Keisha Bissram : “Black Cake” transforme une recette en mémoire

Keisha Bissram

À Noël, le black cake arrive sur la table comme une évidence. On admire sa couleur sombre, sa texture dense et le parfum des fruits. Pourtant, derrière chaque part, quelqu’un a anticipé, mesuré, attendu et répété les mêmes gestes. Avec son court métrage Black Cake, Keisha Bissram pose une question : que devient une tradition lorsque la femme qui la faisait vivre disparaît ?

Keisha Bissram raconte un deuil qui dépasse l’absence

Le film suit Sherry Sankar, une femme indo-caribéenne confrontée à la perte de sa mère et à de profonds bouleversements familiaux pendant Noël. Keisha Bissram ne traite pas le deuil comme un événement isolé. La disparition révèle un système discret : les recettes conservées, les réunions organisées, les tensions absorbées et les habitudes maintenues sans qu’on en mesure toujours l’effort. Une mère ne laisse pas uniquement des objets. Elle peut laisser des gestes que personne n’a appris, des responsabilités jamais nommées et une manière de tenir la famille ensemble. L’héritage devient ambigu : il rassure parce qu’il relie au passé, mais peut aussi peser sur celles qui doivent le reprendre.

Keisha Bissram
Keisha Bissram

Keisha Bissram transforme le black cake en archive domestique

Dans la famille de la cinéaste, sa mère fait macérer les fruits plusieurs mois avant les fêtes et prépare plusieurs gâteaux. Keisha Bissram explique l’avoir souvent aidée sans avoir appris la recette. Ce détail contient le cœur du film. Voir un geste toute sa vie ne garantit pas que l’on saura le transmettre. Le black cake fonctionne comme une archive sans papier. Il conserve saveurs, proportions, patience et mémoire sensorielle. Une recette peut indiquer une quantité de rhum ou un temps de cuisson. Elle ne restitue pas forcément la texture recherchée, le moment où la pâte semble prête, ni les souvenirs attachés à une cuisine.

Keisha Bissram révèle le travail invisible de la transmission

Le film propose une lecture : la culture se maintient grâce à un travail domestique et féminin. Préparer les fêtes, garder les recettes, transmettre la musique, rappeler les liens de parenté ou accueillir la famille demande du temps. Parce que ces tâches se répètent dans l’intimité, elles paraissent naturelles. Black Cake les rend visibles. Cette reconnaissance évite d’idéaliser les femmes indo-caribéennes. Keisha Bissram montre des personnages drôles, résistants et généreux, mais fatigués, contradictoires ou frustrés. Elles ne sont pas des gardiennes de la tradition. Elles peuvent aimer leur famille tout en refusant certains sacrifices. Cette nuance crée de véritables personnages.

Keisha Bissram
Keisha Bissram

Keisha Bissram pense la diaspora comme une culture en mouvement

Dans la diaspora, préserver une tradition ne signifie jamais la reproduire à l’identique. Les ingrédients changent, les calendriers s’adaptent et les générations ne donnent pas le même sens aux rituels. Le black cake voyage avec la famille, mais se transforme aussi avec elle. Le film dépasse la nostalgie. Il ne demande pas comment conserver le passé. Il interroge la manière de choisir ce qui mérite d’être poursuivi. Une tradition peut créer de l’appartenance tout en imposant des attentes. La transmettre suppose parfois de la modifier pour qu’elle reste vivante plutôt que de la répéter mécaniquement.

Keisha Bissram élargit le récit caribéen à l’écran

Formée au jeu après des études de commerce, Keisha Bissram a rarement vu, dans les scénarios, des familles semblables à la sienne. Elle a donc commencé à écrire les rôles absents. Son geste dépasse l’ajout de visages indo-caribéens à l’écran : il leur donne le pouvoir de porter l’intrigue, l’humour, le conflit et l’émotion. Black Cake rappelle qu’une représentation juste naît de détails précis. Le parang entendu à Noël, une recette préparée des mois auparavant ou une dispute entre sœurs racontent davantage qu’un discours sur l’identité. Plus le récit assume son ancrage, plus il peut toucher au-delà de sa communauté.

Avec Keisha Bissram, le black cake devient plus qu’un symbole culturel. Il révèle qui accomplit le travail de mémoire, ce que les filles reçoivent et ce qu’elles ont le droit de transformer. Reste une question : combien de traditions croyons-nous connaître alors qu’elles vivent encore dans les gestes d’une seule personne ?

Keisha Bissram est une scénariste, actrice et cinéaste trinidadienne-américaine. Son travail met en lumière les familles et les femmes indo-caribéennes à travers des récits consacrés à l’identité, à la mémoire culturelle et aux relations entre générations.

Black Cake suit une femme indo-caribéenne confrontée à la mort de sa mère pendant la période de Noël. À travers le deuil, les tensions familiales et la préparation du gâteau traditionnel, le film interroge ce que les mères transmettent à leurs filles et ce qui risque de disparaître avec elles.

Le black cake représente davantage qu’un dessert de Noël. Il devient une archive familiale faite de recettes, de gestes, de souvenirs et de savoirs transmis oralement. Dans le film de Keisha Bissram, il symbolise à la fois l’héritage culturel indo-caribéen et la responsabilité de la génération suivante.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus d'articles de RK

Larimar
HISTOIRE et PATRIMOINE
Tolotra

Larimar : de Barahona au monde, une pierre devenue patrimoine

À Barahona, dans le sud-ouest de la République dominicaine, une pierre bleue relie géologie, artisanat et identité nationale. Le Larimar n’est pas seulement recherché pour sa couleur : son histoire est attachée à un territoire précis, à ceux qui l’extraient et à ceux qui le transforment. De la Sierra de Bahoruco aux ateliers de joaillerie, son parcours raconte comment une ressource locale peut devenir patrimoine, symbole et enjeu de protection. À Barahona, une pierre commence son voyage En 1974, l’artisan dominicain Miguel Méndez s’intéresse à une pierre bleue connue dans la région de Barahona. Avec le géologue Norman Rilling, il contribue à identifier son gisement et à développer son usage dans la joaillerie. Méndez lui donne aussi son nom : « Larimar », formé à partir de Larissa, le prénom de sa fille, et de « mar », la mer en espagnol. Derrière ce nom devenu familier en République dominicaine

Lire la suite "
Journée mondiale du steelpan
HISTOIRE et PATRIMOINE
Tolotra

Journée mondiale du steelpan : à Trinité, les jeunes marchent avec les pionniers

Ce mardi 11 août, Trinité-et-Tobago célèbre la Journée mondiale du steelpan avec un programme construit autour d’une idée forte : relier celles et ceux qui ont façonné le mouvement à la génération qui doit maintenant le faire vivre. À Port of Spain, performances de jeunes orchestres, Ancestral Walk et concert final composent une journée où la mémoire ne reste pas immobile. Elle circule, se joue et se transmet. À Port of Spain, une journée pensée comme un passage de relais Pan Trinbago a placé l’édition 2026 sous le thème « Rhythm and Rise: Youth. Discipline. Culture. Community. ». Le choix n’est pas anodin. Pour cette Journée mondiale du steelpan, l’organisation met clairement la jeunesse au centre de la programmation, tout en rendant hommage aux pionniers du mouvement. La célébration commence au panyard du Massy Trinidad All Stars Steel Orchestra, avec des formations de jeunes venues de plusieurs régions du pays.

Lire la suite "
Well mudda sick
HISTOIRE et PATRIMOINE
Tolotra

« Well mudda sick! »: mais que veulent vraiment dire ces trois mots ?

Aux Bahamas, trois mots peuvent suffire pour faire entendre la surprise avant même que l’on comprenne ce qui vient de se passer. Une bonne nouvelle tombe, un projet s’annule, quelque chose dépasse les attentes : « Well mudda sick! » peut surgir dans la conversation. Pris mot à mot, le sens déroute. Dans l’usage bahaméen, pourtant, l’expression est beaucoup plus simple qu’elle n’en a l’air. Trois mots qui ne se traduisent pas vraiment mot à mot « Well mudda sick! » correspond littéralement à « Well, my mother is sick ». Mais ce n’est pas ce qu’un Bahaméen veut dire lorsqu’il l’emploie. L’expression fonctionne plutôt comme une exclamation : « Waouh ! », « Oh là là ! », « Incroyable ! » ou encore « Mon Dieu ! », selon la situation et le ton. C’est précisément ce décalage qui la rend intéressante. Quelqu’un qui connaît chacun des mots

Lire la suite "

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

Rejoignez la liste

Rejoignez notre communauté Richès Karayib ! Inscrivez-vous à notre lettre d’information.

Vous voulez maximiser votre présence sur Riches Karayib ?

Remplir le formulaire pour commencer la demande