Dimanche 1er novembre, 118 skippers quitteront Saint-Malo pour Pointe-à-Pitre. Pour cette Route du Rhum 2026, la Guadeloupe a pris les devants. Depuis le 20 octobre, elle tient pavillon sur les quais bretons, avec ses entrepreneurs, ses rhums, ses artistes et ses saveurs.
Route du Rhum 2026, le village où la Guadeloupe se présente
La Route du Rhum 2026 s’élancera dimanche 1er novembre, à 13h02, depuis Saint-Malo. Les 118 skippers prendront la mer en solitaire pour une traversée de l’Atlantique d’environ 3 542 milles nautiques, soit plus de 6 560 kilomètres en ligne droite. En pratique, le trajet sera plus long, car les vents, les courants et la météo imposent des détours. Certains marins peuvent passer jusqu’à un mois en mer. Six classes de bateaux sont engagées, monocoques et multicoques, dont les IMOCA 60.
La course a lieu tous les quatre ans depuis 1978. Mais son départ se prépare à terre depuis le 20 octobre, dans un village installé sur le quai principal de Saint-Malo. Il ouvre ses portes du 20 octobre au 1er novembre, soit treize jours, et accueille marins, supporters et visiteurs venus du monde entier. La Guadeloupe y occupe une place à part. Son pavillon réunit près de cinquante entreprises de l’archipel, et le Conseil régional de la Guadeloupe y tient un stand consacré à la culture, à la gastronomie et au tourisme. Le pavillon se veut une introduction aux îles, à travers l’artisanat, la gastronomie, le patrimoine, l’entrepreneuriat et l’innovation.
Le visiteur découvre d’abord un marché créole, avec des produits agroalimentaires transformés, des œuvres d’art et de l’artisanat. Viennent ensuite les saveurs de la rue, avec les bokits, ces pains frits garnis, les accras de poisson et le sorbet coco. Les rhums et spiritueux de l’archipel ont leur espace, avec la distillerie Bologne, partenaire rhum principal de la course. Les offices de tourisme et la compagnie aérienne Corsair renseignent les futurs voyageurs.
Des entrepreneurs guadeloupéens face au marché français
Pour les exposants, le village est d’abord une vitrine commerciale. Ils y présentent leurs produits, vendent et nouent des contacts avec des distributeurs français et européens. Certains connaissent déjà de grands rendez-vous, comme la Foire de Paris et le Salon de l’agriculture. D’autres participent pour la première fois. Le village leur permet de rencontrer ces acheteurs réunis au même endroit.
Caraïbe Fumé y propose du poisson fumé. L’artisan glacier Eddy William y présente ses glaces. Nautique Blue Caraïb défend une idée plus rare, celle d’une navigation ouverte à un large public, y compris aux personnes à mobilité réduite. Sur un événement consacré à la voile, cette présence prend tout son sens. Les producteurs de rhum, dont le rhum agricole s’exporte jusqu’au Japon, peuvent aussi profiter de l’événement pour consolider leurs accords de distribution.
Concerts, carnaval et exposition au cœur du village
Le programme ne se limite pas au commerce. Des concerts, des spectacles culturels, des expositions, des projections de documentaires et des conférences touristiques rythment les journées. Ces conférences abordent l’économie bleue, c’est-à-dire les activités liées à la mer, ainsi que la culture. Le chef Jean-Rony Leriche, primé pour sa cuisine, anime des démonstrations culinaires.
Sur scène, Le Saint-Félix, Daddy Yod et Leïla Chicot figurent parmi les artistes guadeloupéens à l’affiche. Une soirée carnaval est portée par Donzèl. Le groupe carnavalesque Maskaklé présente de son côté une exposition de photographies à la tour Bidouane. Un espace réservé aux enfants complète le programme familial.
Saint-Malo et la Guadeloupe, un lien qui dépasse la course
Entre les deux territoires, la relation se construit depuis plusieurs éditions. Elle repose sur des échanges culturels et économiques. La course relie la Bretagne à la Guadeloupe, et ce village en est la version à terre. Le village sert de point de rencontre aux Guadeloupéens installés à Paris et ailleurs en France hexagonale, aux familles des skippers guadeloupéens et aux institutions de l’archipel. Tous font le déplacement à Saint-Malo pour le départ du 1er novembre. Pour les familles des skippers, ce voyage a un sens particulier, puisqu’elles voient partir un proche pour une traversée en solitaire.
Le patrimoine maritime de la Guadeloupe reste vivant, de la voile traditionnelle aux courses de canots saintois, jusqu’à la compétition au large. Une nouvelle génération de skippers guadeloupéens porte aujourd’hui les couleurs de l’archipel sur l’océan. Quelques jours après le coup d’envoi, les premiers voiliers atteindront Pointe-à-Pitre. Les contacts et les contrats noués à Saint-Malo diront si cette vitrine a tenu sa promesse.
Questions fréquentes sur la Route du Rhum 2026
La Route du Rhum 2026 part dimanche 1er novembre 2026 à 13h02 de Saint-Malo. 118 skippers rallient Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, en solitaire.
La distance théorique en ligne droite entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre est d’environ 3 542 milles nautiques, soit plus de 6 560 kilomètres. Le trajet réel est plus long.
La Guadeloupe y réunit près de cinquante entreprises, un marché créole, des bokits, des accras, des rhums, des concerts et des démonstrations culinaires. Le village est ouvert jusqu’au 1er novembre.
Le vol Pointe-à-Pitre Juliana d’Air Caraïbes décollera le 8 janvier 2027, tous les jours, pour 50 minutes de trajet. Il arrive après la liquidation d’Air Antilles, qui concurrençait Air Caraïbes entre Saint-Martin et la Guadeloupe. Prix, horaires, enjeux, voici ce qu’il faut savoir avant de réserver. La nouvelle ligne ouvre l’aéroport néerlandais de l’île aux voyageurs de la Guadeloupe et de la Martinique. Air Caraïbes l’a annoncée à la mi-octobre, lors d’une conférence de presse au Simpson Bay Resort, à Sint Maarten. Karen Virapin, directrice générale d’Air Caraïbes, y a promis « davantage de fluidité, plus de solutions de voyage ». L’avion sera un ATR 72-600.
Vol Pointe-à-Pitre Juliana, horaires et prix
Le vol sera quotidien, avec trois grilles horaires l’hiver. Le lundi et le jeudi, le départ de Pointe-à-Pitre est à 10h10, pour une arrivée à 11h00. Les mardi, vendredi et samedi, il part à 16h10. Les mercredi et dimanche, à 13h35. Le retour décolle de Juliana environ 30 minutes après l’arrivée. Les billets sont en vente depuis le 15 octobre. L’aller-retour démarre à 199 euros depuis Pointe-à-Pitre et à 249 euros depuis Fort-de-France. C’est un tarif Basic, avec un bagage cabine de 5 kg et sans bagage en soute. Le billet n’est pas remboursable, mais il reste modifiable sous conditions. Qui voyage avec une valise en soute doit donc vérifier les conditions de bagage avant d’acheter.
Un détail change la lecture du prix. Sur les 199 euros, 117,96 euros correspondent à des taxes et redevances, soit près de 60 %. La compagnie garantit ce prix le plus bas jusqu’au 31 décembre 2027, pour une réservation faite au plus tard 60 jours avant le départ. Il peut toutefois être révisé en cas de hausse du carburant ou des taxes. Le vol Paris-Orly – Juliana reprend aussi depuis le 15 octobre, les lundis et jeudis, en Airbus A350. Les autres jours, il faut passer par Pointe-à-Pitre. La compagnie met ainsi en avant un départ vers Paris sept jours sur sept.
Une île, deux aéroports
Saint-Martin se partage entre deux États, sur 87 km², dont 53 côté français et 34 côté néerlandais. Juliana se trouve du côté néerlandais. En 2025, Sint Maarten a compté 855 994 arrivées aériennes, contre 107 165 à Grand-Case, côté français. Pour un habitant de la Guadeloupe, le vol Pointe-à-Pitre Juliana ouvre donc la porte du principal aéroport de l’île, avec des correspondances vers la Caraïbe et les Amériques. Air Caraïbes assure que la ligne s’ajoute à celle de Grand-Case, sans supprimer de fréquence. Elle parle d’environ 54 000 sièges supplémentaires par an entre la Guadeloupe et Saint-Martin. Depuis cet été, la compagnie relie aussi Fort-de-France à Grand-Case sans escale, avec jusqu’à trois vols par semaine en période de forte demande.
Air Antilles, de la reprise à la liquidation
Ce projet arrive dans un paysage qui a changé. Air Antilles, société d’économie mixte dont la Collectivité de Saint-Martin détenait 60 %, avait repris ses vols en juillet 2024. Le 9 décembre 2025, la Direction générale de l’aviation civile a suspendu son certificat de transport après un audit, et les avions sont restés au sol. Le tribunal de Pointe-à-Pitre a prononcé sa liquidation le 27 avril 2026. Ses 116 salariés ont perdu leur emploi. Depuis, Air Caraïbes reste le principal opérateur des vols entre ces îles. Le député Frantz Gumbs avait prévenu que, sans concurrence, les prix monteraient et que certains renonceraient à voyager.
Monopole ou réseau fragile ?
Air Caraïbes rejette l’idée qu’elle profiterait de la situation. Paul-Henri Dubreuil, président du groupe Dubreuil Aéro, affirme que ses prix n’ont pas augmenté. Il cite un aller-retour entre Pointe-à-Pitre et Saint-Martin à 199 euros, dont environ 112 euros de taxes, soit environ 87 euros pour la compagnie. Il dénonce le poids des taxes dans le prix des billets régionaux. Ces chiffres sont ceux de la compagnie. Rien ne permet encore de dire comment les tarifs évolueront en 2027.
Le vol Pointe-à-Pitre Juliana offrira-t-il un vrai choix aux voyageurs de Saint-Martin, ou déplacera-t-il seulement le trafic d’un aéroport à l’autre ? La réponse viendra après le 8 janvier, quand les premiers passagers embarqueront.
Questions fréquentes
Le 8 janvier 2027. Air Caraïbes l’exploitera tous les jours en ATR 72-600, pour environ 50 minutes de vol, et les billets sont en vente depuis le 15 octobre 2026.
À partir de 199 euros l’aller-retour depuis Pointe-à-Pitre et de 249 euros depuis Fort-de-France, en tarif Basic (bagage cabine de 5 kg, sans bagage en soute, billet non remboursable). Ces prix incluent les taxes et redevances.
La compagnie a été liquidée le 27 avril 2026 par le tribunal de Pointe-à-Pitre, après la suspension de son certificat de transport par la DGAC le 9 décembre 2025. Elle employait 116 salariés.
L’histoire des cinémas caribéens entre désormais dans les années 2000 et 2010. Après sept épisodes et plusieurs décennies de création, ce huitième volet rassemble trois films de Guadeloupe et de République dominicaine autour de trajectoires individuelles qui deviennent les portes d’entrée vers des réalités sociales plus larges.
Nèg Maron observe une jeunesse guadeloupéenne urbaine. La Hija Natural suit une jeune femme partie à la recherche de son père en République dominicaine. Le Bonheur d’Elza raconte lui aussi une quête familiale qui mène son personnage principal jusqu’en Guadeloupe. Vous êtes au huitième épisode sur dix. Les sept premiers sont déjà disponibles sur Richès Karayib. Après celui-ci, il restera deux volets pour rejoindre les cinémas caribéens les plus contemporains.
2005: GUADELOUPE - NÈG MARON, DE JEAN-CLAUDE BARNY
Nèg Maron est le film d’une génération. Porté par deux stars du Dance Hall guadeloupéen, Daly et Admiral T, qui jouent les rôles principaux de Silex et de Josua, accompagnés de Pedro (Stomy Bugsy), il marque un tournant du cinéma antillais au début des années 2000. De même que Tèt grenné de Christian Grandman (2001), il se concentre sur l’espace urbain contemporain dans un cinéma encore rural (à la différence du cinéma jamaïcain qui se trouve dans la ville dès ses débuts) avec une esthétique inspirée du clip (caméra à l’épaule, mouvements vifs, plans rapides, jump cut) sur des airs de hip hop et de rap : une nouvelle génération de réalisateurs apparaît.
On suit une jeunesse désoeuvrée dans le « ghetto », entre larcins et cannabis, dont les codes (gestuelle, expressions, habillement, références), parfaitement maîtrisés, génèrent un puissant effet-miroir chez les jeunes spectateurs.
La mère créole (mère seule élevant ses enfants) est fidèle au poste, ici incarnée avec brio par Jocelyne Béroard (du groupe Kassav’) dans des séquences gravées dans les annales de ce cinéma. Quant à la langue créole, elle est vive et fortement présente, suite à une décennie pendant laquelle elle s’était amoindrie (peut-être par recherche d’un public plus large que le public antillais et guyanais), et le film se caractérise également par un accompagnement musical pleinement en phase avec son temps.
La conscience politique n’est pas en reste : une des très rares confrontations physiques entre un personnage noir et un personnage béké (descendant de famille esclavagiste) ouvre le film et donne le ton sur fond de contentieux lié au passé colonial tandis que le titre du film fait référence au marronnage. C’est comme si l’iniquité du système économique, basé sur une hiérarchie sociale « racialisée », soulignait des éléments de continuité avec le passé des Antilles.
Entre référence au passé et codes culturels du début du XXIe siècle, ce film battit tous les records d’entrées en Guadeloupe et, soutenu par une distribution solide en France hexagonale, fit une percée imprévue dans plusieurs villes françaises, en particulier en Île-de-France. Après l’indéniable succès de Rue Cases-Nègres (Euzhan Palcy, 1983), le cinéma antillais témoignait de nouveau de son potentiel au niveau national.
2011: RÉPUBLIQUE DOMINICAINE - LA HIJA NATURAL (LA FILLE NATURELLE), DE LETICIA TONOS
Bien que sa production soit modeste, la République dominicaine témoigne d’une création cinématographique régulière qui regorge de petites surprises. La Hija natural suit le parcours d’une jeune femme qui, après le décès de sa mère dont la maison a été percutée par un bus (ce qui n’est pas la seule « fantaisie » de l’écriture de ce film), part à la rencontre de son père qu’elle n’a jamais connu.
Ce dernier accepte de l’héberger malgré les craintes que l’arrivée de cette fille inconnue soulève chez lui. Sans grande surprise, divers événements les rapprocheront. Pour autant, si l’intrigue peut sembler commune, elle s’ancre solidement dans la réalité caribéenne. Tout d’abord, l’absence de paternité assumée, parfois sans reconnaissance officielle des enfants, est une réalité fortement structurante de certaines sociétés de la Caraïbe : ainsi, encore à ce jour, plus d’une famille sur deux est monoparentale aux Antilles françaises.
Un phénomène est corrélatif : le risque de tomber amoureux d’une demi-sœur ou d’un demi-frère non identifié, ressort dramatique utilisé dans ce film avec pertinence. Par ailleurs, les personnages rêvent des morts et vérifient que leurs fantômes ne sont pas dans le jardin (dans toute l’évidence du quotidien « magique » du réalisme merveilleux qu’on trouve dans la littérature haïtienne comme latino-américaine) en plantant un coutelas dans la terre pour voir de quel côté il penche.
Suite à une cérémonie d’obédience vaudou, une hypnotisante séquence nocturne dans une bananeraie voit la jeune protagoniste habitée par l’esprit de la défunte femme officielle de son père, le passé et le présent se confondant généreusement (un personnage secondaire d’une soixantaine d’années retombant alors en enfance), sans que cela ne choque personne. Par ailleurs, tout en discrétion, ce film souligne la hiérarchie sociale « racialisée » fortement ancrée dans la Caraïbe du fait du passé colonial : le père a la peau blanche tandis que sa fille est métisse, ce qui peut expliquer l’absence de reconnaissance officielle par ce notable, et que l’homme à tout faire de ce dernier est noir.
Dans une séquence a priori anodine, c’est bien l’homme noir qui doit amener un panier d’œufs visiblement nauséabonds à la décharge, à l’autre bout de la ville, tandis que les habitants, majoritairement blancs et métis vaquent à leurs occupations, à la messe ou dans des commerces. Le plus récent Sugar Island (Johanne Gomez Terrero, 2024), à la carrière internationale, reprend certains des thèmes de La Hija natural, entre vaudou et maternité précoce, mais cette fois-ci dans une communauté afro-caribéenne.
2011: GUADELOUPE - LE BONHEUR D’ELZA, DE MARIETTE MONPIERRE
Il se trouve très peu de réalisatrices de longs-métrages de fiction dans le cinéma antillais. La plus célèbre est la Martiniquaise Euzhan Palcy avec l’incontournable Rue Cases-Nègres (1983) qui eut l’honneur de nombreux prix et d’une carrière à l’international. Cependant, il importe de rappeler que la toute première femme antillaise à avoir fait un long-métrage est la Guadeloupéenne Sarah Maldoror avec Sambizanga (1972), un film traitant du processus de libération nationale de l’Angola, inscrit dans les classiques des cinémas africains.
À ce titre, ce dernier fit l’objet d’une restauration assurée par l’African Film Heritage Project de la Film Foundation du réalisateur américain Martin Scorsese en 2021. Par ailleurs, avec ce film, Sarah Maldoror devint officiellement l’une des premières réalisatrices françaises après Alice Guy, Musidora, Germaine Dulac ou encore Agnès Varda. Avec Le Bonheur d’Elza (2011), la Guadeloupéenne Mariette Monpierre, au parcours international (en particulier, aux États-Unis), devient la troisième femme antillaise à faire un long-métrage qui, passé en festivals à New York, eut l’honneur du « choix de la critique » du New York Times.
Ce film suit le parcours d’une jeune femme qui décide, avec une forte détermination contre l’avis de sa propre mère, de retourner en Guadeloupe afin d’y rencontrer son père qu’elle n’a jamais connu. Par ailleurs, à un moment donné, Elza (Stana Roumillac) est victime d’une tentative de viol dans une douche. Avec le passage au premier plan des personnages féminins dans certains films récents, la fragilité de leur condition est plus frontalement mise en avant au cœur de leur quotidien, écorchant par là même la figure de l’imperturbable femme résistante (femme-debout) antillaise.
Avec Le Bonheur d’Elza, Mariette Monpierre revendique le droit des femmes à être fragiles autant qu’à avoir des désirs sexuels, ce que ce cinéma lui « interdisait » jusque-là. Ce film participe à un mouvement du cinéma antillais à partir de 2010 qui, avec des films tels que Retour au Pays (Julien Dalle, 2010), accorde aux personnages, à la psychologie désormais plus fouillée, d’être des individus, à la différence de trente premières années de ce cinéma, caractérisées par des figures qui assuraient le destin du collectif (le quartier, la culture, l’identité). Les personnages féminins de ce cinéma y participent pleinement.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
Série Histoires des cinémas caribéens. S7/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S9/10.
Le 20 octobre 2026, le Sénat a adopté sans modification la proposition de loi portant abrogation du Code noir, par 320 voix pour et aucune contre. Le Parlement achève ainsi l’examen d’un texte porté par le député de Guadeloupe Max Mathiasin, 341 ans après l’édit de mars 1685. Il ne reste plus que la promulgation.
Code noir, un vote sans aucune voix contre au Sénat
Mardi 20 octobre 2026, les sénateurs ont voté le texte dans les termes adoptés par l’Assemblée nationale le 28 mai. Le scrutin a compté 320 voix pour, aucune contre et 18 abstentions, toutes issues du groupe communiste républicain citoyen et écologiste Kanaky. Faute de modification, la proposition de loi est définitivement adoptée.
Cinq amendements soumis à scrutin public, déposés par les groupes socialiste et communiste, ont été rejetés. Le texte reste donc identique à celui des députés. La commission des lois du Sénat avait arrêté sa version le 14 octobre, six jours avant la séance publique. Sa promulgation doit intervenir dans un délai maximal de quinze jours, sauf saisine du Conseil constitutionnel. Le rapporteur du Sénat, Louis Vogel, a relevé que l’abrogation implicite du Code noir faisait peu de doute. Il a pourtant jugé justifiée une abrogation expresse, inscrite dans la loi.
Max Mathiasin, l'origine d'un texte venu de Guadeloupe
Tout commence début mai 2025. Max Mathiasin et son collègue Olivier Serva mesurent l’ampleur de la réaction de l’opinion publique à la survivance du Code noir. Jean-Claude Nelson, neuvième vice-président de la région Guadeloupe, avait attiré l’attention du député sur ce point. Les deux élus décident d’agir. La proposition de loi est déposée à l’Assemblée nationale le 16 septembre 2025, avec 130 cosignataires. La commission des lois l’approuve à l’unanimité le 20 mai 2026. Le 21 mai, jour des 25 ans de la loi Taubira, le Gouvernement engage la procédure accélérée. Les députés l’adoptent le 28 mai. Max Mathiasin en était aussi le rapporteur devant la commission des lois de l’Assemblée nationale. Pour Max Mathiasin, ces textes restaient dans « l’ombre de notre droit ». Il jugeait venu le temps de les en sortir.
Que représentait le Code noir de 1685 ?
Le Code noir est un recueil d’édits royaux promulgués entre 1685 et 1724. Il fixait les rapports entre maîtres et personnes réduites en esclavage dans les colonies françaises. Il traitait aussi de la traite. Son texte fondateur date de mars 1685. Son titre officiel dit l’essentiel, « édit du Roy sur les esclaves des îles de l’Amérique ».
Pourquoi abroger le Code noir alors que l'esclavage est aboli depuis 1848 ?
La Convention abolit l’esclavage une première fois, le 4 février 1794. Napoléon le rétablit. Un décret du 27 avril 1848, pris sous l’impulsion de Victor Schoelcher, l’abolit définitivement. Le Code noir tombe alors en désuétude, sans jamais avoir été formellement abrogé. C’est ce paradoxe que notre article de mai 2026 détaillait avant le vote des députés. Sur le plan juridique, le vote du Sénat est essentiellement symbolique, puisque le Code noir n’a plus aucun effet. Son poids tient à ce que la loi affirme désormais.
Ce que la loi affirme au-delà de l'abrogation
L’article 1er abroge l’édit de mars 1685 et toutes les dispositions prises pour son application, son adaptation ou son extension à d’autres territoires. L’article 1er bis va plus loin. La République française y reconnaît que les textes qui ont institutionnalisé la réduction d’êtres humains à l’état de biens meubles sont indissociables du crime contre l’humanité. Ce crime est celui que la loi Taubira du 21 mai 2001 a reconnu dans la traite et l’esclavage.
L’article 2 prévoit un rapport du Gouvernement au Parlement, dans l’année suivant la promulgation. Il listera les dispositions issues du droit colonial encore en vigueur dans les territoires d’outre-mer. Il analysera leurs conséquences contemporaines, notamment pour les descendants de personnes mises en esclavage. Il évaluera la place de l’histoire de l’esclavage, de la traite et de leur abolition dans les programmes scolaires. Il proposera enfin de développer les lieux de mémoire et la recherche historique.
Après l'abrogation, la transmission
Le Code noir quitte donc le droit français, mais son histoire reste à transmettre. D’ici un an après la promulgation, le rapport dira quelles traces du droit colonial demeurent dans les territoires d’outre-mer. Il dira aussi quelle place l’école accorde à l’esclavage, à la traite et à leur abolition. Reste à savoir ce que le Parlement fera de ses propositions, et ce que les élèves en retiendront.
Questions fréquentes sur le Code noir
Le Parlement a définitivement adopté l’abrogation du Code noir le 20 octobre 2026. La loi doit encore être promulguée, dans un délai maximal de quinze jours, sauf saisine du Conseil constitutionnel.
Non. Il est tombé en désuétude avec l’abolition définitive de l’esclavage par le décret du 27 avril 1848, mais il n’avait jamais été formellement abrogé.
Elle abroge l’édit de mars 1685 et les dispositions prises pour son application. Elle relie ces textes au crime contre l’humanité reconnu par la loi Taubira de 2001. Elle demande enfin au Gouvernement un rapport, dans l’année suivant la promulgation, sur le droit colonial encore en vigueur.
À quelques jours de la Route du Rhum 2026, Kéni Piperol prépare sa deuxième traversée de l’Atlantique en solitaire. Quatre ans après une première participation marquée par une avarie, le navigateur guadeloupéen vise désormais le Top 15 en Class40. Avec DrépaVoile, son ambition dépasse aussi le classement, puisqu’il associe à cette nouvelle aventure la lutte contre la drépanocytose, la transmission aux jeunes et la création artistique.
Le vendredi 16 octobre, à 22 h 30 selon son équipe, Kéni Piperol quitte La Trinité-sur-Mer à bord de son Class40 DrépaVoile. Le début du convoyage vers Saint-Malo est mouvementé. Dans une mer agitée, avec des rafales atteignant 23 nœuds, le voilier trouve rapidement son rythme et maintient une vitesse moyenne annoncée de 12 nœuds pendant la nuit. Au lever du jour, les conditions s’adoucissent le long des côtes bretonnes.
Cette navigation doit conduire le bateau jusqu’au port de départ de la Route du Rhum, dont la 13e édition s’élancera le 1er novembre vers Pointe-à-Pitre. Une dernière étape avant de retrouver l’Atlantique, mais surtout une nouvelle occasion pour le navigateur de mesurer le chemin parcouru depuis sa première participation.
Kéni Piperol, de la 37e place à l'ambition du Top 15
Le 5 décembre 2022, Kéni Piperol franchissait la ligne d’arrivée de sa première Route du Rhum à Pointe-à-Pitre. Il terminait 37e en Class40, après une traversée de plus de 26 jours. Le résultat ne racontait pourtant qu’une partie de sa course. Alors qu’il figurait en tête de sa catégorie, une voie d’eau l’avait contraint à rejoindre La Corogne, en Espagne, pour effectuer des réparations avant de repartir.
Cette expérience s’inscrit dans un parcours commencé bien avant les grandes traversées. Né à Paris en 1996 et ayant grandi à Morne-à-l’Eau, en Guadeloupe, Kéni Piperol découvre la voile à dix ans, lors d’un stage organisé pendant les vacances scolaires. Il poursuit ensuite son apprentissage et s’oriente vers la compétition, notamment en Mini 6.50, avant de rejoindre la catégorie Class40.
Aujourd’hui, le skipper affiche un objectif plus exigeant. Il souhaite terminer parmi les quinze premiers de sa catégorie à bord de DrépaVoile, un Mach 40.5 de 12,19 mètres mis à l’eau en 2023. Son expérience des courses précédentes nourrit cette ambition, mais son projet 2026 ne se limite pas à la performance.
DrépaVoile, un bateau engagé contre la drépanocytose
Le nom DrépaVoile reflète l’une des principales causes défendues par Kéni Piperol. À travers sa participation à la Route du Rhum, le navigateur souhaite sensibiliser le public à la drépanocytose, une maladie génétique du sang qui touche notamment les populations de la Caraïbe.
Son engagement s’appuie sur plusieurs acteurs, dont l’Association pour l’Information et la Prévention de la Drépanocytose (APIPD), présidée par Jenny Hippocrate, et Drépaction. Ensemble, ils entendent profiter de la visibilité de la transatlantique pour informer sur la maladie et donner davantage de place aux personnes concernées.
Jenny Hippocrate explique que le choix de Kéni Piperol repose sur sa persévérance et sa capacité à poursuivre son chemin malgré les difficultés. Elle établit un parallèle entre les exigences de la course au large et les épreuves rencontrées quotidiennement par les personnes vivant avec la drépanocytose. L’enjeu est de faire entendre ce message au-delà du cercle habituel des associations. Entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, chaque étape de l’aventure peut devenir une occasion de parler de prévention et de sensibilisation.
La jeunesse guadeloupéenne embarque dans l'aventure
Avant de prendre la direction de Saint-Malo, Kéni Piperol est allé à la rencontre de plusieurs classes guadeloupéennes. Début septembre, des interventions ont été organisées notamment à Petit-Canal, aux Abymes, à Anse-Bertrand et à Pointe-à-Pitre. À l’école Massabielle 2 des Abymes, le 3 septembre, les élèves ont pu découvrir son quotidien de navigateur et lui poser des questions sur la vie en mer.
Ces échanges doivent se poursuivre pendant la course à travers les programmes Virtual Regatta et Vis ma vie de skipper. Le premier permet d’aborder la navigation sous forme de simulation, tandis que le second prévoit un suivi de la traversée et des rencontres autour des métiers maritimes.
Le projet va ainsi au-delà d’une simple présentation sportive. Il relie la géographie, les sciences, les langues et la découverte professionnelle à une aventure que les élèves pourront suivre depuis leur classe. Pour ces enfants, l’océan qui sépare Saint-Malo de la Guadeloupe devient aussi un espace d’apprentissage.
À lire aussi : « Van Lévé », la mini-yole qui invite à prendre la barre, une initiative martiniquaise distincte de celle de DrépaVoile.
Quand l'art guadeloupéen prend le large avec DrépaVoile
La dimension culturelle du projet apparaît également dans l’identité artistique du bateau. Le street artiste guadeloupéen Pock a imaginé une création autour du coquelicot, choisi comme symbole de sensibilisation à la drépanocytose. Associée à la coque, cette œuvre donne une place visible à l’engagement solidaire du navigateur.
La Fondation FORE accompagne également une démarche artistique autour des voiles, avec l’idée de faire du bateau un support de création. Le projet associe notamment plusieurs artistes et une œuvre destinée à traverser l’Atlantique. Cette initiative doit se prolonger après la compétition. Une voile devrait être transformée en objets par Wax Islands, afin de soutenir l’APIPD grâce à leur vente. À travers ces collaborations, DrépaVoile met en relation des univers rarement réunis sur un bateau de course, la navigation, les arts visuels et l’engagement associatif.
Une deuxième Route du Rhum, plusieurs ambitions pour la Guadeloupe
Le 1er novembre 2026, Kéni Piperol doit retrouver la ligne de départ de la Route du Rhum, quatre ans après sa première participation. Son objectif sportif est clair, améliorer sa 37e place et se rapprocher des meilleurs Class40.
Mais la réussite de cette deuxième aventure ne se mesurera pas uniquement à son classement. Elle dépendra aussi de ce que DrépaVoile aura permis de transmettre, des jeunes initiés aux réalités du monde maritime aux personnes sensibilisées à la drépanocytose, sans oublier les artistes guadeloupéens associés au projet. À l’arrivée à Pointe-à-Pitre, la course prendra fin. Reste à savoir comment les initiatives lancées autour du bateau pourront continuer à vivre en Guadeloupe.
Questions fréquentes sur Kéni Piperol
Kéni Piperol-Dampied est un navigateur guadeloupéen, né en 1996, qui participe à la course au large. Après avoir terminé 37e de sa catégorie lors de la Route du Rhum 2022, il prépare une deuxième participation en 2026 avec DrépaVoile.
Kéni Piperol vise une place parmi les quinze premiers en Class40 lors de la Route du Rhum 2026. Il prévoit de naviguer sur DrépaVoile, le Class40 n° 195, un Mach 40.5 mis à l’eau en 2023.
Le nom DrépaVoile met en avant son engagement pour la sensibilisation à la drépanocytose. Le projet associe notamment des actions menées avec l’APIPD, ainsi que des initiatives pédagogiques et artistiques en Guadeloupe.
Le syndicaliste Jacky Richard raconte avoir écrit le refrain spontanément, au cœur de la grève de 2009. Il ne savait pas encore que ces quelques mots allaient porter tout un mouvement. « Gwadloup sé tan nou » est devenu l’hymne du LKP, ce collectif qui a mis la Guadeloupe à l’arrêt pendant plusieurs semaines. Cet article raconte ce que dit « Gwadloup sé tan nou », comment la chanson est née de la grève et pourquoi un simple pronom a suffi à faire chanter une île entière.
« Gwadloup sé tan nou », un titre qui tient sur un pronom
En créole guadeloupéen, « Gwadloup sé tan nou » se comprend comme « La Guadeloupe est à nous ». Tout repose sur « nou », le pronom de la première personne du pluriel, ce « nous » qui rassemble. Le refrain affirme que l’île appartient à ses habitants, et non à une minorité privilégiée. La phrase est courte, rythmée, facile à scander dans un cortège.
Une Guadeloupe à l'arrêt, du 20 janvier au 4 mars 2009
Le 19 janvier, les 115 stations-service de l’île ferment. Le lendemain, 20 janvier 2009, le LKP lance la grève générale. Son nom complet, Liyannaj kont pwofitasyon, se traduit par Collectif contre l’exploitation outrancière. Il réunit 48 organisations, des syndicats pour la plupart, mais aussi des partis politiques et des associations culturelles.
Le LKP porte 146 revendications, dont une hausse d’au moins 200 euros pour les bas salaires et une baisse des taxes et des marges sur les produits de première nécessité. Il réclame aussi un SMIC propre à la Guadeloupe, fondé sur le coût réel de la vie. La colère s’appuie sur des chiffres, un coût de la vie supérieur d’environ 30 % à celui de la métropole et un chômage de 27 % en 2007. Les manifestations des 24, 29 et 30 janvier rassemblent entre 20 000 et 65 000 personnes selon les estimations. Le 4 mars, un protocole d’accord est signé avec l’État, et son extension à toutes les entreprises est annoncée le 7 mars.
Dans ce mouvement, la musique n’est pas un décor. Parmi les membres du LKP figurent deux associations très tournées vers la musique, Akiyo à Pointe-à-Pitre et Voukoum à Basse-Terre, toutes deux actives dans les carnavals. Les tambours et les voix sont partout dans les manifestations. Le refrain de Jacky Richard arrive donc sur un terrain prêt, celui d’une foule qui sait chanter ensemble.
Le gwoka, une école des chansons de lutte
Cette alliance du chant et de la lutte n’a rien d’improvisé. Le gwoka, musique de tambours née pendant l’esclavage, sert depuis longtemps à dire la colère comme la joie. Vers 1968, Guy Konkèt contribue à le réhabiliter et à l’adapter aux préoccupations des années 1970. Dans les années 1980 et 1990, il est souvent associé au mouvement indépendantiste, une étiquette bien moins forte aujourd’hui. À chaque grande tension politique ou sociale, des chansons avaient déjà surgi en Guadeloupe. En 2009, c’est celle de Jacky Richard qui s’impose.
Pourquoi « Gwadloup sé tan nou » a franchi l'océan
La chanson ne reste pas sur l’île. Des manifestants la chantent à Paris pour soutenir les grévistes guadeloupéens. Elle est aussi entonnée dans les cortèges de Martinique. En Guadeloupe comme à Paris, le même refrain sert de signe de ralliement. Son succès tient à ce qu’elle dit en une phrase une colère, un malaise et une aspiration, trois choses que beaucoup partagent alors.
Pour son auteur, elle ne visait pas seulement la vie chère. Elle dénonçait tout un système qui avantage une minorité au détriment des autres. Un refrain qui trace une frontière soulève forcément une question, celle de savoir qui se trouve de l’autre côté. Sa réponse tient moins à un groupe de personnes qu’à un système, et c’est ce qui distingue « Gwadloup sé tan nou » d’un simple slogan. La chanson a donné à la grève une voix que l’on reconnaît en quelques notes.
Qui est ce « nous » aujourd'hui ?
Le titre pose une question plus large que la grève. Que veut dire « nous » en Guadeloupe, une île façonnée par l’esclavage, la colonisation et l’arrivée de travailleurs engagés, notamment venus d’Inde ? La grève s’est achevée en mars 2009, la question posée par le refrain demeure. Chacun y met sa propre réponse, et c’est ce qui donne à « Gwadloup sé tan nou » toute sa force, dix-sept ans après. Un pronom de trois lettres suffit donc parfois à ouvrir tout un débat. Après « nou », quelle autre expression de la Caraïbe mérite d’être décodée ?
FAQ sur « Gwadloup sé tan nou »
En créole guadeloupéen, « Gwadloup sé tan nou » se comprend comme « La Guadeloupe est à nous ». Tout repose sur « nou », le pronom « nous », qui affirme que l’île appartient à ses habitants et non à une minorité privilégiée.
Le syndicaliste Jacky Richard raconte avoir écrit le refrain spontanément, au cœur de la grève de 2009. La chanson est devenue l’hymne du LKP, le collectif qui a mis la Guadeloupe à l’arrêt pendant plusieurs semaines.
LKP signifie Liyannaj kont pwofitasyon, soit Collectif contre l’exploitation outrancière. Il réunit 48 organisations. Sa grève générale commence le 20 janvier 2009 et un protocole d’accord est signé avec l’État le 4 mars 2009.
Le colombo est un mijoté de viande aux épices, emblème de la cuisine caribéenne, lié à l’arrivée des engagés indiens au XIXe siècle. Son nom viendrait du tamoul. On le retrouve en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, avec des variantes selon les territoires. Voici son histoire, ses ingrédients et ce qu’il raconte.
Dans les cuisines de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane, le colombo se prépare pour les repas de famille, les fêtes et les mariages. Le 26 juillet 2025, sur le parking du Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, Roselyne Virassamy prépare un colombo de chèvre et de langouste au feu de bois. Elle y mêle des épices massalé. Autour d’elle, le Festival du Colombo célèbre sa cinquième édition : un plat de famille y devient une fête publique.
L'origine du colombo, un mot tamoul venu avec les engagés indiens
L’histoire du colombo dans la Caraïbe commence après l’abolition de l’esclavage, en 1848. Les plantations de canne manquent de bras. Elles recrutent alors des travailleurs sous contrat, les engagés, pour cinq ans. La Martinique accueille son premier convoi le 6 mai 1853, la Guadeloupe en 1854 et la Guyane au milieu des années 1850. La Martinique compte 25 509 arrivées sur 55 convois, dont 13 271 personnes restées sur l’île, et la Guyane près de 8 500 arrivées entre 1856 et 1877.
En Guadeloupe, fin décembre 1854, le trois-mâts L’Aurélie accoste à Pointe-à-Pitre après plus de 80 jours de mer, avec plus de 300 personnes à bord. Les premiers arrivants sont surtout des Tamouls, que l’on appelle « Malabar » en Guadeloupe. Jusqu’en 1889, plus de 42 000 Indiens débarquent sur l’archipel. Leur travail et leur culture ont enrichi la société, mais l’historien Christian Schnakenbourg juge leurs conditions de travail comparables, sur plusieurs points, à celles de l’esclavage. L’histoire du plat commence donc dans un rapport de contrainte, avant de devenir une affaire de table.
Le mot colombo viendrait du tamoul. Il déformerait kuzhambu, une sauce épicée servie avec du riz. D’autres pistes circulent, comme un lien avec Christophe Colomb ou avec la ville de Colombo, au Sri Lanka, mais l’origine tamoule reste la plus souvent retenue. La langue tamoule a presque disparu de la Caraïbe française sous la pression de l’assimilation, alors que des mots de cuisine ont survécu, dont colombo. Le plat serait né, au dix-neuvième siècle, de la rencontre entre la cuisine des engagés et les produits de la Caraïbe.
Ce que contient un colombo
Un colombo associe une viande, des légumes et une poudre d’épices qui porte le même nom. Le tout se sert avec du riz. Ce mijoté est un emblème culinaire de la Caraïbe française.
La poudre d'épices
La poudre de colombo réunit, selon les versions, du curcuma, de la coriandre, du cumin, du fenugrec, du poivre noir et des graines de moutarde. Le clou de girofle y est parfois ajouté. Certaines recettes mentionnent aussi du riz grillé, et l’on y trouve aussi, dans la Caraïbe, du laurier, du thym et des feuilles de bois d’Inde. Aucune liste ne fait loi, car les recettes varient d’une cuisine à l’autre.
La viande et l'accompagnement
La recette se prépare traditionnellement avec de la chèvre, du poulet ou du porc. Des variantes au bœuf existent aussi, tout comme des versions au poisson, aux crevettes ou à la langouste. Roselyne Virassamy, elle, cuisine la chèvre et la langouste ensemble, ce qui montre que la recette suit les occasions et les produits. Ce mijoté se prépare souvent pour les occasions spéciales.
Une cuisine indienne devenue créole
Ce mijoté n’est pas un curry indien recopié. Il naît d’une fusion unique entre la culture indienne et le terroir caribéen. La Guadeloupe a reçu plus de 42 000 engagés indiens, la Martinique plus de 25 000 et la Guyane près de 8 500. Le plat a donc pris racine sur plusieurs territoires, avec des variantes propres à chacun.
Dans la Caraïbe, le plat a franchi les limites d’une communauté pour entrer dans la cuisine créole de toute la société. Les engagés indiens ont marqué d’autres tables de la Caraïbe, comme celle de Trinité-et-Tobago avec les doubles, un plat de rue qui reprend épices et techniques de friture venues d’Inde.
Un plat partagé : le colombo en Martinique, en Guyane et au-delà
Le colombo n’appartient pas à une seule île. C’est une recette emblématique de la Guadeloupe comme de la Martinique, avec des versions propres à chaque île. En Martinique, où le premier convoi d’engagés est arrivé le 6 mai 1853, la préparation diffère de celle de la Guadeloupe : le goût et les épices ne sont pas les mêmes, et le plat s’accompagne de carottes et de banane jaune. En Guadeloupe, le colombo reste plus proche de la cuisine indienne.
La Guyane compte aussi le colombo dans sa cuisine. Près de 8 500 engagés indiens y sont arrivés entre 1856 et 1877, venus de Pondichéry, de Karikal et de Calcutta. Le plat a aussi des cousins hors de la Caraïbe : une recette appelée kulambu existe à Ceylan et dans la cuisine tamoule, mais le colombo caribéen en diffère fortement. Il raconte donc une histoire partagée par plusieurs territoires, celle des engagés indiens et de leurs descendants, bien au-delà d’une seule île.
Ce que le plat apporte aux territoires
Le colombo est le plat d’origine indienne le plus reconnaissable de la Caraïbe française. Il joue un double rôle : il garde la trace de l’engagisme et il rassemble les habitants autour d’une même table. En Guadeloupe, le Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre, est un centre consacré à la mémoire de la traite et de l’esclavage, ce qui donne à ce rapprochement un poids particulier.
Le Festival du Colombo, organisé en 2025 par l’Académie de la Culture Indo-Guadeloupéenne et de la Diversité avec la ville de Pointe-à-Pitre, Cap Excellence, le Département et la Région, en est la preuve. Estelle Lejuez, directrice générale adjointe de Cap Excellence, y a souligné que la communauté indo-guadeloupéenne fait partie de la diversité culturelle du territoire.
Chaque 24 décembre, la Guadeloupe commémore aussi l’arrivée de L’Aurélie, à l’esplanade du Premier Jour, près du Mémorial ACTe. En 2024, pour les 170 ans, une stèle commémorative y a été dévoilée. La table et la mémoire se répondent ainsi au même endroit de Pointe-à-Pitre, entre une fête de juillet et une cérémonie de décembre. Plus de 170 ans après L’Aurélie, le plat passe toujours de main en main, comme la soup joumou d’Haïti, autre plat qui raconte l’histoire d’un peuple. Reste à savoir comment la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane raconteront, à côté de la recette, l’histoire des engagés qui l’ont apportée.
Questions fréquentes sur le colombo
Le colombo est un mijoté de viande, de légumes et d’une poudre d’épices du même nom, servi avec du riz. Il est lié à l’arrivée des engagés indiens en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane au XIXe siècle, et c’est un emblème culinaire de la Caraïbe française.
Le mot colombo viendrait du tamoul et se rapprocherait de kuzhambu, une sauce épicée servie avec du riz. Des pistes liées à Christophe Colomb ou à la ville de Colombo, au Sri Lanka, circulent aussi, mais l’origine tamoule est la plus souvent retenue.
La recette associe de la chèvre, du poulet ou du porc, parfois du bœuf, à des légumes et à une poudre d’épices. Cette poudre réunit, selon les versions, du curcuma, de la coriandre, du cumin, du fenugrec, du poivre noir et des graines de moutarde. Le tout se sert avec du riz.
Nous arrivons à mi-parcours de la série Histoires des cinémas caribéens. Les quatre premiers épisodes ont parcouru près de trois décennies de cinéma, depuis Cuba dans les années 1960 jusqu’aux productions martiniquaises et curaciennes des années 1980. Ce cinquième volet entre dans les années 1990 avec deux films aux univers très différents. Siméon d’Euzhan Palcy plonge dans un imaginaire antillais où musique, fantôme et réalisme merveilleux se rencontrent. L’Homme sur les quais de Raoul Peck revient sur la dictature de François Duvalier en Haïti à travers le regard d’une enfant.
Vous êtes au cinquième épisode d’une série de dix. Quatre épisodes le précèdent déjà sur Richès Karayib et cinq autres poursuivront cette chronologie jusqu’en 2025.
1992: MARTINIQUE/GUADELOUPE - SIMÉON, D’EUZHAN PALCY
Suite à ses premières réalisations à Hollywood, Euzhan Palcy revient aux Antilles avec un film construit sur l’imaginaire magico-religieux caribéen à la manière d’un conte et tourné en Guadeloupe. Dans les vingt premières minutes, le professeur de musique Siméon, majestueusement interprété par Jean-Claude Duverger, décède. Dans l’incapacité de monter aux cieux, le fantôme de Siméon (nommé « l’esprit de la musique ») reste auprès de ses amis qui ont créé un groupe nommé « Jacaranda » et dont les différents membres sont joués par le véritable groupe Kassav’ (Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard en tête) qui inventa le zouk.
Il les aidera à faire valoir leur musique auprès de producteurs à Paris. En partie contée par la jeune Orélie (Lucinda Messager), l’intrigue de ce film nous présente la capitale française (reconstituée en studios) imaginée par une jeune Guadeloupéenne, en manière d’image d’Épinal, comme une « bascule » du regard : c’est désormais au centre hexagonal (et non plus aux territoires d’outre-mer) d’être vu comme une « carte postale ».
Surtout, ce film développe cinématographiquement un réalisme merveilleux, sorte de fantastique caribéen où les événements surnaturels sont vécus sans surprise et où les personnages interagissent en toute évidence avec un fantôme qu’ils ne voient pas (à la différence de la plupart des films de fantômes) mais entendent (en évidente consécration de l’oralité). Quelques années plus tard, Nord-Plage (2004), unique film réalisé par un Béké des Antilles françaises (descendant d’une famille esclavagiste) à ce jour, sur un scénario de Patrick Chamoiseau (Prix Goncourt 1992), s’inscrira brillamment dans cette veine qui palpite timidement depuis les premiers films du cinéma antillais. Siméon, entre jubilation et originalité !
1993: HAÏTI – L’HOMME SUR LES QUAIS, DE RAOUL PECK
Définir le cinéma haïtien est chose difficile. En effet, à la différence d’autres cinématographies caribéennes plus « encadrées », à Cuba comme en Jamaïque par exemple, ou à la production rare, telles que celle d’Antigua-et-Barbuda, à Haïti, de nombreux films sont tournés, parfois dans des conditions techniques fragiles, et rencontrent un franc succès auprès de la population malgré leur caractère semi-professionnel.
On peut penser, en particulier, à des films tels Le Président a-t-il le sida ? (2006), avec le célèbre Jimmy Jean-Louis qui joua l’« Haïtien » dans la série américaine Heroes (2006-2010), et Les Amours d’un zombi (2010) d’Arnold Antonin avec la future réalisatrice de Freda (2021) Gessica Généus, un réalisateur incontournable, surtout connu pour ses documentaires et son acharnement à rendre compte de la réalité haïtienne au quotidien.
Une date est souvent avancée : la sortie du moyen-métrage Anita de Rassoul Labuchin en 1980. Du côté des longs-métrages de fiction, L’Homme sur les quais est incontournable, ne serait-ce qu’au regard de sa distribution à l’international et de la carrière de Raoul Peck : entre autres, la fiction Lumumba (2000), les documentaires I Am Not Your Negro (2016) sur l’intellectuel James Baldwin et Orwell : 2+2 = 5 (2025) ou encore la série documentaire Exterminez toutes ces brutes (2021), sans compter son poste de directeur de la prestigieuse école de cinéma FÉMIS (2010-2019).
Sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes, L’Homme sur les quais est un film rare dans les cinémas caribéens par son attachement à de nombreux effets de lenteur, via le jeu des comédiens et de nombreux mouvements-caméra (dès la première séquence), qui rendent compte de la tension permanente existant à la période de la dictature de François Duvalier (1957-1971) qui, parfois, explose sans crier gare dans une mise en scène toujours résolument sobre.
Vue par les yeux d’une jeune fille d’un opposant du régime, fermement défendue par sa grand-mère, interprétée avec dignité par la célèbre chanteuse Toto Bissainthe (décédée peu après le film), l’intrigue du film se conclut sur la voix-off de l’enfant : « alors même que mon histoire cesse d’être que la mienne propre et devient celle de tous… ». Un film majeur sur la dictature.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
Série Histoires des cinémas caribéens. S4/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S6/10.
L’histoire des cinémas caribéens poursuit sa traversée des années 1980. Après trois épisodes consacrés aux premiers développements de plusieurs cinémas de la région, ce quatrième volet réunit deux films martiniquais et une œuvre née à Curaçao.
Du marronnage du Sang du flamboyant à la trajectoire internationale de Rue Cases-Nègres, puis à l’univers singulier d’Almacita di Desolato, trois œuvres donnent à voir des rapports différents à la mémoire, à l’oralité, à l’Afrique et aux imaginaires caribéens. Cet article constitue le quatrième épisode d’une série de dix. Les trois premiers sont déjà disponibles sur Richès Karayib et six autres poursuivront cette histoire jusqu’aux années 2020.
1981: MARTINIQUE - LE SANG DU FLAMBOYANT, DE FRANÇOIS MIGEAT
Ce film est un cas à part dans le cinéma antillais. En effet, son réalisateur est un « Métropolitain » (à savoir un homme blanc de France hexagonale qui n’avait aucune attache primordiale avec les Antilles françaises) qui épousa la comédienne martiniquaise Émilie Benoît et fut invité par le poète et homme politique Aimé Césaire à animer la première formation en audiovisuel des Antilles au SERMAC (Service Municipal d’Action Culturelle) de la ville de Fort-de-France.
À la différence de Dérives ou la femme-jardin (1977), Le Sang du flamboyant, fortement soutenu par Césaire, connut une sortie commerciale en salles et eut même l’honneur d’être projeté dans la célèbre université Columbia à New York. Il se base sur un fait historique, à savoir le « marronnage » (à l’origine, fuite d’un esclave hors de la plantation) de Monsieur Beauregard (devenu Alban dans le film) qui fit courir les gendarmes du sud de la colonie post-esclavagiste de Martinique de 1942 à 1949, ce qui en fait l’un des derniers Marrons historiques de la Caraïbe.
Ce long-métrage se caractérise par le caractère central du Nègre marron, l’un des personnages récurrents du cinéma antillais ainsi que du conteur créole traditionnel à la source de la majorité de l’intrigue dans un cinéma au cœur duquel l’oralité continue de palpiter. Par ailleurs, il est l’un des premiers films à développer une « dimension magique » dans l’intrigue qui met en difficulté le Béké (descendant de famille esclavagiste), généreusement interprété par le célèbre comédien et producteur Jacques Perrin.
La « fémifocalité » n’est pas en reste avec le personnage d’Élia (interprétée avec prestance par Émilie Benoît qui était la comédienne principale de Dérives ou la femme-jardin), « femme-debout » qui conte l’histoire du film au côté de son compagnon conteur Gélus, présence féminine qui contrevient à la tradition historique voulant que les conteurs créoles ne soient que des hommes.
1983: MARTINIQUE - RUE CASES-NÈGRES, D’EUZHAN PALCY
À ce jour, il s’agit bien certainement du film antillais le plus connu au Monde. Il est l’adaptation d’un des classiques de la littérature antillaise, le roman autobiographique La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel, un des compagnons de route du poète de la Négritude Aimé Césaire. Ce film reçut le Lion d’Argent et la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Darling Légitimus (grand-mère du célèbre Pascal Légitimus du trio comique « Les Inconnus »), consacrant cinquante ans de carrière, au festival de Venise en 1983.
Par ailleurs, la réalisatrice reçut le César de la meilleure révélation en 1984. La suite du parcours de celle-ci est exceptionnelle : partie travailler à Hollywood, elle y deviendra la première femme noire à diriger des films de studio hollywoodien, avec des œuvres telles qu’Une saison blanche et sèche (1989) sur l’apartheid en Afrique du Sud et qui fit revenir Marlon Brando au cinéma, ou encore la production Walt Disney Le Combat de Ruby Bridges (1998) sur la véritable histoire de la première fille noire à avoir intégré une école d’enfants blancs dans le sud des États-Unis.
Son parcours a récemment été consacré par un Oscar d’Honneur en 2022. Quant à Rue Cases-Nègres, il fit connaître le jeune cinéma antillais à l’international, des États-Unis au Japon. En suivant le parcours du jeune José (Garry Cadenat) dans la colonie post-esclavagiste de Martinique des années 1930, c’est en fait de la condition rude des travailleurs de la canne et des relents de la période esclavagiste qu’il est question. Comme dans Coco la Fleur, candidat (1979) et Le Sang du flamboyant (1981), on retrouve la figure du conteur créole, ici en la personne du vieux Médouze, ainsi que l’influence de la Négritude.
Par ailleurs, le parcours scolaire de cet enfant indique autant son émancipation sociale que le processus d’« assimilation culturelle » par la nature des cours prodigués, la grand-mère Man Tine (Darling Légitimus), véritable incarnation de la « fémifocalité » traditionnelle du cinéma antillais, disant à son petit-fils : « Tu iras à leur école ! ». Un véritable classique des cinémas caribéens !
1986: CURAÇAO – ALMACITA DI DESOLATO, DE FELIX DE ROOY
Après un premier long-métrage tourné à Brooklyn, Désirée (1984), basé sur l’histoire vraie d’une femme qui tua son bébé parce qu’elle était persuadée qu’il était possédé par le Diable, le couple homosexuel Felix De Rooy-Norman de Palm tourne son second film sur l’île de Curaçao, dont il est originaire, en s’inspirant d’un conte caribéen. Les paysages de cette petite île néerlandaise de 444 km2 face au Venezuela, entre grotte et désert, sont le lieu d’une fusion entre rites magiques et réalité miséreuse d’un village isolé à une époque indéterminée.
Cette légende met en avant la part africaine des identités caribéennes (qu’on peut apprécier dans l’architecture du village, l’habillement des femmes, les connaissances traditionnelles transmises par l’oralité, etc.) à travers une intrigue qui raconte, par un formidable détour fictionnel, la traite négrière et l’esclavage, une histoire « inscrite dans la peau » comme le précise la voix-off du film.
Outre son caractère fictionnel plus prononcé que nombre de films caribéens qui restent attachés à une certaine réalité sociale ou historique, ce long-métrage dénote par la pluridisciplinarité de ses références nourries par le parcours de poète, d’homme de théâtre et d’artiste-plasticien (entre autres) de son réalisateur Felix De Rooy qui octroie à cette oeuvre un talentueux maniérisme qui la distingue dans les cinémas de la Caraïbe.
Peu après, le couple De Rooy-De Palm proposera un autre film surprenant : Ava & Gabriel (1990), l’une des premières grandes histoires de désir amoureux, au sein d’un trio interethnique en période coloniale (combinaison « taboue », s’il en est), de ces cinémas, teintée d’homosexualité (sujet très rare dans la région) via des personnages secondaires et doublée d’une généreuse réflexion sur les arts caribéens.
Comme dans Almacita di desolato, le tout est baigné par la musicalité du papiamento (papiamentu), langue créole née du choc entre le néerlandais, le portugais, l’espagnol, l’anglais et des mots d’origine africaine et amérindienne (Arawak), ainsi que par les croyances magico-religieuses dans un efficace réalisme magique. Peu après, ce duo au talent effusif explosera donnant à ce second film un air de précieux testament artistique.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
Série Histoires des cinémas caribéens. S3/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S5/10.
Avec ce troisième épisode, Histoires des cinémas caribéens entre dans les années 1980. Les deux premiers volets ont traversé Cuba, la Jamaïque, Trinidad-et-Tobago et la Guadeloupe, des années 1960 jusqu’à l’émergence du cinéma antillais. Cette fois, deux films réalisés la même année prennent des directions radicalement différentes. En Jamaïque, Les Enfants de Babylone explore les relations amoureuses, sexuelles et raciales avec une liberté inhabituelle. En Guadeloupe, Vivre libre ou mourir convoque plusieurs siècles d’histoire autour de la mémoire du commandant Ignace.
Cet article constitue le troisième épisode d’une série de dix. Deux épisodes le précèdent et sept autres poursuivront cette chronologie des cinémas caribéens.
1980: JAMAÏQUE – LES ENFANTS DE BABYLONE (CHILDREN OF BABYLON), DE LENNIE LITTLE-WHITE
Ce film est un cas à part dans le cinéma jamaïcain et, plus largement, à l’échelle des cinémas caribéens. Loin de la misère sociale des ghettos de Kingston, dans une villa à la campagne (piscine, champagne et buffet gastronomique), on suit les aventures de Rick et Penny, un homme noir et une femme blanche, entre discussions sur l’art (il est peintre) et la sexualité (elle mène une enquête sur ce sujet auprès des habitantes de la campagne – qu’on ne voit jamais à l’écran).
Le film est construit comme un huis clos : lieu unique et temps décompté sur un calendrier. Les deux protagonistes vivront une passion amoureuse marquée par plusieurs rapports sexuels, en parallèle de ceux d’une domestique étrangement muette et de Luke, un homme de main rasta, qui entretiennent la villa. Ce film s’inscrit dans la liberté de ton de l’essor du cinéma érotique tout comme de l’ouverture des salles de cinéma pornographique des années 1970.
Pour autant, il dénote dans les cinémas caribéens où la mise en scène de l’acte sexuel reste rare, les préliminaires (baisers, en particulier) ou l’instant d’après étant souvent privilégiés, de même que la nudité est quasi-systématiquement partielle, du moins dans les premières décennies de ces cinémas. Ici, cette dernière est complète, notamment sous l’angle du gag, dans une séquence à la plage où, se baignant nu, le couple se retrouve un temps sans vêtements, volés par des enfants taquins.
Deux trios « amoureux » complexifieront l’intrigue, le tout sous l’observation intriguée des domestiques : Rick avec Penny et une autre femme blanche, situation qui fera exploser le couple, puis Penny avec Luke, le rasta employé par Rick.
On l’aura compris, à la question sexuelle, s’ajoute une surprenante liberté de ton sur les couples métisses (« couples dominos », comme on dit en Guadeloupe et en Martinique), dans une sexualité libérée de la dramaturgie du passé colonial. Dépassement que d’autres cinémas caribéens n’ont toujours pas réalisé, les cinémas guadeloupéen et martiniquais en particulier, et où une certaine pudeur est toujours de mise.
1980: GUADELOUPE – VIVRE LIBRE OU MOURIR, DE CHRISTIAN LARA
Vivre libre ou mourir est un des quatre films que Christian Lara tourne en deux ans à peine. Ce film de procès intemporel voit passer à la barre des personnages de différentes périodes historiques tels que Christophe Colomb, Victor Schoelcher, Pèdre (l’un des premiers esclaves révoltés de Guadeloupe) ou le général napoléonien Richepanse, afin de savoir s’il faut, oui ou non, rétablir la mémoire du commandant Ignace.
Ce débat fait référence à la « guerre de Guadeloupe » de 1802, à savoir trois semaines de bataille entre les troupes napoléoniennes venues rétablir l’esclavage, suite à la première abolition de 1794 amenée par la Première République, et les résistants contre la réinstauration de l’esclavage, à savoir, outre Ignace, les célèbres colonel Delgrès, la Mulâtresse Solitude (qui fut pressentie un temps pour rentrer au Panthéon) et Marthe-Rose.
La truculente intervention à la barre de cette dernière met nettement en exergue le rôle important des femmes dans cette résistance. Le dispositif narratif adopté révèle une caractéristique importante du cinéma antillais : le passé est irrémédiablement dans le présent, le présent se conjugue (presque) toujours au passé, dans un temps circulaire ou « spiralique » qui diffère du temps linéaire occidental (la fameuse frise chronologique).
Le réalisateur, petit-fils du premier historien noir de la Guadeloupe Oruno Lara (avec La Guadeloupe dans l’Histoire en 1921), reviendra sur cet événement historique dans Sucre amer (1998), remake officieux de Vivre libre ou mourir (toujours avec l’excellent comédien Robert Liensol qui jouait déjà dans Coco la Fleur, candidat), et la reconstitution historique 1802, l’Épopée guadeloupéenne (2002), qui mettra à l’honneur le personnage de la Mulâtresse Solitude dans une surprenante séquence de bataille à la rivière n’opposant que des femmes guadeloupéennes aux soldats napoléoniens. Christian Lara a fait de cette période de l’histoire le marqueur temporel majeur (à ce jour) du cinéma guadeloupéen.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).