En 1953, dans un cimetière de Croix-des-Bouquets, deux hommes s’arrêtent devant des croix de fer. Leur auteur est un forgeron, Georges Liautaud. De ce geste funéraire naît le fer découpé d’Haïti, un art de bidons martelés que des artisans de Noailles transmettent depuis, dans un village éprouvé par l’insécurité.
Une croix de fer au cimetière de Croix-des-Bouquets
En 1953, des croix de fer retiennent l’attention de deux visiteurs au cimetière de Croix-des-Bouquets, à une douzaine de kilomètres au nord-est de Port-au-Prince. DeWitt Peters, fondateur du Centre d’Art de la capitale, est accompagné du peintre Antonio Joseph. Ils retrouvent leur auteur et l’encouragent à devenir sculpteur. Il s’appelle Georges Liautaud. Il est forgeron. Ces croix, il les fabrique pour les tombes catholiques de sa ville, comme il fabrique des outils agricoles.
Georges Liautaud, du chemin de fer à la sculpture
Georges Liautaud naît à Croix-des-Bouquets le 26 janvier 1899. Il se forme comme mécanicien dans une compagnie ferroviaire de la plaine du Cul-de-Sac. À partir de 1926, il travaille cinq ans pour la Haitian American Sugar Company, où il répare des rails. En 1947, il rentre chez lui et ouvre sa forge. Il y produit des pièces de machines, du matériel pour le bétail, des outils. Et des croix.
Après sa rencontre avec Peters, il change de voie. Sa sculpture puise dans la mythologie vodou, l’histoire chrétienne et la vie quotidienne haïtienne. La sirène devient son sujet préféré.
Comment fabrique-t-on le fer découpé en Haïti ?
Tout commence par un bidon de carburant déjà servi. Selon l’Inventaire du patrimoine immatériel d’Haïti, les artisans retirent le fond et le couvercle au burin et au marteau, chauffent le fût pour brûler la peinture, puis l’aplatissent entre l’enclume et le marteau. La plaque obtenue mesure environ 186 centimètres sur 86.
Le motif est tracé au crayon ou à la craie. La découpe se fait « strictement à froid », au burin et au marteau. Le relief vient du ciselage et du repoussé, avec un poinçon ou parfois un clou. Viennent ensuite la lime, le papier de verre, puis le vernis, séché au soleil. Aucun outil mécanique ni électrique n’est utilisé, précise l’inventaire.
En 1985, la journaliste Jontyle Theresa Robinson visite l’atelier de Serge Jolimeau pour le Christian Science Monitor. Elle trouve un sol de terre battue, un artiste assis par terre, un marteau et des clous de tailles différentes pour percer le métal. Les pièces ont l’allure d’une dentelle.
Une lignée d'ateliers à Noailles
Liautaud transmet. Il forme Murat Brierre et les frères Louis-Juste, qui forment à leur tour d’autres artisans. Selon l’exposition en ligne du Centre d’Art, Joseph Louis-Juste commence à sculpter dans les années 1960 auprès de Liautaud, et les frères entrent au Centre d’Art en 1968. Gabriel Bien-Aimé, né en 1951, étudie auprès de Janvier Louis-Juste. Serge Jolimeau, né en 1952 à Noailles, apprend auprès de Seresier Louisjuste et rejoint le Centre d’Art en 1972.
Noailles, quartier de Croix-des-Bouquets, devient ainsi un village d’ateliers. Le Centre d’Art lui attribue aujourd’hui plus de 70 ateliers. En 2011, Jolimeau confiait à la presse canadienne « J’ai eu la chance de connaître le grand Maître, Georges Liautaud et les Frères Louis Juste ». La phrase résume toute une transmission.
Du village aux musées du monde
Le fer de Croix-des-Bouquets voyage. Liautaud expose au Centre d’Art en 1954, à la Biennale de São Paulo en 1959, au Festival mondial des arts nègres de Dakar en 1965, au Brooklyn Museum en 1978. En 1989, il figure aux Magiciens de la Terre, à Paris. Ses œuvres entrent notamment dans les collections du MoMA, à New York, et du Musée national d’art moderne, à Paris. Il meurt le 8 août 1992, à 93 ans.
Le fer découpé de Noailles est-il reconnu par l'UNESCO ?
Le 25 janvier 2009, la Fondation AfricAméricA et l’association des artistes et artisans de Croix-des-Bouquets inaugurent le Musée communautaire Georges Liautaud. Le bureau de l’UNESCO en Haïti le finance à hauteur de 10 000 dollars. Vingt artistes lui rendent hommage pour l’ouverture.
En mai 2019, le ministère de la Culture annonce l’inscription du fer découpé de Noailles au registre national du patrimoine culturel haïtien. C’est une reconnaissance nationale. Ce n’est pas une inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. En 2023, l’organisation a toutefois accordé 280 092 dollars à un projet de sauvegarde, prévu du 16 octobre 2023 au 13 octobre 2026, pour soutenir les artistes et artisans de Noailles dans le contexte de crise sécuritaire. Nous n’avons pas retrouvé de bilan final à ce jour.
Noailles face à la crise
Le village a payé cette crise. En mai 2022, l’artisan Jacques Jean-Robert affirmait que la guerre des gangs touchait gravement les artisans de Noailles et que le métier ne devait pas être abandonné. En octobre 2022, des affrontements entre gangs frappent le village, rapporte le média américain Hyperallergic. Maksaens Denis, de la Fondation AfricAméricA, décrit un village où le bruit des marteaux a laissé la place aux tirs. Le ministère de la Culture condamne les attaques et dit travailler avec la délégation d’Haïti auprès de l’UNESCO.
Une vitrine encore à construire
Le 8 octobre 2026, à Pétion-Ville, l’UNESCO a présenté le bilan d’un projet d’appui à la création artistique. Le ministre de la Culture, Emmanuel Ménard, y a annoncé l’ouverture prochaine de la première Maison de la culture du pays, à Port-au-Prince, pour exposer et vendre des œuvres. Selon la presse haïtienne, les artisans du fer découpé de Croix-des-Bouquets pourront y proposer leurs créations. Aucune date précise n’a été donnée.
Comme la soup joumou, que Richès Karayib a racontée en septembre, ce patrimoine vit autant dans les gestes que dans les objets. Soixante-treize ans après la croix de 1953, le fer de Noailles cherche encore sa vitrine. Qui y accrochera les premières pièces ?
Questions fréquentes sur le fer découpé en Haïti
Le fer découpé est un art haïtien de sculpture sur tôle de bidon recyclé, aplatie puis découpée à froid, à la main, au burin et au marteau. Il est associé à Croix-des-Bouquets, au village de Noailles et au forgeron Georges Liautaud.
Georges Liautaud est un forgeron et sculpteur haïtien, né à Croix-des-Bouquets le 26 janvier 1899 et mort le 8 août 1992. En 1953, DeWitt Peters, fondateur du Centre d’Art, remarque ses croix de cimetière et l’encourage à sculpter.
Non, pas au sens d’une inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il est inscrit au registre national du patrimoine culturel haïtien, annoncé en mai 2019. L’UNESCO a financé en 2023 un projet de sauvegarde de 280 092 dollars.