Le colonel Wallace Sterling, chef des Marrons de Moore Town, constate qu’une fête de Noël s’est éteinte dans son village. Les Blue and John Crow Mountains qui l’entourent gardent pourtant une mémoire bien plus ancienne. Inscrites par l’UNESCO sur plus de 26 000 hectares, elles doivent aujourd’hui être réparées.
À Moore Town, village marron de l’est de la Jamaïque, le Jonkunnu appartient au passé. Le colonel Wallace Sterling l’a dit au Gleaner en décembre 2025. Cette mascarade de Noël est selon lui “a thing of the past”. Les jeunes préfèrent d’autres activités. Autour du village, pourtant, les Blue and John Crow Mountains gardent debout une autre histoire, celle de femmes et d’hommes qui ont fui l’esclavage.
Blue and John Crow Mountains, premier site UNESCO de Jamaïque
Inscrit en 2015, le bien est le premier site du patrimoine mondial de la Jamaïque. Il est mixte, à la fois culturel et naturel. L’UNESCO retient trois critères, (iii), (vi) et (x). La zone centrale couvre 26 251,6 hectares et grimpe de 850 à 2 256 mètres d’altitude. Une zone tampon de 28 494 hectares l’entoure.
Le site du parc national, géré par le Jamaica Conservation and Development Trust (JCDT), annonce 41 198 hectares. Ce n’est pas la même surface. Le parc dépasse le bien inscrit. Les Blue and John Crow Mountains forment un massif forestier du sud-est de la Jamaïque, où le Blue Mountain Peak culmine à 2 256 mètres.
Une montagne pour disparaître, la mémoire des Marrons du Vent
Les Marrons sont d’anciens esclaves qui ont fui les plantations. En Jamaïque, deux groupes se sont formés. Les Marrons du Sous-le-Vent vivaient dans le Cockpit Country. Les Marrons du Vent ont trouvé refuge dans les Blue and John Crow Mountains. Selon l’ICOMOS, ils ont choisi la guérilla plutôt que l’attaque ouverte. Les traités de 1739 ont mis fin à la guerre. Les Britanniques ont accordé des terres, une autonomie civile et le droit de circuler dans les forêts. Les Marrons du Vent gèrent encore une partie de ces terres.
Nanny Town, au cœur des Blue and John Crow Mountains
À environ 32 kilomètres au nord-est de Kingston, et à environ 600 mètres d’altitude, Nanny Town fut leur principal village. Les fouilles des années 1970 y ont révélé trois couches d’occupation. La première est taïno. La deuxième est marronne, d’environ 1655 à 1734. La troisième est britannique, en 1734 et 1735. Trois peuples ont occupé le même sol.
Un réseau de sentiers relie ces lieux. C’est la Nanny Town Heritage Route. Certains tracés sont connus. D’autres restent secrets pour des raisons culturelles, et peu de sites sont cartographiés. L’ICOMOS la décrit comme le mémorial spirituel et le centre souverain des Marrons du Vent.
Ce qui reste vivant autour de Moore Town
Cette histoire n’est pas figée. Le patrimoine marron de Moore Town figure depuis 2008 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Il comprend le Kromanti Play, un rituel de guérison où l’on joue de l’abeng, une corne de vache, et du tambour kromanti. Deux langues survivent, un créole cérémoniel et le kromanti, langue liturgique influencée par le twi. Les cérémonies comprennent aussi des danses, des chants et des préparations médicinales rares. Des conseils locaux, les kamiti, continuent de gouverner les villages.
En novembre 2014, les Marrons du Vent ont signé un protocole d’accord avec le Jamaica National Heritage Trust. Ils siègent dans les comités de conseil et de cogestion du site. Les Blue and John Crow Mountains abritent un point chaud de biodiversité. Au-dessus de 900 à 1 000 mètres, environ la moitié des plantes à fleurs sont endémiques.
Après Melissa, les Blue and John Crow Mountains demandent réparation
L’ouragan Melissa a touché la Jamaïque le 28 octobre 2025. Ses vents soutenus de 185 miles par heure en font, selon la NASA, la plus puissante tempête jamais enregistrée à toucher la Jamaïque. Il a frappé l’ouest du pays, loin de ces montagnes de l’est. L’UNESCO les a pourtant citées, avec Port Royal, parmi les deux biens du patrimoine mondial les plus préoccupants.
Le 28 juillet 2026, le Fonds du patrimoine mondial a approuvé 61 000 dollars américains d’aide d’urgence. Le contrat a été signé à Kingston le 30 septembre avec le ministère de la Culture et le JCDT, selon la presse jamaïcaine. L’argent doit servir à restaurer des infrastructures, évaluer les écosystèmes, remettre en état une pépinière et replanter. Des réparations limitées sont prévues à Holywell et à Portland Gap.
La somme reste modeste face aux menaces. Le rapport périodique de l’UNESCO cite les espèces invasives, le feu d’origine humaine, l’agriculture, dont le café, et des licences d’exploration minière hors du site. Il conclut que la valeur universelle exceptionnelle du site est maintenue. Il juge aussi le budget de gestion inadéquat pour les besoins de base.
Qui gardera les sentiers secrets demain?
Le même rapport relève une inquiétude précise. Les jeunes s’éloignent de leur patrimoine, et leur emploi reste une préoccupation majeure. La question dépasse les sentiers, et les Blue and John Crow Mountains ne se réparent pas seulement avec des dollars. Qui, dans vingt ans, saura où ils passent, et saura les taire?
FAQ : Blue and John Crow Mountains
Elles se trouvent dans le sud-est de la Jamaïque. Le Blue Mountain Peak, leur point culminant, atteint 2 256 mètres. Moore Town, village des Marrons du Vent, se situe dans la zone tampon du site.
Elles sont inscrites depuis 2015 comme site mixte, selon les critères (iii), (vi) et (x). Elles ont servi de refuge aux Taïnos puis aux Marrons, et abritent une biodiversité à fort taux d’endémisme.
Le Fonds du patrimoine mondial de l’UNESCO a approuvé 61 000 dollars américains d’aide d’urgence le 28 juillet 2026. La somme doit financer des réparations d’infrastructures, un reboisement et des évaluations écologiques.