« Dèyè mòn, gen mòn », le proverbe qui a inspiré Paul Farmer

En Haïti, dans le Plateau central, une piste de montagne mène jusqu’à Morne Michel, l’un des villages les plus reculés que dessert Zanmi Lasante, l’organisation de santé cofondée par le médecin et anthropologue américain Paul Farmer. C’est en empruntant ce chemin, au milieu de crêtes qui semblent ne jamais s’arrêter, que l’écrivain Tracy Kidder comprend pourquoi un vieux dicton créole décrit si bien cet endroit, « Dèyè mòn, gen mòn ». Derrière la montagne, il y a une montagne. Kidder en fera le titre d’un livre qui fera connaître Haïti à des millions de lecteurs à travers le monde, bien au-delà de la Caraïbe.

Que signifie « Dèyè mòn, gen mòn » ?

« Dèyè mòn, gen mòn » se traduit littéralement par « au-delà des montagnes, encore des montagnes ». Le sens réel du proverbe va plus loin qu’un simple constat géographique, après un problème surmonté, un autre se présente presque toujours dans la vie. C’est une manière de dire que l’existence enchaîne les épreuves, sans pour autant inviter à baisser les bras. Le proverbe se transmet oralement depuis des générations en Haïti, bien avant qu’aucun livre ne s’en empare et ne le fasse voyager.

Habitants marchant sur un chemin de montagne dans le Plateau central en Haïti

Une sagesse née du relief haïtien

Le proverbe puise directement dans le paysage du pays. Haïti, dont le nom viendrait du mot taïno Ayiti, signifiant terre de hautes montagnes selon l’étymologie généralement retenue, est en grande partie couvert de reliefs qui s’enchaînent de la côte vers l’intérieur des terres. Ce relief a aussi longtemps isolé certaines communautés rurales du reste du territoire national. Dans la vie quotidienne, on emploie « Dèyè mòn, gen mòn » aussi bien pour une perte d’emploi suivie d’une hausse de loyer que pour un problème de santé qui s’ajoute à un autre. 

La formule ne cherche jamais à minimiser la difficulté. Elle la nomme, avec une lucidité que beaucoup de Haïtiens revendiquent comme un trait de caractère national. Elle circule aussi dans un registre plus léger, entre proches, pour commenter avec un sourire résigné une journée qui s’enchaîne mal après une autre, sans que la montagne suivante soit toujours grave.

Dèyè mòn, gen mòn : vallée du Plateau central en Haïti, un relief de montagnes qui s'enchaînent

Du sentier de Morne Michel à un livre lu dans le monde entier

En 2003, l’écrivain américain Tracy Kidder publie chez Random House « Mountains Beyond Mountains, The Quest of Dr. Paul Farmer, A Man Who Would Cure the World ». Le livre s’ouvre sur une citation en créole et en anglais, « Deye mon gen mon, Beyond mountains there are mountains ». 

Il raconte comment Paul Farmer, médecin formé à Harvard, fonde en 1987 avec Ophelia Dahl, Thomas J. White, Todd McCormack et Jim Yong Kim l’organisation Partners In Health, dont le pendant haïtien, Zanmi Lasante, naît d’une petite clinique ouverte à Cange en 1985. Zanmi Lasante, ce qui signifie littéralement « partenaires en santé » en créole, devient depuis le plus grand prestataire de soins non gouvernemental du pays. Farmer y bâtit sa conviction que l’accès aux soins ne devrait jamais dépendre du revenu d’un patient, une conviction qu’il porte ensuite bien au-delà d’Haïti, jusqu’au bout du monde.

Le livre de Kidder devient un best-seller du New York Times et reçoit le Lettre Ulysses Award for the Art of Reportage, faisant du proverbe haïtien un titre lu par des millions de personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Cange ni de Morne Michel. Paul Farmer, lui, poursuit ce travail jusqu’à sa mort au Rwanda, le 21 février 2022, à 62 ans.

Une philosophie encore vivante aujourd'hui

Le proverbe n’a jamais quitté la langue de tous les jours en Haïti, mais il circule désormais bien au-delà, porté par la notoriété du livre de Kidder jusque dans la diaspora haïtienne, où on le cite parfois pour désigner une résilience qui ne se dément pas d’une génération à l’autre. Cette même énergie collective, RK l’a déjà racontée à travers le konbit, cette tradition d’entraide qui transforme le travail commun en fête. « Dèyè mòn, gen mòn » en est peut-être l’autre versant, plus intime, celui qui rappelle qu’aucune montagne n’est vraiment la dernière et qu’il faut souvent continuer à marcher sans en voir le sommet. Qui, en Haïti ou ailleurs dans la Caraïbe, continue aujourd’hui de gravir la sienne ?

« Dèyè mòn, gen mòn » signifie littéralement « au-delà des montagnes, encore des montagnes » et exprime l’idée qu’après une difficulté surmontée, une autre se présente presque toujours dans la vie.

Le proverbe haïtien a donné son titre au livre de Tracy Kidder, « Mountains Beyond Mountains », publié en 2003, qui raconte le parcours du médecin Paul Farmer et de l’organisation Partners In Health en Haïti.

Zanmi Lasante, ce qui signifie « partenaires en santé » en créole haïtien, est l’organisation de santé née d’une clinique ouverte à Cange en 1985, devenue depuis le plus grand prestataire de soins non gouvernemental d’Haïti selon Partners In Health.

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