Lieu : Golden Square Freedom Park, Bridgetown
Date : 23 août 2025, Journée internationale du souvenir de la traite négrière
Événement : Lancement des “Big Conversations” à CARIFESTA XV
Thème du panel : “The Idea of Caribbean Civilization”
Modératrice : Dr. Carla Barnett, Secrétaire générale de la CARICOM
Un moment de conscience collective
C’est sous les arbres de la Golden Square Freedom Park, lieu symbolique des luttes ouvrières barbadiennes, que s’est ouvert le premier grand panel de débat de CARIFESTA XV. Intitulé “The Idea of Caribbean Civilization”, cette conversation inaugurale a réuni quatre grandes voix de la Caraïbe autour d’une question essentielle : Pouvons-nous penser la Caraïbe comme une civilisation à part entière ?
Ce panel d’ouverture a posé les bases de ce que pourrait être une architecture d’innovation caribéenne, à partir d’un socle mémorial, culturel et politique partagé. Dans cette logique, CARIFESTA XV devient un espace de réflexion collective où mémoire et avenir se rejoignent.
Des paroles fortes, des trajectoires croisées
Dr. Ralph Gonsalves, Premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, a ouvert la réflexion avec une définition de la civilisation comme état d’équilibre entre les dimensions visibles (infrastructures, systèmes) et invisibles (valeurs, comportements, résistances). Pour lui, la Caraïbe n’a pas besoin d’empire pour être une civilisation : « Il existe un génie résident dans notre peuple, fait de rationalités cachées, de ressources sous-exploitées ».
Sir Hilary Beckles, Vice-chancelier de l’Université des West Indies, a proposé une fresque historique puissante où la Barbade apparaît comme un territoire-pivot de la mémoire esclavagiste et de la lutte pour la liberté. Il a rappelé que la Barbade fut le premier territoire à développer le modèle de l’esclavage de type chattel, exporté ensuite dans tout l’hémispère.
➡️ Qu’est-ce que l’esclavage de type chattel ?
Issu du mot anglais chattel (biens meubles), ce système considérait les esclaves comme des propriétés au même titre qu’un cheval ou une maison. Selon le Barbados Slave Code of 1661, « tous les Africains arrivant sur l’île seront considérés comme des biens meubles et de l’immobilier ». Ce régime juridique faisait de l’esclavage une condition héréditaire, raciale et transmissible, où les enfants naissaient automatiquement esclaves, utilisés comme monnaie, hypothèque ou héritage. C’est ce modèle, initié à la Barbade, qui a ensuite servi de référence à d’autres colonies britanniques, notamment en Jamaïque et en Caroline du Sud.
Dr. June Soomer, diplomate et historienne de Sainte-Lucie, a ancré le débat dans les mobilités caraïbes, les apports des femmes et des diasporas. Elle a appelé à une décolonisation réelle des esprits, rappelant que « nous ne pouvons pas construire une civilisation caraïbe en hiérarchisant ses peuples ».
Enfin, Mia Amor Mottley, Première ministre de la Barbade, a livré une intervention magistrale sur les enjeux d’éducation, de technologie et de gouvernance à l’échelle caribéenne. Elle a averti : « La nouvelle colonisation ne viendra pas par la mer, elle entrera dans nos esprits via les plateformes numériques que nous ne contrôlons pas. » Elle appelle à bâtir un espace politique et pédagogique commun pour résister à l’uniformisation numérique.
Elle a illustré son propos par un exemple concret : le Barbados Slave Code of 1661. En interrogeant plusieurs plateformes d’intelligence artificielle, dont Microsoft Copilot, Perplexity et d’autres moteurs en ligne, elle a constaté qu’aucune ne pouvait fournir de réponse, révélant une incapacité à accéder à cette part cruciale de l’histoire caribéenne. Pour Mia Mottley, cet effacement numérique de la mémoire caribéenne révèle un danger majeur : si nos histoires disparaissent des archives accessibles aux nouvelles générations, alors la colonisation des esprits est déjà en marche. Dans ce contexte, CARIFESTA XV prend tout son sens en devenant une tribune pour redonner voix aux mémoires occultées.
Une vision partagée pour l’avenir
Le panel s’est achevé sur une vision partagée : la Caraïbe est déjà une civilisation. Non pas par imitation, mais par métissage, lutte, et solidarité. Une civilisation en devenir, à l’interface du monde africain, européen, amérindien, indien et asiatique.
Dans une séquence finale, chaque intervenant a été invité à partager une réflexion ultime.
Ralph Gonsalves a souligné que toute civilisation durable exige une base matérielle solide et une structure institutionnelle de coopération. Il a appelé à un “individualisme social” fondé sur la solidarité et la mer comme nouveau frontière civilisationnelle.
June Soomer a rappelé l’importance de se concevoir comme un collectif, et non une addition d’îles isolées. Selon elle, la Caraïbe ne pourra se connecter durablement à l’Afrique qu’en consolidant d’abord son unité interne.
Hilary Beckles a conclu avec une critique puissante du “Slave Code of 1661” et une revendication : “Nous, descendants de cette loi, disons non. Nous défendons l’humanité et l’égalité des droits”.
Mia Mottley a fermé la marche avec un plaidoyer pour la “scale” : une civilisation ne vit que si elle touche les masses. Elle a appelé à mobiliser les artistes, les jeunes et les créateurs comme vecteurs d’influence et de transformation. “Dans une époque de narrowcasting, il faut changer de modalités pour toucher les esprits”, a-t-elle affirmé.
Ce panel inaugural de CARIFESTA XV a rappelé une vérité essentielle : la Caraïbe ne se résume pas à un archipel de résistances passées, mais bien à une civilisation en mouvement. Une civilisation qui s’invente collectivement, entre mémoire, courage politique, et audace créative. À nous, peuples caribéens, de continuer à écrire cette histoire – ensemble, et à notre manière. Avec des moments comme ceux de CARIFESTA XV, il devient clair que l’art, la mémoire et la pensée critique sont les piliers d’une véritable civilisation caribéenne.
Dans l’esprit des organisateurs, CARIFESTA XV n’est pas seulement un festival, mais une étape décisive vers une conscience collective renouvelée. En inscrivant ces débats dans l’histoire, CARIFESTA XV se positionne comme un jalon majeur de la construction identitaire et culturelle caribéenne.