Une visite commentée pour redécouvrir Fort-de-France
Le samedi 20 septembre 2025, dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, l’association Abitē a guidé le public au cœur de Fort-de-France pour une visite commentée consacrée au modernisme. Pendant plus de deux heures, les participants ont parcouru les rues de la capitale martiniquaise, découvrant des bâtiments emblématiques du mouvement moderne, entre innovations architecturales, récits historiques et interrogations sur l’avenir de ce patrimoine.
L’immeuble Antilles de Louis Caillat
Le parcours lors des Journées Européennes du Patrimoine débute devant l’Immeuble Antilles, au 42-44 rue Garnier-Pagès. Construit en 1955 par l’architecte Louis Caillat pour le groupe Monplaisir, cet ensemble de sept étages est l’un des premiers bâtiments résidentiels modernes de la Martinique.
Pensé dans la lignée des expérimentations de Le Corbusier, il associe commerces, bureaux et logements. Ses deux ascenseurs, rarissimes à l’époque, ses passerelles aérées, ses « vérandas » d’entrée et ses brise-soleil témoignent de l’adaptation des principes modernistes au climat tropical. Orienté de façon à capter les alizés, l’immeuble propose une ventilation naturelle des appartements et des vues cadrées sur la rade et la cathédrale. Une étape marquante de ces Journées Européennes du Patrimoine en plein cœur de Fort-de-France.
De la BDAF à l’immeuble Merlande : les premières audaces modernes
En avançant dans la ville, la visite s’arrête devant l’ancien siège de la Banque de Développement des Antilles Françaises (BDAF). Construit en 1931 (Banque de la Martinique, future BDAF), il est souvent cité comme un exemple précoce de modernisme à Fort-de-France, même si ses façades ont subi plusieurs remaniements.
Plus loin, l’Immeuble Merlande marque un tournant commercial. Construit pour accueillir le grand magasin Au Printemps, puis devenu Galeries Lafayette, il incarne l’émergence d’une modernité urbaine tournée vers la consommation. Sa toiture-terrasse, conçue comme un espace utilisable, illustre l’innovation du modernisme : transformer le toit en « cinquième façade ». C’est dans cette continuité que les Journées Européennes du Patrimoine ont rappelé l’importance de conserver la mémoire commerciale de la ville.
Plein Ciel et les façades ventilées
L’Immeuble Plein Ciel, rue Victor-Schœlcher, présente une autre typologie : commerces au rez-de-chaussée, parking intégré, bureaux et logements aux étages. Ses brise-soleil protègent la façade ouest, tandis que le côté donnant sur la Savane est plus fermé. Endommagé lors du séisme de 2007, l’immeuble a été renforcé par une structure métallique, modifiant son apparence initiale.
À proximité, un autre bâtiment attire l’attention. Connue comme l’immeuble Mansour Chaussures, sa façade est rythmée de reliefs en béton qui servent aussi de ventilation naturelle. En hauteur, les initiales « LC » correspondent au promoteur qui l’a financé, et non à un architecte. Claustras et menuiseries en bois d’origine rappellent le souci d’adapter le modernisme aux ressources locales, un message que les Journées Européennes du Patrimoine ont choisi de mettre en avant.
un rare exemple de l'architecture brutaliste
Rue Victor-Schœlcher, la visite marque une pause devant la Maison des Combattants. Érigé dans les années 1970-1980, ce bâtiment illustre la tendance brutaliste, avec son béton brut et ses formes massives. Peu représenté en Martinique, ce style reste un témoignage précieux d’une époque architecturale internationale. Sa mise en lumière durant les Journées Européennes du Patrimoine souligne combien ce patrimoine discret mérite d’être reconnu.
L’église du Christ-Roi de Bethléem : foi et modernité
L’Église du Christ-Roi de Bethléem, construite dans les années 1960 par l’architecte Maurice de Lavigne Sainte-Suzanne, est un jalon majeur. Inspirée par les travaux d’Oscar Niemeyer et marquée par les réformes du concile Vatican II, elle traduit l’esprit d’ouverture liturgique dans une architecture tropicale : brise-soleil et jeux de lumière colorée.
Si des interventions récentes (menusieries et fermetures ajoutées dans les années 1990) ont altéré sa pureté initiale, l’église demeure un joyau du modernisme religieux martiniquais. Sa présentation lors de ces Journées Européennes du Patrimoine a suscité une forte émotion chez les visiteurs.
Juste à côté, la Mutualité attire aussi l’attention. Cet édifice, marqué par les influences de l’art déco et du modernisme, constitue un exemple de bâtiment social emblématique des années 1950, pensé pour incarner solidarité et progrès.
La Rotonde et l’Hôtel Impératrice : deux symboles face à face
Le long de la rue de la Liberté, la visite s’arrête devant La Rotonde. Conçu par Louis Caillat en 1942, ce bâtiment de bureaux a été entièrement réhabilité pour devenir le siège du Crédit Agricole. Sous la direction de l’architecte Bernard Leclercq, la structure a été reconstruite à l’identique et surélevée. Ce projet est présenté comme un modèle : préserver les fondations et adapter plutôt que démolir.
Un peu plus loin, l’Hôtel Impératrice, construit dans les années 1940-1950 par la famille Glaudon, illustre le modernisme balnéaire. Ses grandes terrasses ouvertes sur la mer, ses balcons et sa ventilation naturelle rappellent l’âge d’or de la touristification caribéenne. Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, ce monument a été perçu comme un symbole d’ouverture de Fort-de-France sur le monde.
La direction de la mer et l'hôtel de la Collectivité Territorial de Martinique à Fort-de-France
Le guide a insisté sur la place du béton dans l’urbanisme caribéen : matériau qui a permis une véritable révolution constructive, mais aussi source majeure d’émissions de CO₂. Cette halte a permis de rappeler la nécessité, aujourd’hui, de diversifier les matériaux, d’intégrer davantage le bois et le métal, et de concevoir une ville plus durable et plus respectueuse de son environnement.
L’ancienne Poste : un géant en attente
Non loin, l’Ancienne Poste, fermée depuis le séisme de 2007, s’impose par sa masse. Avec près de 3 000 m² de surface utile, le bâtiment suscite de vifs débats. Pour l’association Abitē, la solution est claire : plutôt que de détruire et générer des tonnes de déchets, il faudrait engager une réhabilitation parasismique, moins coûteuse et plus respectueuse de l’environnement. Un message en parfaite résonance avec l’esprit des Journées Européennes du Patrimoine, qui invitent à repenser l’avenir de notre patrimoine.
La Maison des Syndicats
La visite a également intégré la Maison des Syndicats, œuvre de l’architecte Marcel Salasc construite en 1948. Toujours utilisée pour sa fonction d’origine, elle incarne la continuité d’un bâtiment moderniste demeuré vivant au cœur de la ville.
L’Imprimerie Officielle : un adieu amer
La visite s’achève devant l’Imprimerie Officielle, construite en 1936 par l’ingénieur Donat Honoré. Destinée à imprimer les documents administratifs de l’État, elle abritait ateliers, bureaux, galeries de stockage et la maison du directeur.
Labellisé Architecture contemporaine remarquable, le bâtiment est pourtant promis à la démolition dans les jours qui suivent la visite. Un projet de rond-point doit prendre sa place. Pour l’association Abitē, la perte est immense : ce site aurait pu devenir une maison des écrivains, un musée de la ville ou un espace citoyen. La photo de groupe finale, prise devant sa façade, scelle un adieu collectif à un témoin majeur du patrimoine moderne, rappelant que chaque édition des Journées Européennes du Patrimoine est aussi un moment de vigilance.
Héritage moderniste et avenir de la ville
De l’immeuble Antilles à l’Imprimerie Officielle, cette visite commentée a révélé la richesse et la fragilité du patrimoine moderniste de Fort-de-France. Chaque arrêt racontait à la fois une époque et une question pour aujourd’hui : faut-il préserver, réhabiliter ou démolir ?
À travers les récits de Louis Caillat, Maurice de Lavigne Sainte-Suzanne ou Donat Honoré, la capitale martiniquaise dévoile un visage méconnu, celui d’une modernité tropicale inventive. Plus qu’un parcours architectural, la visite posait une question : quel avenir donner à ces architectures qui ont façonné la ville et qui pourraient encore la nourrir demain ?
Et c’est bien tout l’esprit des Journées Européennes du Patrimoine : marcher, observer, débattre et, surtout, transmettre.