Soup joumou, l’unique plat caribĂ©en distinguĂ© par l’UNESCO

Soup joumou, soupe de giraumon haïtienne préparée pour le 1er janvier
En HaĂŻti, la soup joumou est la soupe que l’on prĂ©pare chaque 1er janvier, jour de l’indĂ©pendance du pays. Faite de giraumon, de bĹ“uf et de lĂ©gumes, elle est devenue en 2021 le seul plat caribĂ©en inscrit au patrimoine immatĂ©riel de l’UNESCO. Mais le rĂ©cit qui la relie directement Ă  l’indĂ©pendance de 1804 reste, aujourd’hui encore, un point dĂ©battu par une partie de l’historiographie haĂŻtienne.

Une soupe préparée avant le lever du jour

Dans de nombreux foyers haĂŻtiens, la prĂ©paration de la soup joumou commence dès le 31 dĂ©cembre au soir, pour ĂŞtre prĂŞte au rĂ©veil du 1er janvier. Le giraumon, une courge d’hiver Ă  chair orangĂ©e, est Ă©pluchĂ© puis bouilli avant d’ĂŞtre rĂ©duit en purĂ©e pour former la base du bouillon. On y ajoute ensuite du bĹ“uf, des pâtes courtes, et des lĂ©gumes coupĂ©s en morceaux, carottes, poireau, cĂ©leri, chou. Ce geste, rĂ©pĂ©tĂ© chaque fin d’annĂ©e dans les cuisines d’HaĂŻti comme dans celles de la diaspora, ouvre un jour que les HaĂŻtiens associent directement Ă  la libertĂ© du pays.
Giraumon, légumes et ingrédients pour la soup joumou

Le giraumon, la courge qui donne son nom au plat

Le mot joumou vient du crĂ©ole haĂŻtien et dĂ©signe prĂ©cisĂ©ment le giraumon, cette courge cultivĂ©e dans plusieurs rĂ©gions rurales d’HaĂŻti. La soup joumou, littĂ©ralement soupe de giraumon, tient sa couleur orangĂ©e et sa texture Ă©paisse de ce lĂ©gume, Ă©crasĂ© jusqu’Ă  devenir la base du bouillon. Le giraumon reste l’ingrĂ©dient qui donne son identitĂ© au plat, mĂŞme si la recette varie ensuite d’une famille haĂŻtienne Ă  l’autre selon les lĂ©gumes disponibles et les habitudes transmises de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.

Saint-Domingue, une colonie bâtie sur le travail forcé

Le rĂ©cit de la soup joumou prend racine dans la colonie française de Saint-Domingue, devenue HaĂŻti après 1804. Saint-Domingue comptait, Ă  la fin du dix-huitième siècle, parmi les colonies les plus riches de l’empire colonial français, une richesse construite sur le travail forcĂ© de centaines de milliers de personnes rĂ©duites en esclavage dans les plantations de canne Ă  sucre et de cafĂ©. C’est dans ce contexte de contrainte et de hiĂ©rarchie stricte des tables que s’ancre le rĂ©cit fondateur attachĂ© Ă  la soup joumou, une histoire d’endurance que rappelle le proverbe Dèyè mòn, gen mòn, dĂ©jĂ  racontĂ© par Richès Karayib.

Carte d'HaĂŻti, Port-au-Prince, ancienne colonie de Saint-Domingue

Le récit transmis d'un interdit colonial

Le rĂ©cit le plus largement transmis en HaĂŻti raconte que les personnes rĂ©duites en esclavage cultivaient le giraumon dans les jardins des plantations sans avoir le droit d’en consommer la soupe, rĂ©servĂ©e Ă  la table des colons. Ce rĂ©cit veut que la soup joumou soit devenue, après la proclamation de l’indĂ©pendance d’HaĂŻti le 1er janvier 1804, le symbole d’un droit nouvellement acquis, celui de manger ce que l’on cultive de ses propres mains. Une partie de la tradition orale attribue Ă  Marie-Claire Heureuse FĂ©licitĂ©, Ă©pouse du premier chef d’État haĂŻtien Jean-Jacques Dessalines, la distribution de cette soupe ce jour-lĂ , dans une ambiance festive marquant la rupture avec l’esclavage colonial.

Soup joumou servie avec une cuillère, soupe traditionnelle du 1er janvier en Haïti

Un récit que l'histoire académique n'a pas confirmé

Le rĂ©cit du 1er janvier 1804, largement repris par la presse et par les familles haĂŻtiennes elles-mĂŞmes, n’est cependant pas Ă©tabli par des travaux d’historiens ou d’anthropologues publiĂ©s Ă  ce jour. Une critique documentĂ©e, publiĂ©e par l’Ă©crivain et linguiste Robert BerrouĂ«t-Oriol sur le site Fondas KrĂ©yol, relève qu’aucune source acadĂ©mique Ă  comitĂ© de lecture ne confirme la scène prĂ©cise du 1er janvier 1804 attribuĂ©e Ă  Marie-Claire Heureuse FĂ©licitĂ©, et souligne que celle-ci Ă©tait analphabète, ce qui interroge certaines versions du rĂ©cit qui lui prĂŞtent des Ă©crits personnels.

La soup joumou reste donc, en l’Ă©tat des recherches disponibles, une histoire que les HaĂŻtiens se racontent et se transmettent comme un fait d’identitĂ© nationale, plus qu’un Ă©pisode datĂ© et documentĂ© par une institution historique.

Le seul plat caribéen distingué par l'UNESCO

Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est la reconnaissance internationale du plat lui-mĂŞme. En dĂ©cembre 2021, l’UNESCO a inscrit la soup joumou sur la Liste reprĂ©sentative du patrimoine culturel immatĂ©riel de l’humanitĂ©, sous le nom de soupe au giraumon. Cette inscription fait de la soup joumou le seul plat originaire de la CaraĂŻbe Ă  figurer aujourd’hui sur cette liste, une distinction qu’aucun autre pays de la rĂ©gion ne partage Ă  ce jour, et qui trouve un Ă©cho dans le dossier RK sur les patrimoines caribĂ©ens reconnus par l’UNESCO.

Le dossier d’inscription de l’UNESCO dĂ©crit explicitement une pratique familiale et communautaire, portĂ©e par les femmes qui cuisinent, les enfants qui participent aux prĂ©paratifs, et les cultivateurs qui fournissent le giraumon.

Bol de soup joumou vu de dessus, soupe traditionnelle haĂŻtienne

Une transmission qui continue, en HaĂŻti et dans la diaspora

Chaque 1er janvier, la soup joumou continue de rĂ©unir les familles haĂŻtiennes autour d’un mĂŞme bol, en HaĂŻti comme dans les communautĂ©s haĂŻtiennes de la diaspora, au Canada, aux États-Unis ou en France. Des paroisses et des associations organisent, ce jour-lĂ , des distributions communautaires qui prolongent Ă  l’Ă©chelle d’un quartier un geste qui commence toujours Ă  l’Ă©chelle d’une cuisine familiale, dans le mĂŞme esprit de solidaritĂ© que le konbit, la tradition d’entraide dĂ©jĂ  racontĂ©e par Richès Karayib.

Pour de nombreux jeunes HaĂŻtiens nĂ©s loin d’HaĂŻti, la soup joumou du 1er janvier reste l’occasion d’apprendre, autour d’un bol, ce que leurs parents racontent de l’histoire du pays, entre le rĂ©cit transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration et ce que confirment aujourd’hui les institutions internationales.

Soup joumou avec haricots, maïs et légumes, plat traditionnel haïtien

Ce que la soup joumou continue de nourrir

La soup joumou n’a besoin d’aucune preuve acadĂ©mique dĂ©finitive pour continuer de rĂ©unir les familles haĂŻtiennes chaque 1er janvier. Reste une question que la soupe elle-mĂŞme ne referme jamais tout Ă  fait, celle de savoir comment un peuple choisit de raconter sa propre libertĂ© d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre, et ce que cette transmission continue de dire d’HaĂŻti aujourd’hui.

La soup joumou est une soupe haĂŻtienne Ă  base de giraumon, de bĹ“uf, de pâtes et de lĂ©gumes, traditionnellement prĂ©parĂ©e et consommĂ©e le 1er janvier, jour de l’indĂ©pendance d’HaĂŻti.

Le rĂ©cit le plus rĂ©pandu raconte que les personnes rĂ©duites en esclavage n’avaient pas le droit de consommer cette soupe sous la colonie française de Saint-Domingue, et qu’elle est devenue, après l’indĂ©pendance du 1er janvier 1804, le symbole d’une libertĂ© nouvellement acquise. Cet Ă©pisode prĂ©cis n’est toutefois pas confirmĂ© par des sources acadĂ©miques Ă  ce jour.

Oui, l’UNESCO a inscrit la soup joumou, sous le nom de soupe au giraumon, sur la Liste reprĂ©sentative du patrimoine culturel immatĂ©riel de l’humanitĂ© en dĂ©cembre 2021, ce qui en fait le seul plat caribĂ©en Ă  bĂ©nĂ©ficier Ă  ce jour de cette reconnaissance.

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