Grenade : 2006, naissance d’un musée sculpté par l’océan.

Grenade

À quelques mètres sous la surface, les silhouettes apparaissent lentement. Des enfants se tiennent par la main. Un homme reste assis devant sa machine à écrire. À Grenade, l’art ne se contente pas d’occuper le fond de la mer : il se transforme avec lui. Plus loin, des personnages de carnaval semblent avancer dans l’eau. Le visiteur ne découvre pas seulement des sculptures immergées. Il entre dans un paysage que les courants, les coraux et le temps continuent de façonner.

En 2006, l’artiste Jason deCaires Taylor installe dans la baie de Molinere ce qui sera largement reconnu comme le premier parc de sculptures sous-marines au monde. Situé aujourd’hui dans l’aire marine protégée de Molinere-Beauséjour, le site se trouve à une profondeur comprise entre cinq et huit mètres. Il peut donc être observé en plongée, avec un masque et un tuba, ou depuis un bateau à fond de verre. Près de vingt ans plus tard, l’artiste résume l’origine du projet en une phrase : « Grenada is the seed that started it all », autrement dit, Grenade est la graine qui a tout déclenché.

Un musée que la mer ne cesse de modifier

Dans un musée traditionnel, les œuvres sont protégées de l’humidité, du sel et du passage du temps. Ici, tout fonctionne à l’inverse. Les sculptures ont été conçues pour accueillir la vie marine. Le ciment à pH neutre et l’acier inoxydable offrent une surface sur laquelle les organismes peuvent progressivement se fixer.

À Grenade, une œuvre n’est donc jamais complètement terminée. Les algues en modifient les couleurs. Les éponges recouvrent certaines formes. Les poissons circulent entre les personnages. Les vagues, les courants et la lumière changent sans cesse la manière de regarder l’ensemble. Le musée devient un récif artificiel, mais aussi une création collective dans laquelle l’océan agit comme un second sculpteur.

L’idée est née dans un espace fragilisé. La baie de Molinere avait subi d’importants dégâts lors du passage de l’ouragan Ivan en 2004. L’installation de structures artificielles a offert de nouveaux supports à la vie marine. Le parc attire également une partie des plongeurs et des nageurs, ce qui contribue à réduire la fréquentation de certains récifs naturels voisins, plus vulnérables.

Grenade
Grenade

Des visages qui racontent Grenade

Le parc ne parle pas uniquement d’environnement. Il porte aussi des histoires, des visages et des références directement liés au territoire. L’une de ses œuvres les plus connues, Vicissitudes, représente vingt-six enfants formant un cercle et se tenant par la main. Placés à environ cinq mètres de profondeur, leurs corps changent avec leur milieu, comme une image de l’adaptation et du cycle de la vie. D’autres œuvres introduisent des fragments de mémoire. The Lost Correspondent montre un homme assis devant une machine à écrire, entouré d’articles évoquant une période de l’histoire grenadienne. Des reproductions agrandies de pétroglyphes rappellent quant à elles les traces laissées par les premiers habitants de l’île.

Grenade

Cette dimension culturelle s’est encore renforcée en 2023. Le parc a accueilli The Coral Carnival, une série inspirée de Spicemas, le carnaval de Grenade. Réalisées avec la participation d’artistes locaux, vingt-cinq sculptures représentent plusieurs figures emblématiques des mascarades, dont le Jab Jab, le Short Knee et le Vieux Corps. Pour la première fois dans le travail sous-marin de Taylor, des pigments naturels ont été utilisés afin d’apporter de la couleur aux personnages.

Grenade
Grenade

Du carnaval au récif vivant

Sous l’eau, ces costumes ne resteront pourtant pas identiques. Leur apparence évoluera à mesure que les organismes marins les coloniseront. C’est précisément ce qui donne au projet sa force. La culture locale n’est pas enfermée dans une image figée. Elle entre en relation avec un environnement vivant. Les personnages du carnaval côtoient les poissons, tandis que les textures marines remplacent progressivement les couleurs posées par les artistes.

Grenade raconte ainsi son territoire sans séparer l’art, l’histoire et la mer. Le parc est à la fois une attraction, un espace de sensibilisation et une œuvre en transformation permanente. Il rappelle aussi qu’une destination peut se faire connaître autrement qu’en multipliant les constructions sur son littoral. Depuis 2006, le musée de Molinere ne cherche pas à résister au temps. Il lui laisse au contraire une place dans la création. Chaque nouvelle couche de corail modifie une silhouette. Chaque poisson qui s’y abrite ajoute un mouvement inattendu. Et si la plus grande singularité de Grenade était justement d’avoir créé un musée dont aucune visite ne peut être exactement la même que la précédente ?

Grenade
Grenade

Le musée sous-marin de Grenade se trouve dans la baie de Molinere, au sein de l’aire marine protégée de Molinere-Beauséjour, sur la côte ouest de l’île.

Créé en 2006, il est largement reconnu comme le premier parc de sculptures sous-marines au monde. Ses œuvres évoluent progressivement au contact des coraux, des algues et de la vie marine.

Le site peut être découvert en plongée sous-marine, avec un masque et un tuba ou depuis certains bateaux à fond de verre. Les sculptures sont installées à faible profondeur.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus d'articles de RK

María Elena Llorente recevant un hommage floral, Ballet Nacional de Cuba
DANSE
Tolotra

María Elena Llorente, 50 ans de ballet au service de Cuba

En mai 1977, une danseuse cubaine entre en scène à New York avec l’Alvin Ailey Dance Theatre. Dans la salle ce soir-là, l’acteur Harry Belafonte assiste à la représentation et qualifiera la soirée de fait historique important. Cette danseuse s’appelle María Elena Llorente, primera bailarina et maîtresse de ballet du Ballet Nacional de Cuba. Son parcours raconte cinquante ans de danse construits presque entièrement au sein d’une seule compagnie, celle fondée par Alicia Alonso à La Havane, dans une île où le ballet classique est devenu, au fil des décennies, un motif de fierté nationale autant qu’un art. María Elena Llorente, de la Sociedad Pro-Arte à l’Académie nationale Tout commence à la Sociedad Pro-Arte Musical, école havanaise où de jeunes Cubaines apprennent les bases classiques avant même la fondation officielle du ballet national. María Elena Llorente poursuit ensuite sa formation à l’Académie nationale de ballet, sous la direction d’Alicia Alonso

Lire la suite "
Deux hommes se saluent dans une rue de La Havane, à Cuba, avec le Capitole en arrière-plan
HISTOIRE et PATRIMOINE
Tolotra

« Asere, ¿qué bolá? », le salut de rue qu’Obama a osé lancer à Cuba

« Asere, ¿qué bolá? », ce salut de rue cubain, circule dans les quartiers populaires de La Havane bien avant qu’un président américain ne s’en empare à son tour. Le samedi 19 mars 2016, à la veille d’un voyage présidentiel inédit depuis près de neuf décennies, Barack Obama apparaît dans un sketch télévisé cubain aux côtés de Pánfilo, personnage comique bien connu des téléspectateurs de l’île, et lance un « qué bolá » que personne n’attendait dans la bouche d’un chef d’État américain. Le lendemain, en posant le pied à La Havane, il récidive sur Twitter, « ¿Que bolá Cuba? Just touched down here. » Deux mots d’argot habanero venaient de franchir, en quelques heures, la distance qui sépare la rue de la diplomatie. Que signifie « Asere, ¿qué bolá? » ? Pris mot à mot, « asere » ne se traduit pas vraiment et « qué bolá », qui

Lire la suite "
Vue de la Fortaleza Ozama et de sa tour Torre del Homenaje, à Saint-Domingue
HISTOIRE et PATRIMOINE
Tolotra

Fortaleza Ozama, la forteresse de 1502 qui a vu naître une nation

À Saint-Domingue, sur les rives du fleuve Ozama, la Fortaleza Ozama a traversé plus de cinq siècles d’histoire dominicaine sans jamais tomber aux mains d’un assaillant. Elle a enfermé le père de l’indépendance dominicaine, servi de cachot politique sous la dictature de Trujillo, puis résisté aux tirs de char pendant la guerre civile de 1965. Aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la plus vieille forteresse d’origine européenne encore debout en Amérique continue de porter, presque intacte, la mémoire d’un pays. Une arrivée en chaînes, un 27 août 1844 Le 22 août 1844, Juan Pablo Duarte est arrêté à Puerto Plata. Cinq jours plus tard, le 27 août, il franchit l’entrée de la Fortaleza Ozama, à Saint-Domingue. Le gouvernement dirigé par Pedro Santana vient de le déclarer traître à la patrie. Duarte, qui a préparé et porté l’indépendance de la jeune République dominicaine, est enfermé dans les cachots de la

Lire la suite "

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

Rejoignez la liste

Rejoignez notre communauté Richès Karayib ! Inscrivez-vous à notre lettre d’information.

Vous voulez maximiser votre présence sur Riches Karayib ?

Remplir le formulaire pour commencer la demande