La poétesse jamaïcaine Lorna Goodison remporte le Derek Walcott Prize for Poetry 2026 avec Dante’s Inferno. Son Enfer commence à Halfway Tree, un grand carrefour de Kingston. Pour guide, elle a choisi Miss Lou, qui écrivait ses poèmes dans la langue que les Jamaïcains parlent au quotidien.
« J’ai fondu en larmes. J’ai su que c’était là que le poème devait commencer. » Lorna Goodison parle ainsi du moment où elle a trouvé son point de départ. Le lieu s’appelle Halfway Tree. C’est un grand carrefour de transports de St Andrew, dans l’agglomération de Kingston. Elle en a fait la porte d’entrée de l’Enfer de Dante.
Le livre, Dante’s Inferno, vient d’être couronné par le prix Walcott. Il est paru à Londres chez Carcanet le 24 avril 2025, puis au Canada sous le titre The Inferno. Goodison garde la structure de Dante, avec ses 34 chants et ses neuf cercles. Mais elle écrit en vers libres, sans rimes imposées, et dans la langue de la Jamaïque. La porte de l’enfer s’ouvre sur « I am the way into the city of deep downpression ». Downpression est un mot du parler rastafari, pour dire l’oppression.
Lorna Goodison, une peintre devenue poétesse
Lorna Goodison est née à Kingston le 1er août 1947, le jour de l’Émancipation. Elle se forme d’abord à la peinture, à la Jamaica School of Art puis à New York. « Comme j’ai étudié la peinture, je vois d’abord les choses », dit-elle. Sa mère, couturière, tient une place centrale dans son œuvre.
Son recueil Oracabessa reçoit un grand prix de poésie caribéen, l’OCM Bocas Prize, en 2014. En 2017, elle devient la première femme poète officielle de la Jamaïque, une fonction qu’elle occupe jusqu’en 2020. Elle reçoit la Queen’s Gold Medal for Poetry en 2019. En 2025, Dante’s Inferno a aussi été finaliste du Governor General’s Award, un grand prix littéraire canadien. Lorna Goodison vit aujourd’hui en Colombie-Britannique, mais son livre regarde vers Kingston.
Miss Lou prend la place de Virgile
Chez Dante, c’est le poète latin Virgile qui accompagne le voyageur. Chez Goodison, c’est Louise Bennett-Coverley, que la Jamaïque appelle Miss Lou. Née à Kingston en 1919, morte en 2006, elle était poétesse, folkloriste et animatrice. Elle écrivait en patois, la langue que parlent les Jamaïcains chaque jour. Ses poèmes ont aidé à faire reconnaître cette langue comme une vraie langue littéraire.
« Je ne pouvais pas traverser l’enfer jamaïcain avec quelqu’un d’autre qu’une Jamaïcaine », explique Goodison. Son Miss Lou parle comme une mère, avec des proverbes et de petites remontrances. Des mots de tous les jours traversent les cercles, comme « bambye » (tout à l’heure) ou « duppy » (esprit, fantôme). L’enfer prend les couleurs de l’île. Les ruisseaux rouges rappellent l’extraction de la bauxite, le minerai dont on tire l’aluminium. Dans les limbes, le premier cercle de l’enfer, Nanny des Marrons, héroïne de la résistance à l’esclavage, et Marcus Garvey occupent des places que Dante donnait aux grands esprits de l’Antiquité.
Derek Walcott devait être le guide
Le prix porte le nom de Derek Walcott, né à Castries, à Sainte-Lucie, le 23 janvier 1930, et prix Nobel de littérature en 1992. Dans Omeros, paru en 1990, il avait déjà transposé l’épopée d’Homère dans les Caraïbes.
Or, dans une première version du premier chant, c’est lui que Goodison avait choisi comme guide. « Derek n’allait pas m’aider à ce moment-là », dit-elle aujourd’hui. Dans le livre final, Walcott se retrouve dans les limbes. Le poète qui a installé Homère à Sainte-Lucie rencontre ainsi celle qui installe Dante à Kingston.
Derek Walcott Prize for Poetry 2026, ce que le prix récompense
Créé en 2019, le prix est décerné par Arrowsmith Press, avec la succession de Derek Walcott et le festival Derek Walcott de Port-of-Spain, à Trinité-et-Tobago. Il récompense un recueil complet d’un poète vivant, non américain, publié en anglais ou traduit en anglais l’année précédente. Il est doté de 2 000 dollars. La juge, Rosanna Warren, dit que Lorna Goodison « a élargi et électrisé la langue anglaise ».
Pourquoi cette victoire compte pour la littérature caribéenne
Ce prix s’ouvre à des poètes du monde entier qui écrivent en anglais, et quinze livres étaient finalistes cette année. Celui qui l’emporte vient de Kingston, et il parle comme Kingston. Ce livre a pris l’un des textes les plus célèbres de la littérature mondiale et l’a posé dans un carrefour jamaïcain.
Il y a là un geste que les écrivains caribéens connaissent bien. Walcott a installé Homère à Sainte-Lucie. Goodison installe Dante en Jamaïque. La Caraïbe ne se contente pas de recevoir les grands textes du monde. Elle les réécrit avec ses lieux, ses héros et sa langue. Cette victoire parle aussi de la langue. Miss Lou a passé sa vie à défendre le patois comme langue de poésie. Aujourd’hui, un livre où ses mots reviennent à chaque cercle est publié au Royaume-Uni et au Canada, finaliste d’un grand prix canadien, puis récompensé par un prix international.
Enfin, le prix lui-même raconte la région. Un livre jamaïcain est primé au nom d’un Saint-Lucien, avec le soutien d’un festival de Trinité-et-Tobago. Trois îles se retrouvent dans une même histoire de poésie. Lorna Goodison vise les trois parties de la Divine Comédie, et un chant du Purgatoire a déjà paru. Reste à savoir qui guidera le voyageur au-delà de l’Enfer.
Questions fréquentes
La poétesse jamaïcaine Lorna Goodison remporte le prix avec Dante’s Inferno, paru à Londres chez Carcanet le 24 avril 2025 et publié au Canada sous le titre The Inferno. Le prix est doté de 2 000 dollars.
Le livre garde la structure de l’Enfer de Dante, avec ses 34 chants et ses neuf cercles, mais en vers libres et dans la langue de la Jamaïque. L’Enfer commence à Halfway Tree, un grand carrefour de Kingston, et Miss Lou y prend la place de Virgile comme guide.
Le prix récompense un recueil complet d’un poète vivant, non américain, publié en anglais ou traduit en anglais l’année précédente. Il est décerné par Arrowsmith Press, avec la succession de Derek Walcott et le festival Derek Walcott de Port-of-Spain, à Trinité-et-Tobago.