À Saint-Domingue, sur les rives du fleuve Ozama, la Fortaleza Ozama a traversé plus de cinq siècles d’histoire dominicaine sans jamais tomber aux mains d’un assaillant. Elle a enfermé le père de l’indépendance dominicaine, servi de cachot politique sous la dictature de Trujillo, puis résisté aux tirs de char pendant la guerre civile de 1965.
Aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la plus vieille forteresse d’origine européenne encore debout en Amérique continue de porter, presque intacte, la mémoire d’un pays.
Une arrivée en chaînes, un 27 août 1844
Le 22 août 1844, Juan Pablo Duarte est arrêté à Puerto Plata. Cinq jours plus tard, le 27 août, il franchit l’entrée de la Fortaleza Ozama, à Saint-Domingue. Le gouvernement dirigé par Pedro Santana vient de le déclarer traître à la patrie. Duarte, qui a préparé et porté l’indépendance de la jeune République dominicaine, est enfermé dans les cachots de la Torre del Homenaje, la tour de guet qui domine le fleuve Ozama. Il n’y reste que quelques jours.
Le 10 septembre 1844, il est déporté vers Hambourg, loin du pays qu’il vient tout juste de contribuer à faire naître. Deux autres figures de l’indépendance, Francisco del Rosario Sánchez et Ramón Mella, connaissent elles aussi les murs de cette même forteresse, dans le climat de suspicion politique des premières semaines de la jeune république.
Le plus vieux fort d'Europe encore debout dans les Amériques
La Fortaleza Ozama se dresse dans la Zone coloniale de Saint-Domingue, sur la rive est du fleuve qui donne son nom à la capitale dominicaine. Sa construction débute en 1502, sous l’autorité du gouverneur espagnol Nicolás de Ovando, tout juste installé sur l’île. Les travaux s’achèvent quelques années plus tard, vers 1507 ou 1508 selon les sources dominicaines. Le résultat est, à ce jour, la plus ancienne construction militaire d’origine européenne encore debout dans les Amériques.
Sa tour principale, la Torre del Homenaje, s’élève à environ dix-huit mètres et servait de poste de vigie pour surveiller la côte caraïbe et repérer les navires ennemis ou les attaques de pirates. Au XVIIIe siècle, en 1787, un dépôt de poudre aux murs épais de trois mètres, le Polvorín Santa Bárbara, complète l’ensemble défensif. Malgré plusieurs tentatives d’attaque au fil des siècles, la forteresse n’a jamais été prise par la force.
Cette longévité a quelque chose de rare dans une région où la pierre résiste rarement aussi bien que la mémoire. Trois siècles plus tard, une autre forteresse caribéenne inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, la Citadelle Henri, en Haïti, sera bâtie pour une raison inverse, protéger une indépendance à peine arrachée plutôt qu’installer un pouvoir colonial. Deux forts, deux siècles, deux histoires de pouvoir qui se répondent sans se ressembler.
Une prison pour trois générations dominicaines
L’histoire politique de la forteresse ne s’arrête pas à 1844. Sous la dictature de Rafael Trujillo, entre 1930 et 1961, les cellules de la Torre del Homenaje, surnommées Las Solitarias, servent de lieu d’interrogatoire pour des opposants. Le futur président dominicain Juan Bosch y est détenu au début des années 1930.
L’écrivain Juan Isidro Jimenes Grullón, qui racontera plus tard ces années dans un livre au titre sans détour, “Una Gestapo en América”, passe lui aussi par ces cachots, tout comme le poète Fabio Fiallo, emprisonné pour son opposition à l’occupation militaire américaine. Trois générations d’opposants dominicains, séparées par près d’un siècle, ont ainsi connu les mêmes murs de pierre.
La brèche de 1965
En avril 1965, en pleine guerre civile dominicaine, la forteresse redevient un enjeu militaire. Des combattants constitutionnalistes prennent d’assaut la garnison, alors tenue par la police sous les ordres du colonel Germán Despradel, pour s’emparer de ses armes.
Un tir de char ouvre une brèche dans l’un des murs, marque d’un affrontement qui coûte la vie à l’un des assaillants, Illio Capocci. Dans les années qui suivent, l’usage militaire et carcéral du site s’efface peu à peu, jusqu’à sa transformation complète en espace patrimonial ouvert au public.
La légende qui ne résiste pas aux dates
Un nom revient souvent dans les récits consacrés à la Fortaleza Ozama, celui de Christophe Colomb, présenté comme l’un de ses prisonniers célèbres. L’histoire est séduisante, mais impossible. Colomb est arrêté et renvoyé enchaîné en Espagne en 1500, deux ans avant même le début de la construction de la forteresse, en 1502.
Cette confusion, pourtant démontrée fausse par des historiens dominicains, continue pourtant d’apparaître jusque sur des supports touristiques officiels. Elle en dit long sur la façon dont un lieu aussi chargé d’histoire réelle finit parfois par attirer, en plus, des histoires inventées.
D'une prison à un musée immersif
La Fortaleza Ozama accueille aujourd’hui un espace muséal qui utilise la projection immersive à 360 degrés pour raconter cinq siècles d’histoire dominicaine à l’intérieur même des murs qui l’ont vue se jouer. Les visiteurs qui montent aujourd’hui les marches de la Torre del Homenaje croisent le même fleuve que surveillaient les guetteurs espagnols, la même cour où Duarte a passé ses derniers jours sur le sol dominicain avant l’exil.
Reste une question que la forteresse elle-même ne referme jamais tout à fait, celle de savoir combien d’autres lieux, ailleurs dans la Caraïbe, portent encore en silence des pans entiers de mémoire nationale qui n’ont pas encore trouvé leur récit.
La Fortaleza Ozama est une forteresse espagnole dont la construction débute en 1502 à Saint-Domingue. Elle est considérée comme la plus ancienne construction militaire d’origine européenne encore debout dans les Amériques, et fait partie du bien classé au patrimoine mondial de l’UNESCO “Ville coloniale de Saint-Domingue” depuis 1990.
Non, cette affirmation largement répandue est chronologiquement impossible. Christophe Colomb a été arrêté et renvoyé en Espagne en 1500, alors que la construction de la Fortaleza Ozama n’a commencé qu’en 1502, deux ans plus tard.
Oui, la forteresse est ouverte au public dans la Zone coloniale de Saint-Domingue et abrite aujourd’hui un espace muséal qui retrace son histoire à travers une expérience immersive. Les horaires et modalités de visite sont à confirmer directement auprès des autorités patrimoniales dominicaines avant tout déplacement.