Coro, dans l’État de Falcón, au Venezuela, a été fondée le 26 juillet 1527. Première ville de la province du Venezuela, elle en reste la capitale jusqu’en 1576. Ses murs de terre, ses fenêtres de fer forgé et son port tourné vers Curaçao en font l’une des villes les plus singulières de la Caraïbe.

Le 3 août 1806, un drapeau jaune, bleu et rouge est hissé sur le Fortín de San Pedro, à La Vela de Coro. C’est la première fois qu’il flotte sur le territoire de l’actuel Venezuela. Francisco de Miranda, qui dirige l’expédition, marche ensuite vers la ville. Il ne trouve pas le soutien espéré et se retire quelques jours plus tard. Le Venezuela fête aujourd’hui le 3 août comme Journée du drapeau.

Coro, Venezuela : une ville fondée le 26 juillet 1527

Juan de Ampíes fonde Santa Ana de Coro sur des terres caquetías. Le cacique Manaure assiste avec lui à la première messe célébrée sur le continent. En 1531, une bulle crée le diocèse de Coro. La côte attire aussi les pirates. En 1620, ils détruisent l’église et le couvent de San Francisco. L’édifice est reconstruit et sa tour néogothique date de 1900. Sa dernière restauration s’est achevée à la fin de 2006.

Église jaune et blanche à clocher dans le centre historique de Coro, au Venezuela
Une église jaune et blanche à clocher, dans le centre historique.
Chapelle jaune et blanche à fronton orné et grande porte en bois, à Coro, au Venezuela
Une chapelle jaune et blanche au fronton orné.

Des maisons de terre et des fenêtres de fer

Dans le centre historique, on construit en terre. Le bahareque est une ossature de bois ou de roseaux garnie de boue. L’adobe est une brique de terre crue. La tapia est une terre tassée dans un coffrage. De nombreux artisans maîtrisent encore ces techniques. Le plan en damier d’origine reste lisible, et une grande partie du bâti conservé date du XVIIe siècle.

Maison rose à l’encadrement de porte blanc et au toit de tuiles, à Coro, au Venezuela
Une maison rose à l’encadrement de porte blanc, dans le centre historique.

La cathédrale, commencée en 1583, n’est achevée qu’à la fin du XVIIe siècle. La Casa de las Ventanas de Hierro date du XVIIe siècle. José Francisco Garcés de la Colina l’a construite. Elle doit son nom à ses fenêtres, dont le fer forgé vient d’Andalousie. Son portail dépasse huit mètres. La Casa del Tesoro, bâtie en 1770 par la famille Talavera, montre le même goût du détail. Le Balcón de los Arcayas, du XVIIIe siècle, abrite le musée de la faïence populaire.

Façade rouge aux deux fenêtres à grilles de fer et aux supports blancs, à Coro, au Venezuela
Une façade rouge aux fenêtres à grilles de fer.
Maison coloniale orange avec balcon en bois, lanternes et portail blanc, à Coro, au Venezuela
Une maison coloniale orange avec son balcon en bois et ses lanternes.

Le site classé compte environ 602 bâtiments historiques, répartis entre deux zones. La première couvre 7,85 hectares à Coro, la seconde 10,55 hectares autour du port de La Vela. Autour de la ville, le parc national des Médanos de Coro protège un système de dunes côtières. Le sable en mouvement y contraste avec les rues de terre de la ville.

Rue pavée et façade grise aux encadrements de fenêtres jaunes, à Coro, au Venezuela
Une rue pavée et une façade grise aux encadrements de fenêtres jaunes.

Curaçao, de l’autre côté de l’eau

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, un modèle de maison néerlandais arrive par Curaçao et Aruba. Il se mêle aux techniques espagnoles et locales. Willemstad, à Curaçao, porte une mémoire comparable de ces échanges. Les liens ont aussi une dimension humaine. Une communauté séfarade venue de Curaçao s’installe dans la ville à partir de 1824. Son cimetière est commencé en 1832 par Joseph Curiel.

Portail en fer forgé ouvert dans un mur jaune orné d’une volute blanche, à Coro, au Venezuela
Un portail en fer forgé dans un mur jaune.

Le lien n’est pas qu’historique. En 2023, des petits bateaux chargés de légumes et de fruits devaient quitter La Vela de Coro pour Curaçao, après la réouverture de la frontière maritime. La traversée dure environ dix heures.

Pourquoi Coro est sur la liste du patrimoine en péril

L’UNESCO a inscrit la ville et son port au patrimoine mondial en 1993. Des pluies inhabituelles ont frappé la ville et La Vela à la fin de 2004 et au début de 2005. Le site est inscrit sur la liste du patrimoine mondial en péril depuis 2005, et il y figure toujours.

Portail blanc orné d’une coquille sculptée, avec une porte verte, à Coro, au Venezuela
Un portail blanc orné d’une coquille sculptée.

En avril 2026, les autorités vénézuéliennes ont signé un mémorandum pour restaurer 29 bâtiments, 11 à Coro et 18 à La Vela. La Escuela del Barro, l’école de la terre, forme de nouveaux artisans et fabrique des adobes. Le ministre de la Culture, Raúl Cazal, a déclaré que l’UNESCO pourrait constater, dans un an et demi, le respect des exigences. Ce calendrier reste une prévision. Le drainage et le financement restent des points de vigilance.

Façade jaune d’une église avec une grande porte en bois et un encadrement blanc, à Coro, au Venezuela
La façade jaune d’une église et sa grande porte en bois.

La ville tient donc à un équilibre fragile, entre la terre qui s’use et les mains qui savent la réparer. Qui bâtira encore en terre ici dans dix ans ? Et que dira le Comité du patrimoine mondial lorsqu’il réexaminera le bien ?

À lire aussi : Paramaribo, ville en bois

Questions fréquentes sur Coro

La ville se trouve dans l’État de Falcón, dans l’ouest du Venezuela. L’UNESCO l’a inscrite en 1993 pour ses bâtiments en terre, qui mêlent traditions locales, techniques mudéjares espagnoles et techniques néerlandaises.

Parce que des pluies inhabituelles ont endommagé la ville et La Vela à la fin de 2004 et au début de 2005. Le Comité du patrimoine mondial a inscrit Coro et son port sur la liste en péril en 2005, et le drainage et la gestion du site restent des points de vigilance.

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, un modèle architectural néerlandais est arrivé dans la ville par les îles de Curaçao et d’Aruba. Il a influencé son style. Les deux rives restent liées par le commerce, avec des bateaux entre La Vela et Curaçao en 2023.

L’avant-dernier épisode d’Histoires des cinémas caribéens nous rapproche du présent. Depuis le premier volet consacré aux années 1960, huit épisodes ont traversé plusieurs territoires, générations et manières de raconter la Caraïbe au cinéma.

Ce neuvième volet réunit deux œuvres très différentes. Avec Battledream Chronicle, Alain Bidard transporte la Martinique dans un monde futuriste construit autour d’un jeu virtuel. Avec Buladó, Eché Janga revient à Curaçao pour raconter le deuil, les esprits et les tensions entre rationalité et pensée magique. Vous êtes au neuvième épisode sur dix. Les huit premiers sont déjà disponibles sur Richès Karayib. Le prochain volet refermera cette chronologie avec Haïti et la Guadeloupe.

2015: MARTINIQUE – BATTLEDREAM CHRONICLE, D’ALAIN BIDARD

Ce film fait exception dans cette chronologie : en effet, il s’agit de l’un des deux longs-métrages d’animation du cinéma antillais. Prouesse notable : ils sont tous les deux intégralement faits, tant au niveau visuel qu’au son (doublage de plusieurs personnages, en particulier), par le Martiniquais Alain Bidard. Battledream Chronicle, fortement influencé par une esthétique manga, se déroule dans un monde futuriste, en 2100, dans lequel les nations, dans le monde réel, s’affrontent à travers un jeu virtuel, le Battledream.

Les perdants voient leur nation (dans ce film, la Martinique en est une) complètement dominée par les vainqueurs et leur mémoire collective effacée. Réduits en esclavage, les habitants des nations conquises doivent régulièrement ramener une certaine quantité de crédits (« 1000 XP »), comme en d’autres temps un certain nombre de fagots de cannes devaient être coupés, aux Inquisiteurs sous peine de voir leur communauté réduite à néant.

On l’aura compris, dans ce film, de nombreuses références au passé esclavagiste et colonial sont proposées par de subtils détours. La Martinique réussissant à résister au sein du Battledream sera l’ultime nation à faire face à l’Empire, nommé Mortemonde, et le vaincra. Fait notable : la grande bataille finale sera assurée par deux personnages féminins principaux, portant tantôt des boucles d’oreille dites créoles tantôt une coiffe en tissu madras (« maré-tèt » en créole), en femmes antillaises caractérisées. 

Elles sont nettement le centre (« poto-mitan » en créole) de l’action de ce film : la « fémifocalité » du cinéma antillais gagne en puissance. Quant au second film d’Alain Bidard, Opal (2021), il traite avec beaucoup de délicatesse de la difficile question de l’inceste.

Opal, jeune fille du roi et de la reine d’un royaume futuriste, lutte pour s’échapper de son château et subit régulièrement les visites de son père, au milieu du visage duquel trône une corne (en évident prolongement phallique), qui lui prend « sa magie ». Par le détour imaginaire du film d’animation, Alain Bidard aborde l’épineuse question des violences sexuelles que subissent les enfants et, plus précisément, les jeunes filles. Plus que jamais, dans le cinéma antillais, les femmes prennent le pouvoir.

cinémas caribéens
Battledream Chronicle d’Alain Bidard, 2015 ©Pagod Films – Martinique

2020: CURAÇAO – BULADÓ, D’ECHÉ JANGA

Buladó est l’un de ces films qui incarnent généreusement la capacité de surprise des cinémas caribéens. On suit une adolescente marquée par la mort prématurée de sa mère qu’elle n’a jamais connue, coincée entre son père policier Ouira, naturellement autoritaire, et son grand-père fantasque Weljo qui parle avec les esprits, au risque de la folie. 

Sur une intrigue déjà traitée et des conflits relativement convenus, Eché Janga réalise un film envoûtant en mettant en avant les particularités du paysage de la petite île néerlandaise de Curaçao, aux allures de désert où pourrait se tourner un western, ainsi que la grande qualité de son casting et la beauté du papiamento (papiamentu), langue créole née du choc entre le néerlandais, le portugais, l’espagnol, l’anglais et des mots d’origine africaine et amérindienne (Arawak) et que l’on trouve dans différentes îles néerlandaises de la Caraïbe.

Le conflit entre le père et le grand-père incarne efficacement la dualité quotidienne entre la pensée rationnelle européenne et une pensée magique, d’origine africaine ou amérindienne, qui innerve encore aujourd’hui nombre de sociétés caribéennes où des rituels sont régulièrement pratiqués dans un surprenant syncrétisme de croyances souvent indiqué par les ethnologues. La jeune Kenza (interprétée par la surprenante Tiara Richards) ira jusqu’à dire à son père, métis tout comme elle, qui « profane » la banquette de son chien, récemment décédé : « Tu es vraiment un Blanc ! », à savoir qu’il se comporte comme un Occidental.

Le deuil que la jeune fille fait progressivement, alors que sa mère lui « parle », est combiné à l’irrationalité assumée de son grand-père, superbement interprété par Felix De Rooy, père du cinéma caribéen néerlandophone. En effet, ce dernier dialogue avec les esprits amérindiens dépossédés de leurs terres, dont la colère ne semble pas éteinte. 

Nous voici doublement plongés dans un mysticisme à la puissance visuelle généreuse où le rêve et la réalité se confondent souvent. Ce film, superbe réflexion cinématographique sur le deuil, se conclut sur ces mots, en voix-off : « La mort est toujours là. Celui qui apprend à vivre avec est libre comme le vent. » Buladó fut choisi par les Pays-Bas pour les représenter aux Oscars en 2021.

cinémas caribéens
Buladó d’Eché Janga, 2020 ©Kepler Films/Les Films du Préau – Curaçao

À propos de l'auteur

Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).

Série Histoires des cinémas caribéens. S8/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S10/10.

Le Krioyo Film Festival 2026 se tient du 26 octobre au 2 novembre 2026 à Caribbean Cinemas, dans le centre commercial Sambil, à Willemstad, à Curaçao. Cette troisième édition annonce 23 films venus de Curaçao, d’Aruba, de Bonaire et des Pays-Bas. Le festival repose sur une seule idée, voir des films en papiamentu sur grand écran.

Krioyo Film Festival 2026, un concert avant les écrans

Le dimanche 25 octobre 2026 à 17h30, le Dutch Caribbean Orchestra donne un concert gratuit à Curaçao. Ce concert gratuit précède les projections du Krioyo Film Festival 2026, publiques dès le lundi 26 octobre 2026. Le programme du concert évoque la musique de cinéma.

Giovanni Atalita, président de la Krioyo Film Foundation, résumait l’enjeu en octobre 2025 en disant « Ce n’est pas seulement du divertissement, c’est une identité ». Pendant la Siman di Kultura, du 28 septembre au 3 octobre 2026, le Krioyo Film Festival 2026 a programmé six soirées de films en papiamentu, au même cinéma de Sambil. Les tarifs des séances n’ont pas encore été communiqués.

Visuel du Krioyo Film Festival 2026 à Curaçao avec le slogan Nos historia, nos idioma, nos sine
Visuel du Krioyo Film Festival 2026 © @Krioyo Film Curacao

Trois îles, 23 films et une section Nostalgia

Le Krioyo Film Festival 2026 annonce 23 films, courts et longs métrages, de Curaçao, d’Aruba, de Bonaire et des Pays-Bas. Les titres publiés sont Horsepower, Kaya Ta Nos Arena, Makamba Pretu, E Brua Brua 2, Nos Eskudo, Seeing Ourselves, The Car, TUTU, Bassa Marea, Wichi, Porshon, Weg’i Ladron, Entre Nos, Bosnan Silensia, Sikkelcel, Ki te Plan?, Man Enough, On the Eve, Pas ku Ne, Off Center, Kurashi, Res./Her, E KAS et Un Bunita Dia. Trois films de plus forment la section Nostalgia. Les séances sont regroupées en blocs, nommés d’après des collines des trois îles.

La Krioyo Film Foundation ajoute des ateliers de vidéo et de jeu d’acteur sur un plateau de tournage. Un bloc spécial est présenté par un comité de commémoration de l’histoire de l’esclavage. Janella Refos, secrétaire de la fondation, dit vouloir donner aux histoires locales un écran, et à la langue locale une voix.

Programme des projections de l'édition 2025 du Krioyo Film Festival, du 27 octobre au 2 novembre
Programme des projections de l'édition 2025 du Krioyo Film Festival © @Krioyo Film Curacao

Kadushi di Oro, un trophée qui porte un mot de la langue

Au Krioyo Film Festival 2026, le prix Kadushi di Oro récompense les personnes qui travaillent devant et derrière la caméra, explique Janice Welhous, membre du bureau de la fondation. Kadushi est le nom papiamentu d’un cactus colonnaire, le Stenocereus griseus. Le trophée se traduit donc par « cactus d’or ».

Lors de la première édition, en 2024, le Kadushi di Oro est allé aux 16 producteurs participants, faute de critères de jury. La remise s’est tenue à bord du Freewinds. En 2025, le film aruban E Bruha, Bruhà de Desiree Croes l’a remporté, avec le prix de la meilleure réalisation. Il raconte trois femmes, une mère, sa fille et sa grand-mère, face à un directeur de parc national qui veut les chasser de leur maison de campagne pour un projet de location touristique. Plus de 2.000 personnes l’ont vu au cinéma à Aruba.

Public assis dans une salle de cinéma aux fauteuils rouges D-BOX pendant une projection
Public dans une salle de cinéma © @Krioyo Film Curacao

Après le Krioyo Film Festival 2026, le pari de 2034

Le Krioyo Film Festival est né à Curaçao du 28 octobre au 3 novembre 2024, avec 28 œuvres projetées. Ses organisateurs visent le rang de grand festival caribéen pour son dixième anniversaire, en 2034. En 2025, le festival annonçait 18 films répartis en 14 blocs, du 27 octobre au 2 novembre. Le chiffre de 2034 paraît ambitieux, mais le terrain existe. Des salles curaçaoanes restent toujours pleines pour les films en papiamentu, en particulier chez les aînés.

Eloise van Wickeren, première commissaire au film de Curaçao depuis 2017, estime que le public a besoin de films où il se reconnaît. Elle rappelle aussi que les distributeurs prennent rarement les films caribéens, et que le financement reste très rare. Faute d’autre écran, le Krioyo Film Festival 2026 pousse les cinéastes locaux à tourner des courts métrages. Le Curaçao International Film Festival a tenu sa douzième édition du 14 au 19 avril 2026, avec un nouveau Watapana Award pour les cinéastes caribéens du Royaume des Pays-Bas et du Suriname.

La langue joue donc le premier rôle. Le papiamentu se parle à Curaçao, à Aruba et à Bonaire. Richès Karayib a déjà raconté le parcours d’Izaline Calister, chanteuse en papiamentu. Au cinéma, le Krioyo Film Festival 2026 offre le même terrain aux voix de l’île. Saura-t-il attirer au-delà de Willemstad ?

Vue aérienne de Willemstad à Curaçao avec la mer turquoise, le front de mer et un navire de croisière

FAQ : Krioyo Film Festival 2026

Le Krioyo Film Festival 2026 se tient du 26 octobre au 2 novembre 2026 à Caribbean Cinemas, au centre commercial Sambil, à Willemstad, à Curaçao. Un concert gratuit a lieu le dimanche 25 octobre, et les projections publiques commencent le lundi 26 octobre.

Les organisateurs annoncent 23 films de Curaçao, d’Aruba, de Bonaire et des Pays-Bas, plus trois films dans la section Nostalgia.

Kadushi di Oro désigne le grand prix du Krioyo Film Festival, que la page officielle du festival nomme Golden Cactus Award, soit « cactus d’or ». Kadushi est le nom papiamentu du cactus Stenocereus griseus.

La Siman di Kultura 2026, la semaine de la culture de Curaçao, se tient du 27 septembre au 4 octobre 2026, pour sa 22e édition. Le ministère de l’Enseignement, des Sciences, de la Culture et du Sport (ESKD) l’a placée sous le thème « Di Kòrsou pa Mundu », « De Curaçao pour le monde ». Il honore la chanteuse Izaline Calister et le dirigeant de baseball Urny Florán. La semaine s’est ouverte dimanche 27 septembre, à Otrobanda, un quartier de Willemstad.

Siman di Kultura 2026, un dimanche à Otrobanda

Selon le programme officiel du ministère ESKD, la Siman di Kultura 2026 s’est ouverte à Curaçao le dimanche 27 septembre par une messe culturelle à 8 h, à la Basílika di Santa Ana. Une cérémonie a suivi à Molenplein, de 9 h 30 à 10 h 30. Le soir, de 16 h à 23 h, le quartier d’Otrobanda a accueilli musique, danse, arts visuels, contes et cuisine locale, avec la Fundashon Kaya Kaya. Son festival Kaya Kaya est présenté par le Curaçao Chronicle comme l’un des événements culturels les plus reconnus de l’île.

Sur la place Molenplein, Grupo Den Dam, Oriri et Axl & Orchestra figuraient à l’affiche, avec Izaline Calister en invitée spéciale. À St. Martinus, des ateliers gratuits, des conférences et de la poésie s’organisaient autour d’un podcast interactif avec Ruthsel Soliana et Percy Pinedo. Dans la St. Martinusstraat, le Kombo Krioyo d’Hershel Rosario accompagnait le « Djadumingu na Otrobanda », littéralement « dimanche à Otrobanda », jumelé cette année avec la Journée mondiale du tourisme. À Brionplein, dix groupes de danse étaient annoncés au Festival di Bailenan Folklóriko de l’association SKOBA.

Femmes en jupes colorées dansant en file avec des paniers, un percussionniste assis à droite, à Willemstad
Participants en costumes bleus ornés de poissons colorés défilant dans une rue de Curaçao

Izaline Calister et Urny Florán, deux visages pour Curaçao

Izaline Calister chante en papiamentu, la langue de Curaçao, et mêle jazz et rythmes afro-caribéens, dont le tambú, un genre musical né à l’époque de l’esclavage selon la presse locale. Son premier album solo, Soño di un muhé, date de 2000. Un Edison Award lui a été décerné en 2009. Son spectacle Tula en Juliet relie Tula, meneur de la révolte d’esclaves de 1795, à l’histoire de sa propre famille. Le ministère salue sa promotion du papiamentu. Richès Karayib a déjà raconté le parcours d’Izaline Calister.

Portrait d'Izaline Calister, chanteuse de Curaçao, souriante, les cheveux tressés

Urny Florán, lui, est honoré pour son engagement dans le baseball des jeunes et dans les compétitions internationales des équipes de Curaçao. L’île a remporté en 2026 son deuxième titre de Little League World Series, sur une victoire 11-2 contre le Nevada. Aucune source consultée ne relie ce titre au parcours d’Urny Florán.

Portrait d'Urny Florán, dirigeant de baseball de Curaçao, debout en chemise rayée, un verre à la main

Vingt-deux éditions, une même idée

Le ministère ESKD organise la semaine chaque automne, avec un thème et, selon les années, une dédicace. En 2024, la 20e édition portait le thème « Kultura ta nos, bib’é », « la culture est à nous, vivons-la ». En 2025, la Siman di Kultura a été consacrée au Grupo Serenada et à l’héritage musical de l’île. En 2023, elle s’était centrée sur Tula. Selon Caribisch Netwerk, nulle part ailleurs dans le Royaume des Pays-Bas on ne célèbre sa propre culture pendant une semaine entière.

Danseurs en costumes verts et dorés ornés de grandes fleurs rouges, jaunes et orange lors d'un défilé à Curaçao
Défilé à Otrobanda derrière une banderole célébrant 50 ans du carnaval de Curaçao, devant un bâtiment bleu

Six soirées de cinéma en papiamentu

Pendant la Siman di Kultura 2026, le Krioyo Film Festival, Caribbean Cinemas, Sambil et One&Only projettent un film en papiamentu chaque soir, à 18 h 30, du 28 septembre au 3 octobre. Les projections ont lieu au Caribbean Cinemas de Sambil, à Willemstad. Lundi 28 septembre, Boka Sarantonio (drame) ouvrait la série. Un téléfilm du même titre, réalisé en 1985 par Pacheco Domacassé, ancien directeur de Kas di Kultura, existe, mais le programme ne précise pas s’il s’agit de la même œuvre.

Ce mardi 29 septembre, Brua (court métrage) est à l’affiche. Suivront Hachi su number a hunga (comédie) le 30, Mondi ku ne (drame) le 1er octobre et Dibina (comédie dramatique) le 2. Le 3 octobre, Kofi Gratis et Roba Alma précéderont le documentaire Enrico. Ce volet cinéma n’est pas porté par le ministère ESKD, dont la page officielle ne le mentionne pas.

Vue aérienne de Willemstad, à Curaçao, avec ses bâtiments colorés, la mer turquoise et un paquebot

Siman di Kultura 2026, ce qui reste à vivre

Au 29 septembre 2026, les pages officielles ne détaillent pas le reste de la Siman di Kultura 2026, hors ouverture et cinéma. Le « Djadumingu na Otrobanda » doit revenir le dernier dimanche de chaque mois, soit le 25 octobre 2026, jour où s’ouvrira le troisième Krioyo Film Festival. La culture curaçaoane restera-t-elle dans les rues d’Otrobanda une fois la semaine close le 4 octobre ?

Façades jaune, verte et orange du quai de Willemstad, à Curaçao, sous un ciel bleu
Gros plan sur des chapeaux de défilé colorés ornés de galons dorés, vus de dos
Participants en costumes blancs et dorés sur un char lors d'un défilé à Otrobanda, à Willemstad

Questions fréquentes sur la Siman di Kultura 2026

La Siman di Kultura 2026 se déroule du dimanche 27 septembre au dimanche 4 octobre 2026, à Curaçao. C’est la 22e édition, organisée par le ministère de l’Enseignement, des Sciences, de la Culture et du Sport (ESKD).

Le thème est « Di Kòrsou pa Mundu », en français « De Curaçao pour le monde ». Le ministère ESKD honore la chanteuse Izaline Calister et le dirigeant de baseball Urny Florán.

Selon le programme officiel, l’ouverture du 27 septembre 2026 a eu lieu à Curaçao, avec une messe culturelle à la Basílika di Santa Ana, une cérémonie à Molenplein, puis un parcours à Otrobanda, à Willemstad, de 16 h à 23 h.

Dans les années 1950, un prêtre dominicain néerlandais débarque à Curaçao avec un carnet et un magnétophone. Paul Brenneker ne vient pas convertir, il vient écouter. Pendant plus de quarante ans, il sillonne l’île de maison en maison, fait parler les anciens, enregistre leurs chants, leurs récits et leurs dictons avant qu’ils ne s’éteignent avec eux.

De ce travail obstiné naîtra un recueil entier consacré aux seuls proverbes, republié plus tard sous le titre 1001 Proverbio na Papiamentu. Parmi les mille et un dictons qu’il a sauvés de l’oubli, un seul suffit à raconter tout un art de vivre insulaire, « Trempan ta bende, lat ta malai ».

Le sens de « Trempan ta bende, lat ta malai », reconstruit mot à mot

La traduction, mot à mot, se reconstruit à partir de plusieurs dictionnaires papiamento-anglais et papiamento-néerlandais, faute de version officielle en français disponible. « Trempan » signifie tôt, « bende » signifie vendre, « lat » signifie tard, et « malai » fonctionne comme un intensificateur qu’on retrouve dans d’autres expressions papiamento liées au regret, proche de “chèrement” ou “amèrement”.

Le sens qui s’en dégage est clair, vendre tôt rapporte, attendre trop longtemps coûte cher. Cette reconstruction reste la plus fidèle possible avec les sources disponibles, mais elle mériterait d’être confirmée directement dans l’ouvrage de référence avant une publication définitive.

Un prêtre et un homme à lunettes consultent des carnets manuscrits près d'un magnétophone à bobines et de piles de cassettes
Carnets de refrans et de dichos en papiamentu, cassettes, carte d'Aruba, de Curaçao et de Bonaire et recueil de proverbes posés sur une table

Un dicton de marché, pas une leçon d'école

Ce type de dicton appartient au genre très vivant des “refranan”, les formules de sagesse pratique que les habitants de Curaçao échangent depuis des générations à propos du travail, du commerce ou de la patience. Le registre est familier et pragmatique, on l’emploie pour recadrer quelqu’un qui tarde à agir, pas pour philosopher dans un salon.

Sur les marchés flottants de Willemstad ou au bord de la route, un vendeur trop lent à baisser son prix en fin de journée entend encore ce genre de rappel, glissé avec un sourire plutôt qu’un reproche.

C’est exactement le genre de scène que Brenneker traquait, la parole vive plutôt que le livre savant, et qu’il a fini par consigner aux côtés de l’artiste curaçaolais Elis Juliana, jusqu’à réunir près de 1 400 chants, récits et dictons aujourd’hui conservés par la fondation Stichting NAAM.

Une vendeuse tend un bouquet d'herbes à une cliente sur un marché au coucher du soleil, avec les maisons colorées de Willemstad en arrière-plan
Une marchande âgée discute avec une jeune femme sur un marché du bord de l'eau, devant les façades colorées de Willemstad

Une mémoire que l'île continue de faire vivre

Ce patrimoine ne dort pas seulement dans les archives. Le gouvernement de Curaçao republie encore aujourd’hui certains de ces proverbes, dont celui-ci, sur ses canaux officiels, preuve que la collecte de Brenneker irrigue toujours le présent.

Le papiamentu est langue officielle de Curaçao depuis 2007, un statut confirmé après la dissolution des Antilles néerlandaises en 2010, et selon le recensement de 2023, 78 % des habitants déclarent le parler le plus souvent à la maison, loin devant le néerlandais, pourtant seule langue de l’administration.

Une archiviste en gants blancs manipule des documents anciens dans une salle remplie de cassettes et de boîtes d'archives

Une langue commune, une orthographe qui distingue

Le papiamentu n’appartient pas qu’à Curaçao. Aruba et Bonaire le parlent aussi, et Brenneker avait justement collecté ses proverbes à l’échelle des trois îles réunies. Mais Curaçao garde une marque distincte, une orthographe propre adoptée en 1976, “papiamentu” avec un u, là où Aruba écrit “papiamento” avec un o.

Une nuance graphique qui en dit long, chaque île a gardé la main sur sa manière d’écrire une langue commune, sans jamais imposer une norme unique aux deux autres. Le plus ancien texte connu en papiamento remonte à 1775, une lettre d’un habitant juif séfarade de l’île, et le premier catéchisme imprimé dans la langue, publié en 1837, figure aujourd’hui au registre Mémoire du monde de l’UNESCO.

Ce qu'un prêtre et un artiste ont sauvé

Paul Brenneker est mort en 1996, Elis Juliana en 2013. Ce qu’ils ont capté ensemble, porte à porte, cassette après cassette, continue pourtant de circuler, d’un livre republié à une page Facebook gouvernementale.

« Trempan ta bende, lat ta malai » n’est donc pas qu’un conseil de marché, c’est ce qu’il reste d’une île entière quand deux hommes décident, un jour, qu’une parole d’anciens vaut la peine d’être gardée. Reste à savoir combien, parmi les mille et un proverbes qu’ils ont réunis, attendent encore leur tour d’être racontés à une nouvelle génération.

Une grand-mère raconte une histoire à des enfants et des adolescents dans un salon de Curaçao, entourés de photos de famille

Questions fréquentes sur « Trempan ta bende, lat ta malai »

Mot à mot, « trempan » signifie tôt, « bende » vendre et « lat » tard, tandis que « malai » agit comme un intensificateur. Le sens qui s’en dégage est clair : vendre tôt rapporte, attendre trop longtemps coûte cher. Cette traduction est reconstruite à partir de dictionnaires papiamento-anglais et papiamento-néerlandais, faute de version officielle en français.

Le prêtre dominicain néerlandais Paul Brenneker, qui a sillonné Curaçao pendant plus de quarante ans avec un carnet et un magnétophone, aux côtés de l’artiste curaçaolais Elis Juliana. Ensemble, ils ont réuni près de 1 400 chants, récits et dictons, aujourd’hui conservés par la fondation Stichting NAAM. Les proverbes ont été republiés dans le recueil 1001 Proverbio na Papiamentu.

Il s’agit de la même langue, parlée à Curaçao, à Aruba et à Bonaire. Curaçao écrit « papiamentu », avec un u, selon une orthographe adoptée en 1976, alors qu’Aruba écrit « papiamento », avec un o. Le papiamentu est langue officielle de Curaçao depuis 2007.

À Curaçao, le keshi yena est le plat que l’on sert aux grandes occasions, un fromage de Gouda ou d’Edam évidé puis farci de viande, d’olives et de raisins secs. Sa recette porte, dans son geste même, la mémoire d’un système colonial où l’on jetait ce que l’on croyait sans valeur. Ce que les cuisines d’esclaves en ont fait continue aujourd’hui de nourrir les tables de fête de l’île.

Un plat qui se prépare en famille

De nombreuses familles curaçaoennes réservent le keshi yena aux repas du dimanche ou aux grandes fêtes, quand la maison se remplit et qu’il faut un plat capable de nourrir tout le monde. La préparation prend du temps, il faut évider délicatement une boule de fromage entière sans percer sa croûte, puis la remplir d’une farce de viande mijotée avant de la faire cuire au four jusqu’à ce que le fromage fonde de l’intérieur. Ce geste, transmis de cuisine en cuisine, ouvre sur une histoire bien plus ancienne que la recette elle-même.

Keshi yena, un fromage hollandais devenu curaçaoen

En papiamento, la langue créole de Curaçao, keshi yena signifie littéralement fromage farci. Le mot keshi vient du néerlandais kaas, qui désigne le fromage. Ce n’est pas un hasard linguistique, Curaçao a longtemps été un comptoir de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, et le fromage de Gouda ou d’Edam, importé en meules rondes depuis les Pays-Bas, faisait partie des denrées que les colons hollandais consommaient sur l’île. Le nom du plat garde la trace directe de ce commerce colonial, avant même que l’on s’intéresse à ce qui se cache à l’intérieur de la meule.

Ingrédients du keshi yena : fromage, viande, olives et raisins secs
Les ingrédients du keshi yena : fromage édam, viande épicée, olives et raisins secs.
Keshi yena, fromage farci cuit au four, coupé pour révéler sa farce
Le keshi yena tout juste sorti du four, sa croûte fondante cédant sous la fourchette pour révéler la farce généreuse.

Le récit d'un geste né de la contrainte

Le récit que l’on transmet à Curaçao raconte que le keshi yena est né dans les cuisines des plantations, là où des personnes réduites en esclavage préparaient les repas des maîtres coloniaux. Les meules de Gouda et d’Edam, une fois leur intérieur consommé à table, laissaient une coque de croûte que les colons considéraient sans valeur. Ce récit veut que les cuisiniers et cuisinières, plutôt que de la jeter, l’aient remplie de restes de viande, de légumes et d’épices qui revenaient de la table, avant de la faire cuire à nouveau.

Aucune source institutionnelle datée ne permet à ce jour de confirmer précisément quand ce geste est apparu, mais l’histoire est partagée de façon constante d’une génération curaçaoenne à l’autre, au point de structurer la manière dont l’île raconte elle-même la naissance de son plat.

Curaçao, carrefour du commerce hollandais

Ce récit prend tout son sens une fois replacé dans l’histoire de l’île. Curaçao a joué, à partir du dix-septième siècle, un rôle central dans le commerce atlantique organisé par les Pays-Bas, y compris dans la traite des personnes africaines réduites en esclavage, qui transitaient par l’île avant d’être redirigées vers d’autres colonies. Willemstad, la capitale, en garde encore aujourd’hui l’architecture marchande, ses façades colorées héritées du négoce hollandais.

Le keshi yena naît de cette rencontre forcée entre les produits laitiers du Nord de l’Europe et une main-d’œuvre africaine qui n’avait rien demandé de ce commerce, mais qui en a transformé un déchet en plat. Curaçao, déjà raconté par Richès Karayib à travers la révolte de Tula, porte encore aujourd’hui les traces de cette histoire coloniale hollandaise.

Un plat que Curaçao partage avec Aruba

Le keshi yena ne s’arrête pas aux frontières de Curaçao. L’île voisine d’Aruba, qui partage avec elle une histoire coloniale néerlandaise proche, revendique elle aussi ce fromage farci comme son propre plat national. Les deux îles racontent la même recette de base avec de légères variations selon les foyers, sans qu’aucune ne cède la place à l’autre. Plutôt qu’une rivalité, ce partage dit quelque chose de la région néerlandophone des Caraïbes, un même geste de récupération, né dans un contexte colonial commun, adopté et revendiqué comme identité propre par deux territoires distincts.

Keshi yena servi à l'assiette avec riz et accompagnements
Le keshi yena servi à l'assiette, avec du riz et des accompagnements, tel qu'on le retrouve sur les tables de fête à Curaçao et à Aruba.

De la cuisine de la contrainte à la table de fête

Le keshi yena d’aujourd’hui n’a plus grand-chose d’un plat de nécessité. La farce s’est enrichie au fil du temps, poulet ou bœuf mijoté, raisins secs, olives, parfois pruneaux, pour un équilibre sucré-salé qui distingue le plat de toute autre tourte de viande de la région. Certaines cuisinières continuent de le cuire dans la meule de fromage entière, comme au premier jour, quand d’autres, faute de temps, se contentent d’un moule ou d’un ramequin garni de tranches de fromage. Le résultat reste reconnaissable entre tous, une croûte fondante qui cède sous la fourchette pour révéler une farce généreuse.

Ce que le keshi yena continue de rassembler

Le keshi yena n’appartient plus à personne en particulier, ni aux colons dont il porte le nom, ni aux cuisiniers et cuisinières qui l’ont inventé dans la contrainte. Il appartient aujourd’hui aux tables de Curaçao et d’Aruba, où il continue de rassembler les familles autour d’un geste hérité malgré lui. Reste à savoir combien de foyers curaçaoens continuent d’évider une meule entière plutôt que de recourir au raccourci du ramequin, et ce que cela dit de la manière dont une île choisit de se souvenir. Curaçao, déjà raconté par Richès Karayib à travers le parcours de l’artiste curaçaoen David Paulus, continue de faire vivre une identité qui se raconte aussi bien dans l’art que dans la cuisine.

Le keshi yena est un fromage de Gouda ou d’Edam évidé puis farci de viande mijotée, d’olives et de raisins secs, considéré comme un plat national à Curaçao et à Aruba.

Le nom vient du papiamento, la langue créole de Curaçao, keshi signifiant fromage, emprunté au néerlandais kaas, et yena signifiant farci.

Le récit transmis à Curaçao raconte que le plat est né dans les cuisines des plantations, quand des personnes réduites en esclavage réutilisaient les coques de fromage jetées par les colons hollandais pour les remplir de restes de viande.

Au Curaçao Museum, les visages se répondent. Certains sont familiers, d’autres renvoient à des familles, des métiers, des histoires et des expressions transmises au fil des générations. Depuis le 20 août 2026, l’exposition “Rumbo i Raís” réunit plus de cent œuvres: portraits, techniques mixtes et créations tridimensionnelles. À travers cet ensemble, David Paulus regarde son île natale, ses habitants et les mémoires qui continuent de façonner Curaçao.

L’exposition arrive comme un point de rencontre entre plusieurs dimensions de son parcours. Mode, arts visuels, performance, enseignement et mémoire familiale s’y croisent. Derrière les œuvres, une même interrogation revient. D’où venons-nous, qui nous façonne et que choisissons-nous de transmettre?

David Paulus

Des premiers gestes à Curaçao

Né en 1986 et élevé à Curaçao, David Paulus raconte avoir découvert tôt le plaisir de créer. Enfant, il aidait sa mère à fabriquer des poupées destinées à être vendues et observait sa grand-mère confectionner ses propres robes. Il se souvient aussi de petits défilés organisés dans le jardin. Ces gestes domestiques prennent aujourd’hui une autre résonance. Ils placent la création au cœur d’une transmission familiale avant même qu’elle ne devienne un métier. Installé aux Pays-Bas depuis 2003, l’artiste a construit un univers dans lequel vêtement, image et mise en scène dialoguent.

David Paulus

La mode comme terrain d’expérimentation

David Paulus se définit comme un artiste afro-caribéen et travaille à la frontière de plusieurs disciplines. Dans la mode, il développe ce qu’il appelle l’Art Couture. Ses créations ne cherchent pas seulement à habiller. Elles construisent des personnages, des atmosphères et des récits.

Cette approche l’a conduit à participer à différents rendez-vous, notamment les Fashion Weeks d’Amsterdam, Londres, Paris et Curaçao. Il conçoit également ses présentations comme des spectacles, avec une attention portée aux modèles, à la musique, au décor et à la chorégraphie. Cette liberté lui permet de sortir progressivement du cadre classique du vêtement. Chez lui, la mode devient un langage parmi d’autres, capable de porter une mémoire ou de questionner une identité.

Quand les racines deviennent le sujet

En avril 2025, le projet “Paga Tera” marque clairement cette direction. Présenté à Amsterdam, il rassemble mode, identité, récits familiaux et héritage de Curaçao. David Paulus explique alors que son travail sert aussi à honorer les histoires de ses ancêtres et de la diaspora afro-caribéenne. Le vêtement n’est donc plus seulement une forme spectaculaire. Il devient un support pour regarder en arrière, interroger ce qui a été transmis et rendre visibles des références culturelles parfois absentes des espaces dominants de la mode.

Cette recherche rejoint également son intérêt pour l’éducation artistique. Après un parcours largement autodidacte, il entreprend aux Pays-Bas une formation pour devenir enseignant en arts visuels et design. Lors d’un séjour à Curaçao en 2023, il travaille notamment sur de nouvelles manières d’intégrer la créativité dans l’enseignement local.

Plus de cent œuvres, une mémoire collective

Avec “Rumbo i Raís”, David Paulus pousse cette réflexion plus loin. Le Curaçao Museum présente l’exposition comme un dialogue entre héritages historiques, voix contemporaines, souvenirs personnels et histoire collective. Les personnes représentées ne prétendent pas résumer toute la société curaçaoane. Elles constituent une sélection artistique liée aux recherches, aux rencontres et au regard de l’artiste.

Ce choix est essentiel. Il évite de transformer l’exposition en inventaire officiel de Curaçao. Les portraits deviennent plutôt des portes d’entrée vers des histoires plus vastes, celles des familles, des générations et des références culturelles qui circulent encore.

David Paulus

David Paulus, entre direction et racines

Le titre “Rumbo i Raís” peut se comprendre comme une rencontre entre direction et racines. Deux idées qui résument aussi le parcours de David Paulus. Son travail avance, change de forme et traverse plusieurs disciplines, mais revient régulièrement vers Curaçao. C’est peut-être là que se trouve sa singularité. Il ne choisit pas entre mode et art, entre création personnelle et transmission. Il utilise chaque médium pour poser la même question sous une autre forme.

Aujourd’hui, plus de cent œuvres invitent le public à reconnaître un visage, une histoire ou une part de lui-même. Mais derrière cette reconnaissance se cache une interrogation plus profonde. Si nos racines participent à définir notre direction, que déciderons-nous, à notre tour, de laisser aux générations suivantes? Découvrez David Paulus, artiste de Curaçao, son parcours entre Art Couture, mémoire, identité et son exposition Rumbo i Raís au Curaçao Museum en 2026.

David Paulus est un artiste afro-caribéen né et élevé à Curaçao. Son travail traverse la mode, l’Art Couture et les arts visuels, avec une attention particulière portée à l’identité, aux racines et à la transmission.

Rumbo i Raís est une exposition de David Paulus présentée au Curaçao Museum depuis le 20 août 2026. Elle réunit plus de cent œuvres, notamment des portraits, des techniques mixtes et des créations tridimensionnelles autour de la mémoire et des racines de Curaçao.

Les racines de Curaçao traversent le parcours artistique de David Paulus. Ses créations explorent les histoires familiales, les ancêtres, l’identité afro-caribéenne et ce que chaque génération choisit de transmettre à la suivante.

À Curaçao, Ser’i Neger porte aujourd’hui une histoire de l’ancienne plantation Fontein. Le 25 août 1795, ce paysage devient l’un des principaux théâtres de la révolte menée par Tula contre l’esclavage. Deux cent trente et un ans plus tard, l’histoire de cette bataille revient au premier plan, avec une question patrimoniale devenue urgente. Comment préserver un lieu où s’est écrite une partie essentielle de la lutte pour la liberté à Curaçao ?

Le 17 août 1795, tout commence à Kenepa

Huit jours avant la bataille de Ser’i Neger, la révolte commence à la plantation Kenepa, aujourd’hui également connue sous le nom de Knip. Le 17 août, des personnes réduites en esclavage, conduites par Tula, refusent de reprendre le travail et réclament leur liberté. Le site officiel de Curaçao présente cet épisode comme le début de la plus importante résistance à l’esclavage de l’histoire de l’île.

Le mouvement ne reste pas limité à Kenepa. Les insurgés gagnent d’autres plantations, libèrent des personnes emprisonnées et cherchent des armes et des vivres. Selon un récit historique conservé par la Digitale Bibliotheek voor de Nederlandse Letteren, le groupe grossit rapidement. À Portomarí, les forces coloniales tentent de reprendre le contrôle, mais une attaque menée le 19 août est repoussée. La révolte prend alors une dimension que les autorités ne peuvent plus considérer comme un incident isolé.

Ser’i Neger

Ser’i Neger, le lieu d’un affrontement décisif

Après de nouvelles confrontations, les combattants se regroupent sur la hauteur appelée Ser’i Neger, dans la région de Fontein. Le relief leur offre une position depuis laquelle ils peuvent résister aux forces envoyées contre eux. Des tentatives de négociation ont lieu. Une proposition de pardon est faite à condition que les insurgés retournent travailler. Elle est refusée. La revendication reste la même, la liberté.

Le 25 août 1795, les forces coloniales lancent une nouvelle attaque contre Ser’i Neger. L’affrontement est violent. Antilliaans Dagblad rapporte que plus de cent personnes réduites en esclavage y perdent la vie. Face à des troupes mieux armées et plus nombreuses, les résistants quittent finalement la hauteur et se replient vers la région du mont Christoffel. La bataille ne met pas immédiatement fin à la révolte. La résistance se poursuit encore plusieurs semaines, avant l’arrestation progressive de ses principaux dirigeants. Tula est finalement capturé, puis exécuté avec d’autres combattants.

Ser’i Neger
Chaînes conservées à Landhuis Knip Crédit photo, Kattiel / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Ser’i Neger: un paysage devenu patrimoine

Ser’i Neger n’est donc pas seulement un nom associé à Tula. Le lieu conserve la trace physique d’un épisode central de l’histoire de Curaçao. C’est précisément ce qui lui donne aujourd’hui sa valeur patrimoniale. À la différence d’un musée ou d’un monument construit pour commémorer un événement, le patrimoine est ici le territoire lui-même. Une colline, un relief, un espace où des hommes et des femmes ont résisté, combattu et perdu la vie.

Cette dimension explique les demandes répétées de protection. Dès 2006, plusieurs organisations patrimoniales réclament une reconnaissance formelle du site. En 2018, une partie du versant est endommagée, avec, selon Antilliaans Dagblad, une perte de valeurs culturelles et archéologiques. Le Monumentenraad souhaite désormais que Ser’i Neger soit reconnu comme une véritable « Place of Memory », consacrée à l’éducation, à la transmission et à la commémoration de l’histoire de l’esclavage.

De Tula à la mémoire collective

La place de Tula dans l’histoire officielle a elle-même évolué. Curaçao reconnaît en 2010 Tula et les autres combattants de 1795 comme héros de la résistance. En 2023, le gouvernement néerlandais accorde également à Tula une réhabilitation officielle. Ces reconnaissances donnent un sens particulier au débat actuel. Honorer une figure historique est une étape. Préserver les lieux où son combat s’est déroulé en est une autre.

En août 2026, le Monumentenraad a de nouveau demandé au gouvernement d’avancer sur l’acquisition et la protection de Ser’i Neger. Des questions ont également été déposées au Parlement de Curaçao sur sa reconnaissance comme lieu de mémoire. Deux cent trente et un ans après la bataille, Ser’i Neger relie ainsi histoire, territoire et transmission. Préserver cette hauteur, c’est conserver davantage qu’un paysage. C’est permettre aux générations futures de savoir où, en 1795, des hommes et des femmes ont transformé une revendication de liberté en résistance. Et pourquoi ce lieu continue aujourd’hui d’interroger Curaçao sur ce qu’il choisit de transmettre à demain.

Ser’i Neger
Tula Museum, Landhuis Knip Crédit photo, Kattiel / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Ser’i Neger est associé à la révolte de 1795 menée par Tula contre l’esclavage à Curaçao. Le 25 août 1795, le site a été le théâtre d’un affrontement majeur entre les insurgés et les forces coloniales.

L’affrontement a causé de lourdes pertes et constitue l’un des épisodes marquants de la révolte menée par Tula.

La protection de Ser’i Neger vise à préserver un lieu directement lié à l’histoire de l’esclavage et de la résistance à Curaçao. Des acteurs du patrimoine souhaitent notamment en faire un espace de mémoire, d’éducation et de transmission.

Pour la première fois, Curaçao a accueilli plus de 400 000 touristes en séjour durant les six premiers mois d’une année. Entre janvier et juin 2026, l’île a enregistré 437 086 visiteurs, soit une hausse de 9 % par rapport à la même période en 2025. Le chiffre est historique. Mais il ne dit pas encore l’essentiel : comment cette croissance peut-elle créer davantage de valeur pour les habitants, les entreprises locales et le territoire ?

Curaçao

Curaçao franchit un seuil inédit

Le mois de juin confirme cette progression. L’île a accueilli 62 867 visiteurs en séjour, contre 57 413 un an plus tôt. Ces arrivées ont généré 497 426 nuitées, en hausse de 12 %, tandis que la durée moyenne de séjour a atteint 7,9 nuits. Ce détail est important. Une destination ne gagne pas seulement lorsqu’elle attire plus de voyageurs. Elle gagne surtout lorsque ces visiteurs restent plus longtemps, consomment dans les commerces, fréquentent les restaurants, choisissent des activités locales et répartissent leurs dépenses au-delà des grands complexes touristiques.

En juin, 54 % des voyageurs ont séjourné dans des hôtels ou resorts, contre 46 % dans des hébergements alternatifs. Cette quasi-parité montre que le tourisme de Curaçao ne repose plus uniquement sur les établissements traditionnels. Elle ouvre des perspectives pour les petites structures, mais pose aussi des questions sur les locations de courte durée et l’accès au logement.

Curaçao
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Des marchés qui ne vivent pas l’île de la même manière

Les Pays-Bas restent le premier marché touristique. En juin, 20 029 visiteurs néerlandais ont séjourné sur l’île, soit une progression de 22 % en un an. Leur durée moyenne de séjour atteint 12,1 nuits, bien davantage que celle des visiteurs américains ou colombiens. Les États-Unis occupent la deuxième place avec 16 070 arrivées, malgré une baisse de 6 %. Selon le Curaçao Tourist Board, ce recul temporaire serait notamment lié aux déplacements de résidents partis suivre la sélection nationale pendant la Coupe du monde. Une partie des sièges aériens disponibles aurait alors été utilisée pour les départs depuis l’île.

La Colombie confirme, de son côté, sa montée en puissance avec 7 144 visiteurs en juin, en hausse de 24 %. Cette progression rappelle la proximité géographique de Curaçao avec l’Amérique du Sud et le rôle croissant des marchés latino-américains.

Curaçao
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Une fréquentation plus diversifiée

Sur l’ensemble du premier semestre, les Pays-Bas représentent 31 % des arrivées, devant les États-Unis à 27 %. Le Canada et la Colombie comptent chacun pour 7 %, le Brésil pour 5 % et l’Argentine pour 4 %. Cette diversification réduit la dépendance envers un seul bassin de voyageurs. Elle oblige aussi les acteurs touristiques à adapter les liaisons aériennes, les langues utilisées, les offres culturelles et les services proposés. Pour l’île, l’enjeu n’est donc plus seulement d’attirer davantage de touristes. Il s’agit de mieux comprendre leurs profils, leurs habitudes de séjour et leur contribution réelle à l’économie locale.

Curaçao

Le record ne suffit pas à mesurer la réussite

Le tourisme soutient l’hébergement, la restauration, les transports et de nombreux services. Mais une hausse rapide de la fréquentation entraîne aussi plus de besoins en eau, en énergie, en mobilité, en logements et en traitement des déchets. C’est ici que le record change de nature. Il devient un indicateur de succès, mais aussi un test de capacité. Une île peut accueillir davantage de visiteurs tout en fragilisant ses équilibres si les infrastructures, les emplois qualifiés et les ressources locales ne suivent pas au même rythme.

La vraie valeur ajoutée sera donc visible ailleurs : dans le nombre d’emplois créés, la part des dépenses qui reste sur place, le développement des entreprises locales et la protection du patrimoine.

Curaçao
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Après les chiffres, la question du modèle

Le premier semestre 2026 confirme l’attractivité internationale de Curaçao. Les marchés se diversifient, les nuitées progressent et la durée moyenne de séjour augmente. Mais le prochain indicateur décisif ne sera peut-être pas un nouveau record d’arrivées. Il faudra mesurer ce que cette croissance change réellement pour les habitants. Accueillir 437 086 visiteurs en six mois constitue une performance historique. Faire de cette fréquentation un levier durable pour Curaçao serait un succès plus important encore.

Curaçao a accueilli 437 086 visiteurs en séjour entre janvier et juin 2026. Cela représente une hausse de 9 % par rapport à la même période en 2025 et le meilleur premier semestre touristique jamais enregistré par l’île.

Les Pays-Bas restent le premier marché de Curaçao, suivis des États-Unis. Le Canada, la Colombie, le Brésil et l’Argentine contribuent également à la croissance touristique, ce qui montre une diversification progressive des visiteurs.

Cette croissance soutient l’hébergement, la restauration, les transports et plusieurs entreprises locales. Elle augmente cependant aussi les besoins en logement, en eau, en énergie, en mobilité et en gestion des déchets. Le principal enjeu est donc de transformer ce record en bénéfices durables pour les habitants et l’économie locale.

Chez Izaline Calister, la scène commence souvent par une langue. Avant même le jazz, avant les arrangements, avant la reconnaissance européenne, il y a ce choix simple et fort : chanter en papiamentu, la langue de Curaçao. Sa voix, c’est une mémoire, un rythme, une manière d’habiter le monde.

Née à Curaçao en 1969, Izaline Calister a construit un parcours rare entre la Caraïbe néerlandophone et les Pays-Bas. Chanteuse, compositrice et parolière, elle a fait du papiamentu un espace musical à part entière. Son histoire raconte aussi une question plus large : comment une langue minoritaire peut-elle voyager sans perdre son ancrage ?

Une enfance entre voix et île

Avant les grandes scènes, il y a Curaçao. Une île où les langues se croisent tous les jours. Le papiamentu y côtoie le néerlandais, l’anglais et l’espagnol. Mais dans la rue, dans les familles, dans une partie de la vie culturelle, le papiamentu reste une langue de proximité. Une langue de gestes, de souvenirs, de conversations quotidiennes.

Izaline Calister grandit dans cet univers sonore. Son rapport à la musique commence très tôt. Enfant, elle chante dans le chœur Perlitas, lié au compositeur Rudy Plaate. Ce détail compte. Il place déjà sa trajectoire dans un lien direct avec la musique de Curaçao, non pas comme décor, mais comme matière vivante.

À 18 ans, elle quitte l’île pour les Pays-Bas. Le départ aurait pu l’éloigner de Curaçao. Il va au contraire rendre son lien plus visible. À Groningen, elle étudie d’abord la gestion à l’université, puis le jazz et la pop au Prince Claus Conservatoire. Deux mondes se rencontrent alors : la discipline d’une formation européenne et la mémoire rythmique de son île natale.

Izaline Calister
Izaline Calister

Le choix d’une langue

Dans la carrière d’Izaline Calister, le papiamentu est un choix artistique. À l’heure où beaucoup d’artistes caribéens passent par l’anglais, le français ou l’espagnol pour atteindre un public plus large, elle prend une autre route. Elle chante dans une langue que tout le monde ne comprend pas, mais que beaucoup peuvent ressentir.

Ce choix donne une couleur singulière à son travail. Ses chansons mêlent jazz, rythmes afro-caribéens et traditions de Curaçao. On y entend la souplesse du jazz, mais aussi des racines plus anciennes. Le tambú, musique rythmique de Curaçao liée à l’héritage africain, occupe une place importante dans son univers. Chez elle, cette matière n’est pas figée. Elle circule, change de forme, entre sur scène, dialogue avec d’autres sons.

Izaline Calister ne transforme pas Curaçao en symbole vague de la Caraïbe. Elle part d’un lieu précis, d’une langue précise, d’une mémoire précise. Et c’est justement cette précision qui rend son œuvre accessible au-delà de l’île.

Izaline Calister
Izaline Calister

Speransa, le tournant

Le nom d’Izaline Calister circule depuis longtemps dans les scènes jazz et world music. Son premier album solo, Soño di un muhé, sort en 2000. D’autres projets suivent, avec une même ligne : porter la musique de Curaçao sans l’enfermer dans une case folklorique.

En 2009, son album Speransa reçoit l’Edison Award dans la catégorie World Music. Le titre signifie « espérance ». Le symbole est fort. À travers cet album, une langue caribéenne souvent peu exposée sur les grandes scènes européennes reçoit une reconnaissance importante. Ce prix ne résume pas sa carrière, mais il marque un tournant. Il confirme que son travail peut toucher loin sans renoncer à sa source.

Cette reconnaissance dit aussi quelque chose de la place des artistes caribéens dans le monde. La visibilité ne suffit pas. Il faut pouvoir être visible avec sa langue, ses références, ses silences, ses rythmes. Izaline Calister montre que cette fidélité peut devenir une force.

Une artiste entre mémoire et transmission

Son parcours ne se limite pas aux albums. En 2007, le documentaire Lady Sings the Tambú lui est consacré. Le titre résume une part de son identité artistique : une chanteuse formée au jazz, mais traversée par les rythmes de Curaçao.

Plus récemment, son spectacle Tula en Juliet ouvre un autre espace. À travers cette création, Izaline Calister relie l’histoire de Tula, figure majeure de la révolte des esclavisés à Curaçao, à celle de Juliet, son arrière-arrière-grand-mère, née en esclavage et témoin de l’abolition de 1863 sur l’île. Ici, la musique devient mémoire familiale. Elle cherche une lignée, une blessure, une présence.

Cette dimension donne de la profondeur à son portrait. Izaline Calister est une voix reconnue, mais aussi une artiste qui interroge ce que l’on transmet quand on chante. Une langue peut porter une mélodie. Elle peut aussi porter une histoire que les archives seules ne suffisent pas à rendre sensible.

Izaline Calister
Izaline Calister

Pourquoi Izaline Calister compte

Dans la Caraïbe, certaines langues vivent entre force intime et visibilité limitée. Le papiamentu fait partie de ces langues puissantes, parlées, chantées, pensées, mais encore trop peu connues hors de leur territoire. En l’utilisant comme langue de scène, Izaline Calister lui donne un espace d’écoute.

C’est ce qui rend son parcours précieux. Elle ne demande pas au public d’oublier la différence. Elle l’invite à l’écouter. Même sans comprendre chaque mot, on peut entendre la chaleur d’une phrase, la tension d’un rythme, la douceur d’une langue qui refuse de disparaître dans le bruit des langues dominantes.

Curaçao n’apparaît pas ici comme une île lointaine dans la carte régionale. Elle apparaît par sa voix. Par son papiamentu. Par une artiste qui a choisi de faire voyager son île sans la diluer. Et c’est peut-être là que se trouve la vraie force d’Izaline Calister : rappeler qu’une langue locale peut devenir une scène mondiale, à condition qu’une voix ose la porter jusque-là.

Izaline Calister est une chanteuse, compositrice et parolière originaire de Curaçao. Née en 1969, elle a construit une carrière entre son île natale et les Pays-Bas, en mêlant jazz, rythmes afro-caribéens et traditions musicales de Curaçao. Elle est surtout reconnue pour son choix artistique fort : chanter en papiamentu, la langue de Curaçao, et en faire un véritable espace musical.

Izaline Calister chante en papiamentu parce que cette langue porte une partie essentielle de son identité culturelle. Dans son travail, le papiamentu n’est pas seulement une langue de parole quotidienne : il devient une langue de scène, de mémoire et de transmission. Ce choix permet à Curaçao d’exister musicalement au-delà de ses frontières, sans effacer sa singularité.

Le lien entre Izaline Calister, Curaçao et la mémoire caribéenne passe par la langue, les rythmes et l’histoire. Son univers musical intègre notamment le tambú, une tradition rythmique de Curaçao liée à l’héritage africain. Avec des projets comme Tula en Juliet, elle relie aussi la musique à l’histoire de l’esclavage, à la mémoire familiale et aux figures de résistance de son île.