Le mofongo est le plat que l’on rĂ©clame en premier Ă Porto Rico, une purĂ©e de plantain vert pilĂ©e au mortier, gĂ©nĂ©reuse et parfumĂ©e Ă l’ail. Mais son nom ne vient ni du taĂ¯no ni de l’espagnol, il vient d’Angola. Trois hĂ©ritages, taĂ¯no, africain et espagnol, se pilent encore aujourd’hui dans le mĂªme mortier de bois.
Un geste transmis en cuisine
Dans de nombreuses familles portoricaines, la première rencontre avec le mofongo se fait un dimanche, Ă table, souvent servi avec un bol de bouillon posĂ© Ă cĂ´tĂ©. Plusieurs cuisiniers de l’Ă®le racontent avoir grandi avec ce geste, celui d’un plantain vert frit puis pilĂ© dans un mortier de bois, bien avant de comprendre tout ce que ce plat raconte de l’histoire de Porto Rico.
Le mofongo est une purĂ©e de plantain vert frit, pilĂ©e au mortier de bois appelĂ© pilĂ³n, puis enrichie de chicharrĂ³n, la couenne de porc frite, d’ail et parfois de bouillon chaud. Ce geste du pilage, rĂ©pĂ©tĂ© dans les cuisines familiales comme dans les restaurants de San Juan, porte Ă lui seul trois hĂ©ritages qui se sont rencontrĂ©s sur l’Ă®le.
Un mot venu d'Angola
Le nom du plat ne vient ni du taĂ¯no ni de l’espagnol. Plusieurs historiens de l’alimentation qui ont Ă©tudiĂ© la cuisine portoricaine expliquent que le mot mofongo dĂ©rive de mfwenge mfwenge, une expression kikongo, langue parlĂ©e en Angola, qui dĂ©signe une grande quantitĂ© de quelque chose. La technique elle-mĂªme, piler un aliment amidonnĂ© en y ajoutant un liquide et une matière grasse pour l’assouplir, vient de la mĂªme origine ouest-africaine. Elle a Ă©tĂ© apportĂ©e sur l’Ă®le par des personnes africaines rĂ©duites en esclavage, qui prĂ©paraient dĂ©jĂ le fufu, un aliment pilĂ© Ă base de plantain, de manioc ou d’igname.
Trois hĂ©ritages dans un mĂªme mortier
Avant l’arrivĂ©e du fufu, les TaĂ¯nos, premiers habitants de Porto Rico, pilaient dĂ©jĂ leurs ingrĂ©dients dans des pilĂ³nes de bois, comme le montrent les vestiges archĂ©ologiques retrouvĂ©s sur l’Ă®le. Après la conquĂªte espagnole du dĂ©but du seizième siècle, qui a dĂ©cimĂ© la population taĂ¯no par la famine, les maladies et le travail forcĂ© dans les plantations et les mines, cette technique de pilage a perdurĂ©. Le sofrito, mĂ©lange d’oignon, d’ail, d’herbes et de piment originaire de la pĂ©ninsule IbĂ©rique, est venu s’y ajouter. Le plantain vert, abondant sur l’Ă®le, et le chicharrĂ³n, produit courant chez les vendeurs de rue, ont fait le reste. Peu de plats caribĂ©ens portent une histoire aussi prĂ©cisĂ©ment documentĂ©e jusqu’Ă une langue africaine identifiĂ©e.
Mofongo et mangĂº, deux histoires pour un mĂªme geste
Le mofongo n’est pas un cas isolĂ© dans la rĂ©gion. En RĂ©publique dominicaine voisine, le mangĂº, lui aussi Ă base de plantain vert Ă©crasĂ©, occupe une place tout aussi centrale dans les cuisines familiales. Des chercheurs qui Ă©tudient les cuisines nationales de la CaraĂ¯be hispanophone rĂ©sument la diffĂ©rence en une phrase, le plantain est frit dans le mofongo et bouilli dans le mangĂº, ce qui sĂ©pare les deux plats autant qu’une purĂ©e de pommes de terre se distingue de frites. Les deux partagent la mĂªme racine africaine, mais chacun raconte, Ă sa manière, l’histoire d’une Ă®le prĂ©cise.
Un plat de fĂªte, pas un plat de tous les jours
Plusieurs cuisiniers portoricains dĂ©crivent le mofongo comme un plat de fĂªte plutĂ´t qu’un plat quotidien, rĂ©servĂ© aux repas dominicaux en famille, Ă une bière fraĂ®che ou Ă une piña colada, tant sa prĂ©paration, gĂ©nĂ©reuse et minutieuse, ne se prĂªte pas Ă un repas pris Ă la hĂ¢te. Dans certains restaurants de l’Ă®le, il reste mĂªme absent de la carte, ses cuisiniers refusant de le proposer tant que sa prĂ©paration, longue et exigeante, ne peut pas Ăªtre garantie parfaite Ă chaque commande.
Au-delĂ de la table familiale, le mofongo a aussi gagnĂ© les cartes de restaurants plus gastronomiques de l’Ă®le, oĂ¹ il est parfois servi farci de fruits de mer, de poulet ou de bÅ“uf, sous le nom de mofongo relleno. RevisitĂ© de mille façons, il ne perd jamais sa base, le plantain pilĂ© au mortier, preuve qu’un geste ancien peut continuer Ă s’adapter aux goĂ»ts d’aujourd’hui sans renier son origine.
Une mémoire qui se pile encore
Plusieurs Portoricains racontent avoir dĂ©couvert le mofongo lors d’un repas de famille, se souvenant encore, des dĂ©cennies plus tard, de la première bouchĂ©e d’une purĂ©e de plantain nappĂ©e de sauce et de morceaux de porc. Cette mĂ©moire sensorielle continue de se transmettre aujourd’hui, sur l’Ă®le comme dans la diaspora, de main en main plutĂ´t que par un livre de recettes.
Ce que Porto Rico pile encore
Le mofongo n’appartient Ă aucun des trois peuples qui l’ont façonnĂ©, ni aux TaĂ¯nos, ni aux Africains rĂ©duits en esclavage, ni aux colons espagnols. Il appartient Ă ce qu’ils ont fabriquĂ© ensemble, de force ou par nĂ©cessitĂ©, dans un mortier de bois qui continue de cogner Ă Porto Rico. Reste Ă savoir combien de temps encore ce geste prĂ©cis, celui d’une grand-mère qui pile pour un enfant, se transmettra sans passer par une recette Ă©crite. Un prĂ©cĂ©dent RK TASTE s’Ă©tait penchĂ© sur un autre plat aux racines mĂ©tissĂ©es, l’Oil Down de Grenade.
Le mofongo est une purĂ©e de plantain vert frit, pilĂ©e au mortier de bois (pilĂ³n) avec de l’ail et du chicharrĂ³n, considĂ©rĂ©e comme le plat le plus emblĂ©matique de Porto Rico.
Le mot mofongo vient de mfwenge mfwenge, une expression kikongo parlĂ©e en Angola qui dĂ©signe une grande quantitĂ© de quelque chose, selon des historiens de l’alimentation portoricaine.
La principale diffĂ©rence tient Ă la cuisson du plantain, frit pour le mofongo portoricain et bouilli pour le mangĂº dominicain.