Dix épisodes et plus de soixante années de cinéma. Depuis Cumbite en 1964, la série Histoires des cinémas caribéens a traversé Cuba, la Jamaïque, Trinidad-et-Tobago, la Guadeloupe, la Martinique, Curaçao, Haïti, la République dominicaine et Antigua-et-Barbuda.
Pour ce dernier volet, Guillaume Robillard nous conduit en Haïti avec Freda de Gessica Généus, puis en Guadeloupe avec Zion de Nelson Foix. Vous êtes au dixième et dernier épisode de la série. Les neuf précédents restent disponibles sur Richès Karayib pour reprendre cette chronologie depuis ses débuts.
2021: HAÏTI – FREDA, DE GESSICA GÉNÉUS
Les réalisatrices sont rares dans les cinémas caribéens. Outre celles déjà évoquées dans cette frise, on peut citer l’Afro-Cubaine Sara Gómez du côté de Cuba avec le docu-fiction De cierta manera (D’une certaine manière), sorti en 1977, tout premier film réalisé par une femme dans ce pays, peu avant le décès de la réalisatrice. Toujours du côté du régime cubain, les célèbres films-fleuve Lucía (1968) et Cecilia (1982) d’Humberto Solás mettent en avant des protagonistes féminines à travers lesquelles l’histoire de l’île est observée.
Du côté d’Haïti, Gessica Généus, connue comme comédienne dans quelques films haïtiens tels que Moloch tropical (Raoul Peck, 2009), Les Amours d’un zombi (Arnold Antonin, 2010) et, plus récemment, Kidnapping Inc. (Bruno Mourral, 2024), frappe fort avec son premier film, Freda, sélectionné dans la catégorie « Un Certain Regard » au festival de Cannes 2021.
Avec délicatesse, elle suit le parcours de Freda (dont le prénom fait subtilement écho à la célèbre peintresse mexicaine féministe Frida Kahlo), jeune femme qui vit avec sa mère et sa sœur à l’arrière de la modeste boutique de rue qu’elles possèdent, alors qu’elle étudie l’anthropologie à l’université.
Ce film a le mérite de nous montrer la vraie ville de Port-au-Prince de nos jours, pourtant très difficile à filmer pour d’évidentes raisons de sécurité. En effet, il oscille efficacement entre, d’un côté, discussions politiques entre étudiants, manifestations sociales (à travers des images documentaires prises sur le vif) et tirs dans les rues et, de l’autre, moments de détente, de rires et de plaisir (danses de rue ou en boîte de nuit) malgré les difficultés d’un pays dont de nombreux citoyens se demandent s’ils doivent le quitter ou non.
Du côté de celles et ceux qui restent, la sœur métisse, fortement convoitée, de Freda (brillamment interprétée par Nehemie Bastien) épouse hâtivement un sénateur face à une mère qui observe, sans mot dire, le jeu de séduction intéressé que sa fille, passant d’homme en homme, opère, l’élévation sociale de sa famille semblant être l’unique finalité.
Entre violences conjugales, risques de viol et femmes enceintes abandonnées, la fragilité de la condition féminine en Haïti est abordée avec sobriété à travers un casting impeccable et une caméra délicatement posée à fleur de peau. Plus récemment, avec Le Dernier repas (2024), film stupéfiant sur la dictature des Duvalier (1957-1986), fortement primé à l’international, l’Haïtiano-Québécoise Maryse Legagneur a grossi les rangs des réalisatrices de talent de la première république noire du Monde.
2025: GUADELOUPE – ZION, DE NELSON FOIX
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
En effet, le public, au-delà des Antilles et de sa diaspora, a répondu présent : respectivement pas loin de 50.000, 250.000 et 500.000 entrées. En particulier, en se concentrant sur la misère sociale du « ghetto » et la réalité d’une partie de la jeunesse antillaise entre deals, virées à moto et drogue quotidienne, Zion s’oppose sévèrement à une représentation « carte postale » des Antilles.
En cela, il actualise un processus de déconstruction d’une vision exotique (un « regard de l’extérieur ») de ces îles initié depuis le tout premier long-métrage de ce cinéma Coco la Fleur, candidat (Christian Lara, 1979), déjà fortement axé sur la misère sociale et les difficultés quotidiennes de la population, et solidement caractéristique de cette production pendant plus de trente ans.
Quant à son aspect urbain, il s’inscrit en droite ligne de Nèg Maron (2005) de Jean-Claude Barny avec la nécessaire actualisation des codes d’une nouvelle génération. Il marque également le retour massif de la langue créole dans un long-métrage de fiction : un choix caractéristique du cinéma antillais des années 1970-1980 et, suite à une présence amoindrie de cette langue sur la période 1990-2010 (à l’exception de quelques films comme Nèg Maron), une résurgence assumée dans la quasi-intégralité des courts-métrages de cette dernière décennie.
Dernier point : en suivant le parcours du jeune Chris (interprété par le surprenant Sloan Descombes), délinquant débrouillard et peu respectueux des femmes (à l’exception de sa voisine solidement interprétée par Axelle Delisle), qui se retrouve littéralement avec un bébé sur les bras, déposé anonymement devant sa porte, le cinéma antillais revendique plus fortement que jamais le droit à la présence des pères dans des sociétés où la majorité des familles reste monoparentale, processus initié et maintenu dans ce cinéma depuis le début des années 2000.
Ce film à l’énergie contagieuse, sur fond d’explosion sociale en période de carnaval, porté par une réalisation, une production et une distribution solides, a consacré auprès d’un large public les particularités patiemment construites du cinéma antillais sur plusieurs décennies.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).