Raoul Peck : Haïti aux Oscars, filmer les histoires effacées.

Raoul Peck

Le 26 février 2017, au Dolby Theatre de Los Angeles, Raoul Peck attend le verdict de l’Oscar du meilleur documentaire. “I Am Not Your Negro” figure parmi les cinq films nommés. Il ne remportera pas la statuette, attribuée à O.J.: “Made in America”, mais cette soirée confirme l’entrée du cinéaste haïtien parmi les grandes voix du documentaire mondial.

Une enfance entre Haïti et le Congo

Raoul Peck naît le 9 septembre 1953 à Port-au-Prince. À huit ans, sa famille quitte Haïti sous la dictature de François Duvalier et rejoint le Congo nouvellement indépendant. Son père, agronome, y travaille dans le cadre d’une mission des Nations unies. Cette enfance congolaise marque durablement son regard. Elle l’expose aux conséquences de la colonisation, aux espoirs des indépendances africaines et à la mémoire de Patrice Lumumba, assassiné en janvier 1961. Cette figure deviendra plus tard l’un des fils conducteurs de son œuvre.

Raoul Peck poursuit ses études à Brooklyn, en France puis en Allemagne. À Berlin, il se forme en économie et en ingénierie avant de choisir le cinéma. Il intègre la Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin, la DFFB, dont il sort diplômé en 1988. Il fonde également Velvet Film, la société qui accompagnera une grande partie de ses projets.

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"Haitian Corner", le premier geste de Raoul Peck

Son premier long métrage, “Haitian Corner”, réalisé en 1988, suit à New York un exilé haïtien hanté par les tortures subies sous la dictature. Lorsqu’il croit reconnaître l’un de ses anciens bourreaux à Brooklyn, le passé revient brutalement dans sa vie. Le film contient déjà les traits majeurs de son cinéma : une histoire politique racontée depuis l’intime, une attention portée aux exilés et un refus du folklore. Chez Raoul Peck, les grandes tragédies ne restent jamais abstraites. Elles traversent des corps, des familles et des mémoires.

Cette méthode se poursuit avec “Lumumba,* la mort du prophète” en 1991, “L’Homme sur les quais“*, présenté en compétition à Cannes en 1993, puis “Lumumba” en 2000. “Sometimes in April”, diffusé par HBO en 2005, aborde le génocide des Tutsi au Rwanda. “Fatal Assistance”, publié en 2013, examine les défaillances de l’aide internationale après le séisme de 2010 en Haïti.

Dix-huit mois au ministère de la Culture

Le parcours de Raoul Peck ne se limite pas aux plateaux de tournage. En 1996, le Premier ministre Rosny Smarth lui confie le ministère de la Culture d’Haïti. Il occupe cette fonction pendant environ dix-huit mois, dans une période de fortes tensions institutionnelles. Lorsque le gouvernement de Rosny Smarth démissionne en 1997, il quitte lui aussi ses fonctions. Cette expérience lui donne une connaissance directe de l’État et des rapports de pouvoir. Il la racontera dans “Monsieur le Ministre… jusqu’au bout de la patience.”

Ce passage par la politique renforce son intérêt pour les mécanismes qui fabriquent les récits officiels, effacent certaines responsabilités et relèguent des populations hors du champ de l’histoire.

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"I Am Not Your Negro", le tournant mondial

Le grand tournant arrive en 2016 avec “I Am Not Your Negro”. Le documentaire s’appuie sur “Remember This House”, manuscrit inachevé dans lequel James Baldwin voulait raconter Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr., trois figures du mouvement des droits civiques assassinées. Narré par Samuel L. Jackson, le film combine archives, extraits de cinéma, textes de Baldwin et images contemporaines. Raoul Peck ne réalise pas une biographie classique. Il met les mots de l’écrivain en relation avec l’histoire du racisme aux États-Unis et les représentations produites par Hollywood.

Présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2016, le documentaire remporte le prix du public de sa catégorie. Quelques mois plus tard, il est nommé à l’Oscar du meilleur documentaire. Cette année-là, quatre des cinq films retenus sont réalisés par des cinéastes noirs. “I Am Not Your Negro” reçoit ensuite le César du meilleur film documentaire en 2018. Ce succès tient aussi à une forme devenue caractéristique de Raoul Peck : faire dialoguer les archives avec le présent, interroger celui qui fabrique les images et replacer les absents au centre du récit.

Raoul Peck
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Neuf années à la présidence de La Fémis

De 2010 à 2019, Raoul Peck préside le conseil d’administration de La Fémis, l’une des principales écoles publiques de cinéma en France. Sous son impulsion, l’établissement crée notamment La Résidence, un programme destiné à ouvrir la formation à de jeunes réalisateurs n’ayant pas suivi les parcours académiques habituels.

Cette fonction prolonge une autre dimension de son travail : la transmission. Après avoir construit sa carrière entre plusieurs pays et traditions cinématographiques, il participe aussi à l’élargissement des voies d’accès au cinéma.

Un cinéma contre l’effacement

Les films suivants poursuivent cette confrontation avec l’histoire. “Le Jeune Karl Marx”, sorti en 2017, revient sur la formation intellectuelle de Marx et Engels. “Exterminate All the Brutes”, mini-série diffusée en 2021, relie colonialisme, esclavage et violences génocidaires. Silver Dollar Road, en 2023, suit une famille afro-américaine menacée de perdre ses terres. En 2024, “Ernest Cole: Lost and Found” reçoit “L’Œil d’or“ au Festival de Cannes. Le documentaire restitue la trajectoire du photographe sud-africain Ernest Cole, qui avait montré la violence quotidienne de l’apartheid. “Orwell: 2+2=5”, présenté à Cannes en 2025, relit ensuite l’œuvre de George Orwell à la lumière de la propagande et du mensonge politique.

À 72 ans, Raoul Peck poursuit également un documentaire consacré aux circonstances ayant conduit à l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021. Ce projet ramène son regard vers Haïti, territoire d’origine et point de retour constant de son œuvre. Son cinéma ne propose pas une mémoire immobile. Il reprend des archives, des textes et des vies que les récits dominants ont simplifiés ou écartés. En faisant du documentaire un espace de confrontation entre passé et présent, Raoul Peck rappelle qu’une image peut aussi contester l’histoire officielle. Après Lumumba, Baldwin, Cole et Orwell, quelle mémoire choisira-t-il encore de remettre au centre du cadre ?

Raoul Peck est un cinéaste, scénariste et producteur haïtien né en 1953 à Port-au-Prince. Son parcours entre Haïti, le Congo, les États-Unis, la France et l’Allemagne a nourri une œuvre consacrée à la colonisation, au racisme, à l’exil et aux récits historiques marginalisés. Il a également été ministre de la Culture d’Haïti entre 1996 et 1997, puis président du conseil d’administration de La Fémis de 2010 à 2019.

Sorti en 2016, I Am Not Your Negro s’appuie sur Remember This House, un manuscrit inachevé de l’écrivain James Baldwin. Le documentaire relie les parcours de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr. à l’histoire du racisme et des représentations des personnes noires aux États-Unis. Narré par Samuel L. Jackson, le film a été nommé à l’Oscar du meilleur documentaire en 2017 et a remporté le César du meilleur film documentaire en 2018.

Haïti occupe une place centrale dans la vie et l’œuvre de Raoul Peck. Né à Port-au-Prince, il a quitté le pays pendant son enfance, mais plusieurs de ses films interrogent directement l’histoire politique et sociale haïtienne. Haitian Corner évoque les traumatismes laissés par la dictature de François Duvalier, tandis que Fatal Assistance analyse les conséquences de l’aide internationale après le séisme de 2010. Il travaille également sur un documentaire consacré à l’assassinat du président Jovenel Moïse.

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