Le syndicaliste Jacky Richard raconte avoir écrit le refrain spontanément, au cœur de la grève de 2009. Il ne savait pas encore que ces quelques mots allaient porter tout un mouvement. « Gwadloup sé tan nou » est devenu l’hymne du LKP, ce collectif qui a mis la Guadeloupe à l’arrêt pendant plusieurs semaines. Cet article raconte ce que dit « Gwadloup sé tan nou », comment la chanson est née de la grève et pourquoi un simple pronom a suffi à faire chanter une île entière.
« Gwadloup sé tan nou », un titre qui tient sur un pronom
En créole guadeloupéen, « Gwadloup sé tan nou » se comprend comme « La Guadeloupe est à nous ». Tout repose sur « nou », le pronom de la première personne du pluriel, ce « nous » qui rassemble. Le refrain affirme que l’île appartient à ses habitants, et non à une minorité privilégiée. La phrase est courte, rythmée, facile à scander dans un cortège.
Une Guadeloupe à l'arrêt, du 20 janvier au 4 mars 2009
Le 19 janvier, les 115 stations-service de l’île ferment. Le lendemain, 20 janvier 2009, le LKP lance la grève générale. Son nom complet, Liyannaj kont pwofitasyon, se traduit par Collectif contre l’exploitation outrancière. Il réunit 48 organisations, des syndicats pour la plupart, mais aussi des partis politiques et des associations culturelles.
Le LKP porte 146 revendications, dont une hausse d’au moins 200 euros pour les bas salaires et une baisse des taxes et des marges sur les produits de première nécessité. Il réclame aussi un SMIC propre à la Guadeloupe, fondé sur le coût réel de la vie. La colère s’appuie sur des chiffres, un coût de la vie supérieur d’environ 30 % à celui de la métropole et un chômage de 27 % en 2007. Les manifestations des 24, 29 et 30 janvier rassemblent entre 20 000 et 65 000 personnes selon les estimations. Le 4 mars, un protocole d’accord est signé avec l’État, et son extension à toutes les entreprises est annoncée le 7 mars.
Dans ce mouvement, la musique n’est pas un décor. Parmi les membres du LKP figurent deux associations très tournées vers la musique, Akiyo à Pointe-à-Pitre et Voukoum à Basse-Terre, toutes deux actives dans les carnavals. Les tambours et les voix sont partout dans les manifestations. Le refrain de Jacky Richard arrive donc sur un terrain prêt, celui d’une foule qui sait chanter ensemble.
Le gwoka, une école des chansons de lutte
Cette alliance du chant et de la lutte n’a rien d’improvisé. Le gwoka, musique de tambours née pendant l’esclavage, sert depuis longtemps à dire la colère comme la joie. Vers 1968, Guy Konkèt contribue à le réhabiliter et à l’adapter aux préoccupations des années 1970. Dans les années 1980 et 1990, il est souvent associé au mouvement indépendantiste, une étiquette bien moins forte aujourd’hui. À chaque grande tension politique ou sociale, des chansons avaient déjà surgi en Guadeloupe. En 2009, c’est celle de Jacky Richard qui s’impose.
Pourquoi « Gwadloup sé tan nou » a franchi l'océan
La chanson ne reste pas sur l’île. Des manifestants la chantent à Paris pour soutenir les grévistes guadeloupéens. Elle est aussi entonnée dans les cortèges de Martinique. En Guadeloupe comme à Paris, le même refrain sert de signe de ralliement. Son succès tient à ce qu’elle dit en une phrase une colère, un malaise et une aspiration, trois choses que beaucoup partagent alors.
Pour son auteur, elle ne visait pas seulement la vie chère. Elle dénonçait tout un système qui avantage une minorité au détriment des autres. Un refrain qui trace une frontière soulève forcément une question, celle de savoir qui se trouve de l’autre côté. Sa réponse tient moins à un groupe de personnes qu’à un système, et c’est ce qui distingue « Gwadloup sé tan nou » d’un simple slogan. La chanson a donné à la grève une voix que l’on reconnaît en quelques notes.
Qui est ce « nous » aujourd'hui ?
Le titre pose une question plus large que la grève. Que veut dire « nous » en Guadeloupe, une île façonnée par l’esclavage, la colonisation et l’arrivée de travailleurs engagés, notamment venus d’Inde ? La grève s’est achevée en mars 2009, la question posée par le refrain demeure. Chacun y met sa propre réponse, et c’est ce qui donne à « Gwadloup sé tan nou » toute sa force, dix-sept ans après. Un pronom de trois lettres suffit donc parfois à ouvrir tout un débat. Après « nou », quelle autre expression de la Caraïbe mérite d’être décodée ?
FAQ sur « Gwadloup sé tan nou »
En créole guadeloupéen, « Gwadloup sé tan nou » se comprend comme « La Guadeloupe est à nous ». Tout repose sur « nou », le pronom « nous », qui affirme que l’île appartient à ses habitants et non à une minorité privilégiée.
Le syndicaliste Jacky Richard raconte avoir écrit le refrain spontanément, au cœur de la grève de 2009. La chanson est devenue l’hymne du LKP, le collectif qui a mis la Guadeloupe à l’arrêt pendant plusieurs semaines.
LKP signifie Liyannaj kont pwofitasyon, soit Collectif contre l’exploitation outrancière. Il réunit 48 organisations. Sa grève générale commence le 20 janvier 2009 et un protocole d’accord est signé avec l’État le 4 mars 2009.