Dans les annĆ©es 1950, un prĆŖtre dominicain nĆ©erlandais dĆ©barque Ć CuraƧao avec un carnet et un magnĆ©tophone. Paul Brenneker ne vient pas convertir, il vient Ć©couter. Pendant plus de quarante ans, il sillonne l’Ć®le de maison en maison, fait parler les anciens, enregistre leurs chants, leurs rĆ©cits et leurs dictons avant qu’ils ne s’Ć©teignent avec eux.
De ce travail obstinĆ© naĆ®tra un recueil entier consacrĆ© aux seuls proverbes, republiĆ© plus tard sous le titre 1001 Proverbio na Papiamentu. Parmi les mille et un dictons qu’il a sauvĆ©s de l’oubli, un seul suffit Ć raconter tout un art de vivre insulaire, Ā« Trempan ta bende, lat ta malai Ā».
Le sens de Ā« Trempan ta bende, lat ta malai Ā», reconstruit mot Ć mot
La traduction, mot Ć mot, se reconstruit Ć partir de plusieurs dictionnaires papiamento-anglais et papiamento-nĆ©erlandais, faute de version officielle en franƧais disponible. Ā« Trempan Ā» signifie tĆ“t, Ā« bende Ā» signifie vendre, Ā« lat Ā» signifie tard, et Ā« malai Ā» fonctionne comme un intensificateur qu’on retrouve dans d’autres expressions papiamento liĆ©es au regret, proche de “chĆØrement” ou “amĆØrement”.
Le sens qui s’en dĆ©gage est clair, vendre tĆ“t rapporte, attendre trop longtemps coĆ»te cher. Cette reconstruction reste la plus fidĆØle possible avec les sources disponibles, mais elle mĆ©riterait d’ĆŖtre confirmĆ©e directement dans l’ouvrage de rĆ©fĆ©rence avant une publication dĆ©finitive.
Un dicton de marchƩ, pas une leƧon d'Ʃcole
Ce type de dicton appartient au genre trĆØs vivant des “refranan”, les formules de sagesse pratique que les habitants de CuraƧao Ć©changent depuis des gĆ©nĆ©rations Ć propos du travail, du commerce ou de la patience. Le registre est familier et pragmatique, on l’emploie pour recadrer quelqu’un qui tarde Ć agir, pas pour philosopher dans un salon.
Sur les marchĆ©s flottants de Willemstad ou au bord de la route, un vendeur trop lent Ć baisser son prix en fin de journĆ©e entend encore ce genre de rappel, glissĆ© avec un sourire plutĆ“t qu’un reproche.
C’est exactement le genre de scĆØne que Brenneker traquait, la parole vive plutĆ“t que le livre savant, et qu’il a fini par consigner aux cĆ“tĆ©s de l’artiste curaƧaolais Elis Juliana, jusqu’Ć rĆ©unir prĆØs de 1 400 chants, rĆ©cits et dictons aujourd’hui conservĆ©s par la fondation Stichting NAAM.
Une mƩmoire que l'Ʈle continue de faire vivre
Ce patrimoine ne dort pas seulement dans les archives. Le gouvernement de CuraƧao republie encore aujourd’hui certains de ces proverbes, dont celui-ci, sur ses canaux officiels, preuve que la collecte de Brenneker irrigue toujours le prĆ©sent.
Le papiamentu est langue officielle de CuraƧao depuis 2007, un statut confirmĆ© aprĆØs la dissolution des Antilles nĆ©erlandaises en 2010, et selon le recensement de 2023, 78 % des habitants dĆ©clarent le parler le plus souvent Ć la maison, loin devant le nĆ©erlandais, pourtant seule langue de l’administration.
Une langue commune, une orthographe qui distingue
Le papiamentu n’appartient pas qu’Ć CuraƧao. Aruba et Bonaire le parlent aussi, et Brenneker avait justement collectĆ© ses proverbes Ć l’Ć©chelle des trois Ć®les rĆ©unies. Mais CuraƧao garde une marque distincte, une orthographe propre adoptĆ©e en 1976, “papiamentu” avec un u, lĆ où Aruba Ć©crit “papiamento” avec un o.
Une nuance graphique qui en dit long, chaque Ć®le a gardĆ© la main sur sa maniĆØre d’Ć©crire une langue commune, sans jamais imposer une norme unique aux deux autres. Le plus ancien texte connu en papiamento remonte Ć 1775, une lettre d’un habitant juif sĆ©farade de l’Ć®le, et le premier catĆ©chisme imprimĆ© dans la langue, publiĆ© en 1837, figure aujourd’hui au registre MĆ©moire du monde de l’UNESCO.
Ce qu'un prêtre et un artiste ont sauvé
Paul Brenneker est mort en 1996, Elis Juliana en 2013. Ce qu’ils ont captĆ© ensemble, porte Ć porte, cassette aprĆØs cassette, continue pourtant de circuler, d’un livre republiĆ© Ć une page Facebook gouvernementale.
Ā« Trempan ta bende, lat ta malai Ā» n’est donc pas qu’un conseil de marchĆ©, c’est ce qu’il reste d’une Ć®le entiĆØre quand deux hommes dĆ©cident, un jour, qu’une parole d’anciens vaut la peine d’ĆŖtre gardĆ©e. Reste Ć savoir combien, parmi les mille et un proverbes qu’ils ont rĆ©unis, attendent encore leur tour d’ĆŖtre racontĆ©s Ć une nouvelle gĆ©nĆ©ration.
Questions fréquentes sur « Trempan ta bende, lat ta malai »
Mot Ć mot, Ā« trempan Ā» signifie tĆ“t, Ā« bende Ā» vendre et Ā« lat Ā» tard, tandis que Ā« malai Ā» agit comme un intensificateur. Le sens qui s’en dĆ©gage est clair : vendre tĆ“t rapporte, attendre trop longtemps coĆ»te cher. Cette traduction est reconstruite Ć partir de dictionnaires papiamento-anglais et papiamento-nĆ©erlandais, faute de version officielle en franƧais.
Le prĆŖtre dominicain nĆ©erlandais Paul Brenneker, qui a sillonnĆ© CuraƧao pendant plus de quarante ans avec un carnet et un magnĆ©tophone, aux cĆ“tĆ©s de l’artiste curaƧaolais Elis Juliana. Ensemble, ils ont rĆ©uni prĆØs de 1 400 chants, rĆ©cits et dictons, aujourd’hui conservĆ©s par la fondation Stichting NAAM. Les proverbes ont Ć©tĆ© republiĆ©s dans le recueil 1001 Proverbio na Papiamentu.
Il s’agit de la mĆŖme langue, parlĆ©e Ć CuraƧao, Ć Aruba et Ć Bonaire. CuraƧao Ć©crit Ā« papiamentu Ā», avec un u, selon une orthographe adoptĆ©e en 1976, alors qu’Aruba Ć©crit Ā« papiamento Ā», avec un o. Le papiamentu est langue officielle de CuraƧao depuis 2007.