À Barbuda, le spectacle commence avant même d’apercevoir les oiseaux. Le sanctuaire de Codrington Lagoon ne se rejoint pas par une route. Il faut embarquer, avancer sur l’eau entre les mangroves, puis voir apparaître les silhouettes noires des frégates superbes, Fregata magnificens, dont la colonie compte parmi les plus importantes des Caraïbes.
Ce fait suffit à raconter une autre Barbuda. Au-delà de ses plages roses, l’île abrite une lagune où plus de 5 000 de ces oiseaux sont recensés, sur une colonie dont un recensement scientifique a compté 1 743 nids. Ici, la destination se découvre en levant les yeux, et en comprenant la place que cette lagune occupe dans l’équilibre de l’île entière.
Une lagune classée Ramsar, entre mangroves et récifs
La lagune de Codrington couvre 3 600 hectares et est reconnue comme zone humide d’importance internationale par la Convention de Ramsar depuis 2005. Elle borde Codrington, l’unique village de Barbuda, qui lui a donné son nom et dont les habitants comptent parmi les plus proches voisins du sanctuaire. Mangroves, herbiers marins, bancs de sable et récifs y composent un ensemble où nichent aussi des tortues imbriquées et tortues luth. Autour de la lagune, la pêche à la langouste et le tourisme d’observation font vivre une partie des familles de Barbuda, dans un équilibre que les guides locaux tiennent à préserver.
La frégate superbe, symbole de Barbuda
À Barbuda, l’oiseau n’est donc pas seulement une curiosité. Il est devenu l’un des symboles les plus reconnaissables du territoire. Le mâle attire tous les regards pendant la parade nuptiale, quand il gonfle sous son bec une poche rouge écarlate pour séduire les femelles de passage. L’envergure de l’espèce peut dépasser deux mètres. Malgré ses pattes palmées, elle se pose presque jamais sur l’eau, ses plumes n’étant pas imperméables. Elle passe alors l’essentiel de sa vie à planer, portée par les courants d’air au-dessus de la mer, et complète parfois son repas en poursuivant d’autres oiseaux marins jusqu’à ce qu’ils lâchent prise, un comportement bien documenté chez l’espèce.
Quand Irma a frappé la colonie
L’importance du sanctuaire est apparue plus clairement encore en septembre 2017. L’ouragan Irma frappe Barbuda et force l’évacuation de toute l’île vers Antigua. Une étude scientifique publiée en 2023 a montré que le cordon sableux qui protège la lagune, resté intact pendant 250 ans, s’est rompu en deux endroits sous la force de la tempête, une brèche encore ouverte quatre ans plus tard. La lagune a aussi perdu une partie de ses mangroves, au point qu’une association locale, la MEPA Trust, en replante depuis avec des bénévoles.
Vingt-huit jours après la tempête, l’écologiste barbudienne Shanna Challenger participe au premier comptage du sanctuaire depuis la catastrophe. Elle ne retrouve que 300 frégates. « Il y avait une baisse significative par rapport aux chiffres habituels », confie-t-elle alors à l’Antigua Observer. Personne ne sait encore si les oiseaux, comme les habitants, reviendront.
Le retour n’a pas effacé les pertes, mais il a révélé la capacité de la colonie à reprendre son cycle dans un environnement bouleversé. Aujourd’hui, le sanctuaire abrite de nouveau plus de 5 000 frégates. En 2025, un média spécialisé le décrit comme l’une des colonies les plus florissantes au monde, gérée par un conseil communautaire plutôt que par une agence lointaine, avec des guides qui transmettent ce savoir de génération en génération.
Plus qu'un décor de carte postale
Ce qui rend ce sanctuaire singulier n’est pas seulement la taille de la colonie. C’est la proximité entre un phénomène naturel majeur et une petite île dont l’identité entière est liée à ce paysage. La prochaine fois que Barbuda apparaît comme une simple carte postale de sable rose, il suffit de regarder vers Codrington Lagoon. Derrière la plage existe une autre histoire, celle d’une île devenue l’un des grands refuges de la frégate superbe dans cette partie du monde. Et si la vraie richesse de Barbuda se lisait d’abord dans ce qu’elle choisit de préserver pour demain ?
Plus de 5 000 frégates superbes vivent dans le sanctuaire de Codrington Lagoon, une colonie dont un recensement scientifique a compté 1 743 nids, l’une des plus importantes des Caraïbes.
Dans la lagune de Codrington, sur la côte ouest de Barbuda. Le site est classé zone humide d’importance internationale par la convention de Ramsar depuis 2005.
Oui, mais elle a été fortement réduite. Un comptage réalisé 28 jours après Irma en 2017 n’a retrouvé que 300 frégates, contre plus de 5 000 aujourd’hui.