Au Suriname, des murs de briques importĂ©es d’Europe dorment sous les arbres, au bord du fleuve Suriname. C’est Jodensavanne, un village juif qui comptait 575 habitants vers 1700 et jugeait ses propres membres. Inscrit Ă l’UNESCO en 2023, il raconte aussi ceux dont on parle moins, les personnes rĂ©duites en esclavage, les Autochtones et les prisonniers d’un camp de 1942.
En 1685, une synagogue en briques venues d’Europe est inaugurĂ©e au milieu de la forĂȘt surinamaise. Elle s’appelle Beraha VeSalom, « BĂ©nĂ©diction et paix ». Ses ruines se trouvent Ă Jodensavanne, dans le district de Para, Ă une cinquantaine de kilomĂštres de Paramaribo. L’UNESCO la prĂ©sente comme la plus ancienne synagogue d’importance architecturale des AmĂ©riques.
Jodensavanne, un village juif aux privilĂšges uniques
Tout commence dans les annĂ©es 1650 Ă Cassipora Creek, oĂč des Juifs sĂ©farades fondent une premiĂšre communautĂ©. En 1664, environ 200 autres arrivent de Cayenne sous la conduite de David Cohen Nassy. L’annĂ©e suivante, l’administration anglaise leur accorde la libertĂ© religieuse, un tribunal, une Ă©cole et une milice. Les NĂ©erlandais maintiendront ces privilĂšges. L’UNESCO parle d’un « Ătat dans l’Ătat ».
Dans les annĂ©es 1680, les habitants descendent d’environ deux kilomĂštres le long du fleuve et fondent Jodensavanne. Vers 1700, 575 Juifs y vivent, au cĆur de ce que l’UNESCO dĂ©crit comme la plus grande rĂ©gion agricole juive du monde. Autour du village, plus de 40 plantations produisent surtout du sucre.
Cette rĂ©ussite repose sur l’esclavage. Les personnes d’origine africaine rĂ©duites en esclavage ont fini par reprĂ©senter jusqu’Ă 90 % de la population. Le village se dresse aussi en territoire autochtone et subit les attaques des marrons, ces personnes qui ont fui l’esclavage. En 1690, la rĂ©volte de la plantation d’Immanuel Machado, tuĂ© par des personnes rĂ©duites en esclavage en rĂ©volte, pousse le gouverneur Ă confier la rĂ©pression Ă la milice juive.
Ce que racontent les tombes de Jodensavanne
Deux cimetiĂšres juifs subsistent. Ă Cassipora Creek, 216 stĂšles sont datĂ©es de 1666 Ă 1873. Ă Jodensavanne, 462 stĂšles datent de 1685 Ă 1873, pour environ 900 inhumations. PrĂšs de la moitiĂ© des dĂ©funts n’ont eu qu’un marqueur en bois, disparu depuis. La plupart des pierres viendraient d’Amsterdam, gravĂ©es avant la traversĂ©e.
Les Ă©pitaphes sont Ă©crites en hĂ©breu, en portugais, en espagnol, en nĂ©erlandais et en aramĂ©en. Cassipora abrite deux stĂšles en forme de prisme, rĂ©servĂ©es aux rabbins et aux chefs de la communautĂ©. D’autres pierres portent des symboles, comme deux mains aux doigts Ă©cartĂ©s pour un Cohen, descendant des prĂȘtres du Temple, ou une cruche pour un LĂ©vite. Ă courte distance, un autre cimetiĂšre a longtemps Ă©tĂ© oubliĂ©. Nengre Berpe compte 135 tombes Ă marqueurs en bois. Les plus anciennes identifiables datent de 1860, la derniĂšre de 1959. Les archives indiquent un usage avant 1794, par des personnes libres comme par des personnes rĂ©duites en esclavage.
1942, un camp prend le nom du village
Jodensavanne a connu une autre histoire, bien plus rĂ©cente. En 1942, prĂšs de 150 hommes dĂ©portĂ©s des Indes orientales nĂ©erlandaises sont internĂ©s dans un camp qui porte le nom du village. Environ la moitiĂ© seulement appartenait au parti nazi nĂ©erlandais NSB. Ils resteront jusqu’en juillet 1946. Selon des tĂ©moignages, les gardes leur ordonnent d’entretenir les tombes juives et de dĂ©gager les ruines de la synagogue, voire de dĂ©terrer des squelettes pour chercher des bijoux.
Quatre dĂ©tenus refusent. Ils s’Ă©vadent le 4 novembre 1942 et sont repris. Deux d’entre eux, L. K. A. Raedt van Oldenbarnevelt et L. A. J. Van Poelje, sont abattus sans procĂšs dans la nuit du 6 au 7 novembre, au fort Zeelandia, Ă Paramaribo. L’enquĂȘte de 1949 constate qu’ils avaient les mains menottĂ©es dans le dos.
Un site UNESCO à protéger
Les privilĂšges des Juifs disparaissent par ordre de la Couronne le 2 avril 1825. Un incendie ravage le village en 1832. Le dernier office a lieu en 1865. Le toit de la synagogue s’effondre en 1873, et la forĂȘt reprend tout. En septembre 2023, l’UNESCO inscrit le site sur la Liste du patrimoine mondial, au titre du critĂšre (iii). Aujourd’hui, la Fondation Jodensavanne, créée en 1971, gĂšre le site avec le village autochtone voisin de Redi Doti, selon un accord signĂ© en 2008. Dix pour cent des ventes de billets reviennent Ă une fondation locale.
Le travail n’est pas terminĂ©. En 2025, le ComitĂ© du patrimoine mondial a constatĂ© que la zone forestiĂšre protĂ©gĂ©e prĂ©vue n’avait pas pu ĂȘtre créée, car le terrain n’appartient pas Ă l’Ătat. Il demande aussi de rechercher comment Juifs et descendants africains ont vĂ©cu ensemble Ă Jodensavanne. Que racontera cette recherche, et qui prendra la parole pour la mener ?
Questions fréquentes sur Jodensavanne
Jodensavanne se trouve au Suriname, dans le district de Para, sur les rives du fleuve Suriname, à une cinquantaine de kilomÚtres de Paramaribo. Le site comprend les ruines de la synagogue Beraha VeSalom, inaugurée en 1685, et plusieurs cimetiÚres.
Parce qu’il tĂ©moigne d’une communautĂ© juive qui a disposĂ© de privilĂšges trĂšs Ă©tendus, du XVIIe au XIXe siĂšcle, dans une sociĂ©tĂ© esclavagiste. Le ComitĂ© du patrimoine mondial l’a inscrit en septembre 2023 au titre du critĂšre (iii), avec le cimetiĂšre de Cassipora Creek.
PrÚs de 150 hommes déportés des Indes orientales néerlandaises y ont été internés de 1942 à juillet 1946. Environ la moitié seulement appartenait au NSB. Deux détenus ont été abattus sans procÚs au fort Zeelandia en novembre 1942.