Une soupe préparée avant le lever du jour
Le giraumon, la courge qui donne son nom au plat
Saint-Domingue, une colonie bâtie sur le travail forcé
Le récit de la soup joumou prend racine dans la colonie française de Saint-Domingue, devenue Haïti après 1804. Saint-Domingue comptait, à la fin du dix-huitième siècle, parmi les colonies les plus riches de l’empire colonial français, une richesse construite sur le travail forcé de centaines de milliers de personnes réduites en esclavage dans les plantations de canne à sucre et de café. C’est dans ce contexte de contrainte et de hiérarchie stricte des tables que s’ancre le récit fondateur attaché à la soup joumou, une histoire d’endurance que rappelle le proverbe Dèyè mòn, gen mòn, déjà raconté par Richès Karayib.
Le récit transmis d'un interdit colonial
Le récit le plus largement transmis en Haïti raconte que les personnes réduites en esclavage cultivaient le giraumon dans les jardins des plantations sans avoir le droit d’en consommer la soupe, réservée à la table des colons. Ce récit veut que la soup joumou soit devenue, après la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, le symbole d’un droit nouvellement acquis, celui de manger ce que l’on cultive de ses propres mains. Une partie de la tradition orale attribue à Marie-Claire Heureuse Félicité, épouse du premier chef d’État haïtien Jean-Jacques Dessalines, la distribution de cette soupe ce jour-là, dans une ambiance festive marquant la rupture avec l’esclavage colonial.
Un récit que l'histoire académique n'a pas confirmé
Le récit du 1er janvier 1804, largement repris par la presse et par les familles haïtiennes elles-mêmes, n’est cependant pas établi par des travaux d’historiens ou d’anthropologues publiés à ce jour. Une critique documentée, publiée par l’écrivain et linguiste Robert Berrouët-Oriol sur le site Fondas Kréyol, relève qu’aucune source académique à comité de lecture ne confirme la scène précise du 1er janvier 1804 attribuée à Marie-Claire Heureuse Félicité, et souligne que celle-ci était analphabète, ce qui interroge certaines versions du récit qui lui prêtent des écrits personnels.
La soup joumou reste donc, en l’état des recherches disponibles, une histoire que les Haïtiens se racontent et se transmettent comme un fait d’identité nationale, plus qu’un épisode daté et documenté par une institution historique.
Le seul plat caribéen distingué par l'UNESCO
Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est la reconnaissance internationale du plat lui-même. En décembre 2021, l’UNESCO a inscrit la soup joumou sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sous le nom de soupe au giraumon. Cette inscription fait de la soup joumou le seul plat originaire de la Caraïbe à figurer aujourd’hui sur cette liste, une distinction qu’aucun autre pays de la région ne partage à ce jour, et qui trouve un écho dans le dossier RK sur les patrimoines caribéens reconnus par l’UNESCO.
Le dossier d’inscription de l’UNESCO décrit explicitement une pratique familiale et communautaire, portée par les femmes qui cuisinent, les enfants qui participent aux préparatifs, et les cultivateurs qui fournissent le giraumon.
Une transmission qui continue, en Haïti et dans la diaspora
Chaque 1er janvier, la soup joumou continue de réunir les familles haïtiennes autour d’un même bol, en Haïti comme dans les communautés haïtiennes de la diaspora, au Canada, aux États-Unis ou en France. Des paroisses et des associations organisent, ce jour-là, des distributions communautaires qui prolongent à l’échelle d’un quartier un geste qui commence toujours à l’échelle d’une cuisine familiale, dans le même esprit de solidarité que le konbit, la tradition d’entraide déjà racontée par Richès Karayib.
Pour de nombreux jeunes Haïtiens nés loin d’Haïti, la soup joumou du 1er janvier reste l’occasion d’apprendre, autour d’un bol, ce que leurs parents racontent de l’histoire du pays, entre le récit transmis de génération en génération et ce que confirment aujourd’hui les institutions internationales.
Ce que la soup joumou continue de nourrir
La soup joumou n’a besoin d’aucune preuve académique définitive pour continuer de réunir les familles haïtiennes chaque 1er janvier. Reste une question que la soupe elle-même ne referme jamais tout à fait, celle de savoir comment un peuple choisit de raconter sa propre liberté d’une génération à l’autre, et ce que cette transmission continue de dire d’Haïti aujourd’hui.
La soup joumou est une soupe haïtienne à base de giraumon, de bœuf, de pâtes et de légumes, traditionnellement préparée et consommée le 1er janvier, jour de l’indépendance d’Haïti.
Le récit le plus répandu raconte que les personnes réduites en esclavage n’avaient pas le droit de consommer cette soupe sous la colonie française de Saint-Domingue, et qu’elle est devenue, après l’indépendance du 1er janvier 1804, le symbole d’une liberté nouvellement acquise. Cet épisode précis n’est toutefois pas confirmé par des sources académiques à ce jour.
Oui, l’UNESCO a inscrit la soup joumou, sous le nom de soupe au giraumon, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en décembre 2021, ce qui en fait le seul plat caribéen à bénéficier à ce jour de cette reconnaissance.