Le 30 septembre, au marché de Laborie, Sainte-Lucie a ouvert son Mois du patrimoine kwéyòl. Jounen Kwéyòl 2026 aura lieu le 25 octobre, dans trois villages. Mais une question traverse la fête, celle de la transmission de la langue aux enfants.
Au marché de Laborie, une langue prend la parole
Mercredi 30 septembre, en fin d’après-midi, le marché de Laborie accueille le lancement du Mwa Ewitaj Kwéyòl. L’événement est organisé par le Folk Research Centre (FRC), avec le gouvernement et l’Events Company of Saint Lucia. Au programme, de la danse et de la musique folklorique. Monseigneur Patrick Anthony, fondateur du FRC, prend la parole. « Le kwéyòl est notre culture, le kwéyòl est notre identité, et chaque Saint-Lucien devrait comprendre que, si je ne connais pas ma langue, je passe à côté de beaucoup de choses sur moi-même », dit-il (traduction de propos tenus en anglais). Il ajoute que « nous l’avons créée, nous l’avons façonnée, nous l’avons formée », et qu’elle est « la base de tout ce qui est saint-lucien ».
Le directeur exécutif du FRC, Melchoir Henry, déclare le mois ouvert et annonce les trois communautés hôtes de Jounen Kwéyòl. Le thème de l’année tient en une phrase, « Kwéyòl-la Sé Sa Nou Tout », le kwéyòl appartient à tous.
Jounen Kwéyòl 2026, trois villages et un dimanche à 5 h
Le grand rendez-vous tombe le dimanche 25 octobre. Les festivités commencent à 5 h du matin, dans trois lieux. La Clery, à Castries Nord. Level Grounds, à La Caye (Dennery). Le parc de loisirs de Vieux Fort. À Dennery, la fête porte le thème « From the Field to the People », des champs aux gens.
Le mois a ses étapes. Une marche à l’aube, Douvan Jou, relie Belle Vue à Choiseul le 5 octobre. La Wènn Kwéyòl, l’élection de la reine créole, se tient le 10 octobre au Centre culturel national. Le 28, jour de la Journée internationale du créole, une conférence ferme le calendrier. Le 25, on porte le madras. On mange de la figue verte à la morue salée, des accras, du callaloo. On entend des tambours, des shak-shak, un banjo, un cuatro et un violon.
Près de quinze heures de radio, puis un village
Tout commence en 1983, sous la bannière de Bannzil Kréyòl, un regroupement d’îles créolophones. À Sainte-Lucie, la première Journée internationale du créole passe par la radio. Radio St. Lucia diffuse près de quinze heures de kwéyòl, dès 8 h du matin, avec une liaison de deux heures avec la Dominique. À Laborie, un débat réunit le public. À l’école de Fond Assau, une assemblée du matin ouvre un programme culturel.
L’année suivante, en 1984, la fête s’ouvre à toute une communauté. À Mon Repos, la journée s’ouvre par une messe en kwéyòl dite par le père Patrick Anthony. On honore Sesenne Descartes, figure du folklore saint-lucien. On sert des repas créoles, on joue au walaba, les groupes folkloriques se produisent. Selon le Saint Lucia Star, il vient des centaines de personnes de plus que prévu.
Plus de quarante ans plus tard, le FRC décrit Jounen Kwéyòl comme la plus grande activité culturelle du pays. Communautés, écoles, églises, entreprises et administrations y participent. Le FRC en attend une meilleure conscience de la valeur du kwéyòl, des liens entre classes sociales et des retombées économiques locales. L’an dernier, notre article sur le Mwa éwitaj Kwéyòl 2025 montrait déjà cet ancrage dans les communautés.
Une langue qui recule chez les enfants
Le kwéyòl est né, selon le FRC, de la rencontre entre des locuteurs du français et de langues d’Afrique de l’Ouest dans la société de plantation. Il reste présent dans les conversations, les proverbes et les chansons. L’anglais est la langue officielle de l’île. Le linguiste Hubert Devonish a mesuré le recul en 2022. En 1980, expliquait-il, la majorité des enfants entraient à l’école avec le kwéyòl comme première langue. Ils étaient désormais moins de 20 %. Il mettait en garde contre une école qui pourrait devenir « le cimetière de la langue » si les familles cessent de l’utiliser à la maison (Global Voices, traduction RK).
L’école a pourtant commencé à répondre. Depuis l’année scolaire 2024-2025, le kwéyòl est enseigné dans quinze écoles pilotes. Le ministre de l’Éducation, Shawn Edward, a annoncé l’initiative le 4 septembre 2024, après quatre décennies de plaidoyer. Le Premier ministre Philip J. Pierre l’avait promise le jour de l’Émancipation, en août 2022. Les annonces ne précisent ni les niveaux concernés ni les premiers résultats.
Ce que Jounen Kwéyòl 2026 change pour Sainte-Lucie
Face à ce recul, la fête a un rôle précis. Le FRC lui assigne trois buts, faire mesurer la force de la langue, rapprocher les classes sociales et créer des occasions économiques à partir des ressources culturelles. Elle relie aussi Sainte-Lucie à d’autres territoires. Le 28 octobre, la Journée internationale du créole réunit, selon le FRC, neuf territoires créolophones, Sainte-Lucie comprise, dont Haïti, la Guadeloupe, la Martinique, la Dominique, la Guyane, Maurice, les Seychelles et La Réunion. Chacun garde sa langue et son histoire.
Le thème de 2026 insiste sur le mot « tout ». Le kwéyòl n’appartient ni à une génération ni à un seul village. Pour le ministre John Paul Estephan, c’est une question de responsabilité. « Si le kwéyòl nous appartient, son avenir nous appartient aussi », a-t-il déclaré au lancement, selon St. Lucia Times. Le 25 octobre, trois villages répondront à leur manière. Dans dix ans, que parleront les enfants de ces trois villages ?
Crédit photos : © Travel Saint Lucia.
Questions fréquentes
Jounen Kwéyòl 2026 a lieu le dimanche 25 octobre, dès 5 h du matin. Elle se tient à La Clery (Castries Nord), à Level Grounds (La Caye, Dennery) et à Vieux Fort. Elle s’inscrit dans le Mois du patrimoine kwéyòl, lancé le 30 septembre à Laborie.
Elle existe pour faire connaître la force et la valeur du kwéyòl, selon le Folk Research Centre. Elle est née en 1983 d’une émission de radio, autour de la Journée internationale du créole du 28 octobre, avant de devenir en 1984 une fête communautaire à Mon Repos.
Non, l’anglais est la langue officielle de Sainte-Lucie. Le kwéyòl, un créole à base lexicale française, reste très présent dans la vie quotidienne et il est enseigné dans quinze écoles pilotes depuis l’année scolaire 2024-2025.