Au Guyana, une promotion inattendue suffit parfois à faire sourire tout un quartier, voire toute une rue. Un employé effacé nommé du jour au lendemain à la tête d’un service, un cousin sans expérience propulsé directeur, une voix jusque-là ignorée qui se retrouve soudain écoutée de tous. Dans ces moments-là, une phrase circule presque immanquablement dans les conversations de rue ou de famille, « Monkey turn captain », littéralement le singe devient capitaine. Une image simple, mais qui dit beaucoup de la manière dont la société guyanienne observe, avec ironie plutôt qu’avec méchanceté, ceux qui accèdent soudainement au pouvoir, sans jamais tout à fait leur accorder sa confiance.
Que signifie « Monkey turn captain » ?
« Monkey turn captain » désigne une personne jusque-là perçue comme peu sérieuse ou peu qualifiée qui se retrouve soudain en position d’autorité, accueillie par son entourage avec un mélange de surprise et de scepticisme. Le sens du proverbe dépasse la simple boutade. « Monkey turn captain » interroge la légitimité d’un pouvoir nouveau sans toujours la nier complètement, ce qui distingue la formule d’une moquerie pure et simple, et la rapproche davantage d’un avertissement transmis de génération en génération. Ce proverbe, comme beaucoup d’autres au Guyana, se transmet encore principalement à l’oral plutôt que par l’écrit, porté par les familles et les communautés plus que par les livres.
Une phrase qui juge sans toujours condamner
L’expression circule aussi bien pour commenter un évènement public que pour railler gentiment un proche monté en grade au travail. Elle n’est pas nécessairement hostile. Elle marque surtout un étonnement collectif, celui d’une communauté qui voit une hiérarchie se retourner plus vite qu’elle ne s’y attendait. Employée entre proches, la formule reste légère, presque affectueuse. Utilisée dans un contexte plus public, sur le ton de la chronique ou du commentaire politique, elle prend une tonalité plus critique, en particulier lorsque la nouvelle autorité déçoit rapidement les attentes placées en elle. Le passage d’un registre à l’autre, familier ou plus soutenu, est justement l’une des caractéristiques les plus étudiées du créole guyanien.
Un pays où les hiérarchies bougent vite
Le Guyana vit depuis une dizaine d’années une transformation économique accélérée. La découverte d’hydrocarbures au large des côtes en 2015 a mené ExxonMobil à démarrer la production du champ Liza le 20 décembre 2019, faisant du pays l’une des économies affichant la croissance la plus rapide au monde depuis lors. Cette accélération a rebattu des positions sociales et professionnelles à un rythme inhabituel pour un pays d’environ 840 000 habitants.
Dans ce contexte, un proverbe qui parle justement de promotions soudaines et d’autorités nouvelles inattendues garde une pertinence particulière, sans qu’aucun cas précis n’ait besoin d’être nommé pour que chacun comprenne de quoi il retourne. La formule voyage aussi au-delà des frontières du pays, portée par une diaspora guyanienne installée en nombre à New York, à Toronto ou à Londres, qui continue de s’en servir pour commenter, de loin, les nouvelles venues du pays natal.
Le créole guyanien, une langue à plusieurs étages
Le créole guyanien se déploie sur plusieurs registres, du plus proche de l’anglais standard jusqu’à des formes plus imagées où se nichent justement des proverbes comme « Monkey turn captain », comme l’a montré dès 1987 une étude universitaire de référence consacrée à cette langue. Cette langue à plusieurs étages reflète la diversité même du Guyana, peuplé de descendants d’Africains réduits en esclavage, de travailleurs sous contrat venus d’Inde, ainsi que de communautés amérindiennes, chinoises et portugaises. Le proverbe, dans ce paysage linguistique composite, porte une sagesse populaire transmise oralement plutôt qu’une origine unique et datée, ce qui rend d’ailleurs toute étymologie précise difficile à établir avec certitude, sans pour autant affaiblir la force de l’image qu’il continue de véhiculer.
Un proverbe qui n'a pas fini de resurgir
« Monkey turn captain » n’a jamais eu besoin d’un évènement précis pour rester d’actualité. Le proverbe vit dans les conversations ordinaires, prêt à ressurgir dès qu’une promotion surprend plus qu’elle ne convainc. RK a déjà raconté le Guyana à travers le Umana Yana, ce pavillon diplomatique bâti à Georgetown par des artisans wai-wai venus de l’intérieur du pays. « Monkey turn captain » en est peut-être le pendant plus mordant, celui qui rappelle qu’un statut nouveau ne vaut jamais, à lui seul, un respect acquis. Qui, au Guyana ou ailleurs dans la Caraïbe, porte aujourd’hui ce costume de capitaine que personne ne lui a encore vraiment accordé, et combien de temps encore avant que l’équipage ne le lui fasse remarquer ?
« Monkey turn captain » signifie littéralement « le singe devient capitaine ». L’expression désigne une personne jusque-là perçue comme peu sérieuse ou peu qualifiée qui se retrouve soudain en position d’autorité.
Le créole guyanien est une langue à plusieurs registres, documentée par la recherche universitaire depuis la fin des années 1980, et parlée par une population aux origines africaines, indiennes, amérindiennes, chinoises et portugaises.
Le Guyana connaît, depuis la découverte de pétrole en 2015 et le début de la production en 2019, l’une des croissances économiques les plus rapides au monde, ce qui multiplie les promotions et changements de statut soudains auxquels ce proverbe fait justement référence.