Au petit matin, à La Ciénaga, dans la Cordillère centrale de la République dominicaine, les randonneurs chargent les mules avant de s’enfoncer dans la forêt. Le sentier grimpe vite. La végétation change avec l’altitude, du feuillage tropical aux pins, puis à la forêt de nuages, jusqu’à des nuits où le froid surprend en pleine Caraïbe. Après deux ou trois jours de marche, parfois davantage selon la forme des randonneurs et la météo, le Pico Duarte apparaît, point culminant de toute la Caraïbe.
Le Pico Duarte, en République dominicaine, culmine selon le relevé GPS de précision réalisé en 2021 à 3 101,1 mètres, quelques mètres de plus que le chiffre de 3 087 mètres longtemps cité par l’office de tourisme dominicain. Dans les deux cas, aucun autre sommet de la Caraïbe, à Cuba, en Haïti, en Jamaïque ou à Porto Rico, ne le dépasse. Un sommet, pas une plage, pour raconter la République dominicaine autrement.
Pico Duarte, point culminant de la Cordillère centrale
Le Pico Duarte se trouve à cheval sur deux parcs nationaux, le parc national Armando Bermúdez et le parc national José del Carmen Ramírez, dans la Cordillère centrale, la chaîne montagneuse qui traverse le centre de l’île d’Hispaniola. Ces deux parcs protègent l’essentiel des forêts de moyenne et haute altitude du pays, un massif que les Dominicains surnomment parfois leurs Alpes tropicales. Une partie des pins qui couvrent les pentes du Pico Duarte appartient à une espèce que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde, le pino criollo, Pinus occidentalis, endémique de l’île.
La montée traverse plusieurs étages de végétation, forêt tropicale, forêt de pins, puis forêt de nuages, avant d’atteindre un sommet où les températures nocturnes approchent parfois zéro degré, loin de l’image tropicale la plus répandue de la République dominicaine. Cette même Cordillère centrale donne naissance au Yaque del Norte, le plus long fleuve du pays avec 386 kilomètres, qui prend sa source sur ses pentes avant de traverser tout le nord de l’île.
Un sommet qui a changé trois fois de nom
Le Pico Duarte n’a pas toujours porté ce nom. En 1851, l’explorateur germano-britannique Robert Hermann Schomburgk réalise la première ascension recensée du sommet et le baptise Monte Tina. Plus tard, le botaniste suédois Erik Leonard Ekman, qui explore longuement les montagnes de l’île au début du vingtième siècle, distingue ses deux points hauts sous les noms de Pelona Grande et Pelona Chica.
Sous la dictature de Rafael Trujillo, la montagne devient Pico Trujillo, un nom que le régime impose à plusieurs lieux emblématiques du pays durant ces années. Après la mort du dictateur en 1961, elle est renommée Pico Duarte, en hommage à Juan Pablo Duarte, l’un des pères fondateurs de la République dominicaine, figure de l’indépendance du pays proclamée en 1844. Le nom du plus haut sommet du pays porte ainsi, à lui seul, une partie de son histoire politique.
Trois jours de marche pour atteindre le sommet
L’ascension du Pico Duarte part le plus souvent de La Ciénaga, via Manabao, avant de rejoindre les campements de Compartición ou de la Valle de Lilís. Compter deux à trois jours de marche selon l’itinéraire choisi et la condition physique du groupe. Un guide et des mules pour le matériel sont obligatoires, à organiser depuis les hôtels de Jarabacoa ou directement au poste de La Ciénaga.
Jarabacoa, surnommée la ville du printemps éternel pour son climat de montagne autour de 16 à 25 degrés toute l’année, sert de porte d’entrée vers le sommet. Cette organisation fait vivre toute une économie locale de guides et de muletiers autour du Pico Duarte, très différente des hôtels du littoral ou des complexes de Punta Cana.
Le Pico Duarte reste peu visité comparé aux plages du Nord ou de l’Est dominicain, malgré son statut de plus haut sommet de toute la Caraïbe. Mais son altitude continue d’être mesurée et remesurée, le relevé de 2021 l’a encore montré, preuve qu’un sommet, même le plus élevé de la région, n’a jamais fini de se laisser connaître. Trois noms en un siècle et demi, Monte Tina, Pico Trujillo, puis Pico Duarte, racontent aussi un pays qui a longtemps cherché comment se nommer lui-même avant de choisir d’honorer un de ses pères fondateurs plutôt qu’un dictateur. La République dominicaine se raconte-t-elle mieux depuis une plage, ou depuis un sommet où il fait presque froid ?
Le Pico Duarte, en République dominicaine, avec 3 101 mètres selon le relevé de 2021. Aucun sommet de Cuba, d’Haïti, de la Jamaïque ou de Porto Rico ne le dépasse.
Il s’est appelé Monte Tina après sa première ascension en 1851, puis Pico Trujillo sous la dictature de Rafael Trujillo, avant d’être renommé Pico Duarte en 1961 en hommage à Juan Pablo Duarte.
Compter deux à trois jours de marche depuis La Ciénaga, avec un guide et des mules obligatoires pour le matériel.