiaco d’Ortiz qui s’est imposé. L’image a ses limites, car elle peut effacer les différences. Ortiz le savait, et rappelait que les nouveaux arrivants ajoutent sans cesse leurs propres ingrédients.

Un mot qui veut aussi dire désordre

Dans le langage courant de Cuba, ajiaco désigne aussi la confusion, le désordre. L’expression estar en el ajiaco signifie être dans le coup. Le mot existe ailleurs en Amérique latine. L’ajiaco colombien, par exemple, est une soupe épaisse de pommes de terre, de poulet et de maïs tendre parfumée à la guasca, un plat distinct de l’ajiaco cubain.

Soupe de poulet, maïs, avocat et câpres dans un pot blanc sur un plateau métallique
Ajiaco colombien dans un pot blanc posé sur une assiette turquoise, avec maïs, câpres et avocat

À Miami, la question du grand-père Julián

L’ajiaco cubain voyage avec la diaspora. L’écrivaine Ana Sofía Peláez raconte que son grand-père Julián, à Miami, demandait dans chaque restaurant cubain s’il y avait de l’ajiaco aujourd’hui. En 2026, quatre-vingt-sept ans après la conférence de Fernando Ortiz, la question se pose toujours autour de la marmite. Que met-on dans l’ajiaco cubain d’aujourd’hui, à La Havane comme à Miami, et qui décide de ce qui y entre ?

Table de plats de viandes, pommes de terre, maïs, riz et avocat vue du dessus

Questions fréquentes

L’ajiaco cubain est un ragoût de viandes et de racines cuit longtemps dans une grande marmite. Il associe généralement du porc, du poulet, du bœuf ou du tasajo à des viandas comme la malanga, la yuca, le boniato, le plátano, la calabaza et le maïs. L’anthropologue Fernando Ortiz l’a érigé en image de la culture cubaine lors d’une conférence à l’Université de La Havane en 1939.

Le mot ajiaco dérive de ají, le piment, un mot d’origine taïno. Il a d’abord désigné une sauce au piment, sens que le dictionnaire de la Real Academia Española conserve, avant de désigner le ragoût connu à Cuba.

« Cuba es un ajiaco » signifie que la culture cubaine est un mélange d’origines très diverses, en transformation permanente, comme les ingrédients d’un ragoût qui mijote. La formule est de l’anthropologue Fernando Ortiz, dans sa conférence « Los factores humanos de la cubanidad » de 1939, publiée en 1940 dans la Revista Bimestre Cubana.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus d'articles de RK

Ajiaco cubain servi dans un bol de terre cuite avec maïs, viande, carotte et pomme de terre
ART CULINAIRE
Tolotra

Ajiaco cubain, de la sauce de piment taïno au ragoût emblème de Cuba

L’ajiaco cubain est un ragoût de viandes et de racines (malanga, yuca, boniato, plátano, maïs) dont le nom vient de ají, le piment en langue taïno. Il a d’abord désigné une sauce, avant de devenir un plat, puis l’image que l’anthropologue Fernando Ortiz a donnée de Cuba en 1939. Cet article raconte son histoire, ses ingrédients et son sens. En 1939, à l’Université de La Havane, l’anthropologue Fernando Ortiz compare Cuba à une marmite d’ajiaco. La formule est restée célèbre. Mais l’histoire de l’ajiaco cubain commence bien avant lui, et le mot lui-même n’a pas toujours désigné un ragoût. À l’origine, une sauce de piment Le mot ajiaco dérive de ají, le piment, un terme d’origine taïno. Avant l’arrivée des Espagnols, les Taïnos de Cuba trempaient leur casabe, un pain de manioc, dans une eau relevée de piment. Le dictionnaire de la Real Academia Española garde d’ailleurs cette trace, puisque

Lire la suite "
Willemstad, décor de la Siman di Kultura 2026 : façades colorées vues d'un pont au coucher du soleil
ACTUS
Tolotra

Siman di Kultura 2026, la 22e semaine culturelle de Curaçao se tient jusqu’au 4 octobre

La Siman di Kultura 2026, la semaine de la culture de Curaçao, se tient du 27 septembre au 4 octobre 2026, pour sa 22e édition. Le ministère de l’Enseignement, des Sciences, de la Culture et du Sport (ESKD) l’a placée sous le thème « Di Kòrsou pa Mundu », « De Curaçao pour le monde ». Il honore la chanteuse Izaline Calister et le dirigeant de baseball Urny Florán. La semaine s’est ouverte dimanche 27 septembre, à Otrobanda, un quartier de Willemstad. Siman di Kultura 2026, un dimanche à Otrobanda Selon le programme officiel du ministère ESKD, la Siman di Kultura 2026 s’est ouverte à Curaçao le dimanche 27 septembre par une messe culturelle à 8 h, à la Basílika di Santa Ana. Une cérémonie a suivi à Molenplein, de 9 h 30 à 10 h 30. Le soir, de 16 h à 23 h, le quartier d’Otrobanda a accueilli

Lire la suite "
Illustration du proverbe Trempan ta bende lat ta malai : un prêtre dominicain note la parole d'un ancien à Curaçao, près d'un magnétophone à bobines
HISTOIRE et PATRIMOINE
Tolotra

« Trempan ta bende, lat ta malai », le proverbe qu’un prêtre a sauvé de l’oubli

Dans les années 1950, un prêtre dominicain néerlandais débarque à Curaçao avec un carnet et un magnétophone. Paul Brenneker ne vient pas convertir, il vient écouter. Pendant plus de quarante ans, il sillonne l’île de maison en maison, fait parler les anciens, enregistre leurs chants, leurs récits et leurs dictons avant qu’ils ne s’éteignent avec eux. De ce travail obstiné naîtra un recueil entier consacré aux seuls proverbes, republié plus tard sous le titre 1001 Proverbio na Papiamentu. Parmi les mille et un dictons qu’il a sauvés de l’oubli, un seul suffit à raconter tout un art de vivre insulaire, « Trempan ta bende, lat ta malai ». Le sens de « Trempan ta bende, lat ta malai », reconstruit mot à mot La traduction, mot à mot, se reconstruit à partir de plusieurs dictionnaires papiamento-anglais et papiamento-néerlandais, faute de version officielle en français disponible. « Trempan » signifie tôt,

Lire la suite "

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

Rejoignez la liste

Rejoignez notre communauté Richès Karayib ! Inscrivez-vous à notre lettre d’information.

Vous voulez maximiser votre présence sur Riches Karayib ?

Remplir le formulaire pour commencer la demande