Gwoka, le tambour guadeloupĂ©en que l’UNESCO a fait entrer dans l’histoire

gwoka

Ă€ Pointe-Ă -Pitre, une statue de bronze reprĂ©sente un homme assis, tambour ka entre les jambes. Elle rend hommage Ă  VĂ©lo, l’un des plus grands maĂ®tres du gwoka, cette musique guadeloupĂ©enne nĂ©e dans la rĂ©sistance Ă  l’esclavage. Depuis 2014, l’UNESCO en fait un patrimoine de l’humanitĂ©.

Un tambouyé devenu statue

Marcel Lollia, dit VĂ©lo, est nĂ© le 7 dĂ©cembre 1931 et mort le 5 juin 1984. Il a formĂ© plusieurs gĂ©nĂ©rations de joueurs de ka, ce tambour taillĂ© dans un tronc et recouvert d’une peau tendue. Il a aussi inspirĂ© Akiyo, mouvement culturel de revendication identitaire fondĂ© en 1979, qui a portĂ© le gwoka hors des cercles restreints oĂą il survivait encore.

Le 5 juin 2004, vingt ans après sa mort, une statue signĂ©e du sculpteur Jacky Poullier a Ă©tĂ© inaugurĂ©e Ă  Pointe-Ă -Pitre, Ă  l’image d’un prĂ©cĂ©dent portrait guadeloupĂ©en consacrĂ© Ă  une autre grande figure de l’Ă®le. Deux plaques l’accompagnent, l’une d’elles rĂ©digĂ©e en crĂ©ole guadeloupĂ©en, comme pour rappeler Ă  qui appartient d’abord cette mĂ©moire. VandalisĂ©e en 2012, la statue a Ă©tĂ© restaurĂ©e et rĂ©installĂ©e en 2014, l’annĂ©e mĂŞme oĂą le gwoka rejoint la liste du patrimoine immatĂ©riel de l’UNESCO. Deux dates qui se rĂ©pondent, et racontent Ă  elles seules la trajectoire d’un art longtemps marginal devenu fiertĂ© nationale.

gwoka

Le gwoka, une pratique née de la contrainte

Les racines du gwoka remontent aux Africains dĂ©portĂ©s et mis en esclavage en Guadeloupe dès le XVIIe siècle, qui dansaient et chantaient malgrĂ© les restrictions imposĂ©es par les colons. Mais c’est vraiment après l’abolition de l’esclavage, en 1848, que le gwoka s’affirme comme une expression culturelle Ă  part entière, plutĂ´t qu’une pratique clandestine tolĂ©rĂ©e. Il s’appuie sur un ensemble simple, deux ou trois tambours ka et une calebasse. Deux tambours, appelĂ©s boula, tiennent un rythme rĂ©pĂ©tĂ© qui change selon le morceau jouĂ©. Un troisième, le makè, au son plus aigu, rĂ©pond en direct aux pas et aux gestes du danseur. C’est souvent le danseur, seul au centre du cercle, qui impose son tempo au musicien, et non l’inverse.

Trois tambouyé jouant du tambour ka lors d'une fête de voisins, Guadeloupe
Trois tambouyé jouant du tambour ka lors d'une fête de voisins, Grande Ravine, Gosier, Guadeloupe (15 juin 2019). Crédit : FreeProuilhe, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Sept rythmes, une identité

La tradition reconnaĂ®t sept rythmes fondamentaux, toumblak, graj, woulĂ©, lĂ©woz, kaladja, padjanbel et menndĂ©. Le mot lĂ©woz dĂ©signe Ă  la fois l’un de ces rythmes et la soirĂ©e traditionnelle oĂą l’on danse et joue collectivement, souvent en plein air, ouverte Ă  qui veut chanter, rĂ©pondre ou danser au centre du cercle. Les aĂ®nĂ©s y cĂ´toient les plus jeunes, dans une transmission qui ne doit rien Ă  un manuel.

C’est dans ces lĂ©woz que le gwoka s’est transmis oralement, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, loin des salles de concert, un peu comme la FĂŞte de la Musique continue chaque annĂ©e de faire vivre les musiques guadeloupĂ©ennes sur la place publique. Ă€ partir des annĂ©es 1960, il devient aussi un symbole politique, portĂ© par les mouvements identitaires guadeloupĂ©ens qui y voient l’expression d’une rĂ©sistance culturelle hĂ©ritĂ©e de l’esclavage colonial.

gwoka

De la marge au patrimoine mondial

La reconnaissance institutionnelle suit rapidement ce mouvement de fond. Le gwoka entre Ă  l’inventaire national du patrimoine culturel immatĂ©riel français en 2013, puis sur la liste reprĂ©sentative de l’UNESCO dès 2014, par la dĂ©cision 9.COM 10.17, sous l’intitulĂ© exact de « musique, chants, danses et pratique culturelle reprĂ©sentatifs de l’identitĂ© guadeloupĂ©enne ». Un an Ă  peine sĂ©pare les deux reconnaissances. En 2010 dĂ©jĂ , l’État avait distinguĂ© un artisan restaurateur de tambours ka du titre de MaĂ®tre d’Art, preuve qu’un savoir-faire aussi essentiel que la musique elle-mĂŞme mĂ©ritait d’ĂŞtre protĂ©gĂ©.

Une telle inscription Ă  l’UNESCO engage aussi la France, qui doit rendre compte des mesures prises pour que le gwoka reste une pratique vivante, et non un simple totem musĂ©al. Aujourd’hui, des Ă©coles et des associations perpĂ©tuent la pratique en Guadeloupe comme dans l’Hexagone, aux cĂ´tĂ©s de la transmission familiale qui reste, pour beaucoup de GuadeloupĂ©ens, la première porte d’entrĂ©e dans le gwoka. Une dynamique que l’on retrouve dans d’autres reconnaissances UNESCO de la rĂ©gion caribĂ©enne.

Une transmission encore à écrire

Le gwoka n’est donc pas un vestige figĂ© sous verre patrimonial. Les lĂ©woz continuent de rassembler, les Ă©coles forment de nouveaux tambouyĂ©, et la statue de VĂ©lo veille sur une place de Pointe-Ă -Pitre oĂą l’histoire de la rĂ©sistance guadeloupĂ©enne continue de se rejouer Ă  chaque roulement de tambour.

Reste une question, celle que se posent les hĂ©ritiers de VĂ©lo, en Guadeloupe comme dans la diaspora, de savoir comment transmettre ce battement Ă  une gĂ©nĂ©ration qui grandit loin du cercle du lĂ©woz, et ce que ce patrimoine mondial devra encore prouver pour rester une pratique vivante plutĂ´t qu’un simple titre. Une question qui dĂ©passe la seule Guadeloupe, et concerne toutes les pratiques nĂ©es dans la douleur qui doivent aujourd’hui apprendre Ă  vivre dans la lumière d’un label international.

Le gwoka est une musique, un chant et une danse guadeloupĂ©ens jouĂ©s sur le tambour ka. NĂ© de la rĂ©sistance des Africains mis en esclavage en Guadeloupe, il est reconnu depuis 2014 comme patrimoine culturel immatĂ©riel de l’humanitĂ© par l’UNESCO.

Le gwoka est inscrit depuis 2014 sur la liste reprĂ©sentative du patrimoine culturel immatĂ©riel de l’UNESCO parce qu’il constitue une pratique culturelle vivante, reprĂ©sentative de l’identitĂ© guadeloupĂ©enne et transmise oralement de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration.

Marcel Lollia, dit Vélo (1931-1984), était un maître tambouyé guadeloupéen qui a formé plusieurs générations de joueurs de ka. Une statue lui rend hommage à Pointe-à-Pitre depuis 2004.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Plus d'articles de RK

Soup joumou, soupe de giraumon haïtienne préparée pour le 1er janvier
ART CULINAIRE
Tolotra

Soup joumou, l’unique plat caribĂ©en distinguĂ© par l’UNESCO

En HaĂŻti, la soup joumou est la soupe que l’on prĂ©pare chaque 1er janvier, jour de l’indĂ©pendance du pays. Faite de giraumon, de bĹ“uf et de lĂ©gumes, elle est devenue en 2021 le seul plat caribĂ©en inscrit au patrimoine immatĂ©riel de l’UNESCO. Mais le rĂ©cit qui la relie directement Ă  l’indĂ©pendance de 1804 reste, aujourd’hui encore, un point dĂ©battu par une partie de l’historiographie haĂŻtienne. Une soupe prĂ©parĂ©e avant le lever du jour Dans de nombreux foyers haĂŻtiens, la prĂ©paration de la soup joumou commence dès le 31 dĂ©cembre au soir, pour ĂŞtre prĂŞte au rĂ©veil du 1er janvier. Le giraumon, une courge d’hiver Ă  chair orangĂ©e, est Ă©pluchĂ© puis bouilli avant d’ĂŞtre rĂ©duit en purĂ©e pour former la base du bouillon. On y ajoute ensuite du bĹ“uf, des pâtes courtes, et des lĂ©gumes coupĂ©s en morceaux, carottes, poireau, cĂ©leri, chou. Ce geste, rĂ©pĂ©tĂ© chaque fin d’annĂ©e dans les cuisines

Lire la suite "
Skatta Burrell, producteur jamaïcain du riddim Coolie Dance, lors d'un événement
MUSIQUE
Tolotra

« Coolie Dance » : le riddim jamaïcain de Skatta Burrell, 22 ans après

En 2003, dans un studio de Kingston, le producteur Cordel « Skatta » Burrell assemble un riddim pour quelques titres dancehall. Vingt-deux ans plus tard, ce même riddim entre pour la deuxième fois dans le Top 10 du Billboard Hot 100, porté cette fois par la star colombienne Karol G. « Coolie Dance » raconte comment un son fabriqué à Kingston continue de dicter le rythme de la pop mondiale, bien au-delà de l’île qui l’a vu naître. Cette semaine, « Bby WOW », le titre de Karol G avec Judeline et Rusowsky, grimpe de la seizième à la dixième place du Billboard Hot 100. La chanson trône déjà en tête du Spotify Global 50 et du Billboard Hot Latin, avec plus de 78 millions d’écoutes depuis sa sortie à la fin de l’été. La semaine précédente, le titre avait déjà culminé en tête du Billboard Global 200, le classement

Lire la suite "
Journées du patrimoine
ACTUS
Tolotra

Et si les Journées du patrimoine commençaient à deux pas de chez vous ?

Ă€ l’occasion des JournĂ©es du patrimoine 2026, Richès Karayib, en collaboration avec la Direction des Affaires Culturelles (DAC) de Martinique, invite chacun Ă  partir Ă  la dĂ©couverte des monuments historiques de l’île grâce Ă  sa carte interactive du patrimoine.Il n’est pas toujours nĂ©cessaire de traverser la Martinique pour faire une dĂ©couverte.Ă€ quelques rues de chez soi peut se trouver une Ă©glise dont on ignore l’histoire. Sur une route empruntĂ©e chaque semaine, une ancienne habitation raconte peut-ĂŞtre plusieurs siècles d’évolution Ă©conomique et sociale. Un bâtiment public, un marchĂ©, une distillerie ou les vestiges d’un site industriel peuvent faire partie du patrimoine protĂ©gĂ© sans que ceux qui les cĂ´toient quotidiennement le sachent.C’est prĂ©cisĂ©ment ce que les JournĂ©es europĂ©ennes du patrimoine permettent, chaque annĂ©e, de rappeler : le patrimoine n’est pas seulement ce que l’on visite. C’est aussi ce qui nous entoure. JournĂ©es du patrimoine – commencer par sa commune Pour les JEP

Lire la suite "

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

conTACT RK

Nous serions ravis de connaître votre avis sur l'expérience que vous avez acquise jusqu'à présent.

Rejoignez la liste

Rejoignez notre communautĂ© Richès Karayib ! Inscrivez-vous Ă  notre lettre d’information.

Vous voulez maximiser votre présence sur Riches Karayib ?

Remplir le formulaire pour commencer la demande