Nous arrivons à mi-parcours de la série Histoires des cinémas caribéens. Les quatre premiers épisodes ont parcouru près de trois décennies de cinéma, depuis Cuba dans les années 1960 jusqu’aux productions martiniquaises et curaciennes des années 1980. Ce cinquième volet entre dans les années 1990 avec deux films aux univers très différents. Siméon d’Euzhan Palcy plonge dans un imaginaire antillais où musique, fantôme et réalisme merveilleux se rencontrent. L’Homme sur les quais de Raoul Peck revient sur la dictature de François Duvalier en Haïti à travers le regard d’une enfant.

Vous êtes au cinquième épisode d’une série de dix. Quatre épisodes le précèdent déjà sur Richès Karayib et cinq autres poursuivront cette chronologie jusqu’en 2025.

1992: MARTINIQUE/GUADELOUPE - SIMÉON, D’EUZHAN PALCY

Suite à ses premières réalisations à Hollywood, Euzhan Palcy revient aux Antilles avec un film construit sur l’imaginaire magico-religieux caribéen à la manière d’un conte et tourné en Guadeloupe. Dans les vingt premières minutes, le professeur de musique Siméon, majestueusement interprété par Jean-Claude Duverger, décède. Dans l’incapacité de monter aux cieux, le fantôme de Siméon (nommé « l’esprit de la musique ») reste auprès de ses amis qui ont créé un groupe nommé « Jacaranda » et dont les différents membres sont joués par le véritable groupe Kassav’ (Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard en tête) qui inventa le zouk.

Il les aidera à faire valoir leur musique auprès de producteurs à Paris. En partie contée par la jeune Orélie (Lucinda Messager), l’intrigue de ce film nous présente la capitale française (reconstituée en studios) imaginée par une jeune Guadeloupéenne, en manière d’image d’Épinal, comme une « bascule » du regard : c’est désormais au centre hexagonal (et non plus aux territoires d’outre-mer) d’être vu comme une « carte postale ».

Surtout, ce film développe cinématographiquement un réalisme merveilleux, sorte de fantastique caribéen où les événements surnaturels sont vécus sans surprise et où les personnages interagissent en toute évidence avec un fantôme qu’ils ne voient pas (à la différence de la plupart des films de fantômes) mais entendent (en évidente consécration de l’oralité). Quelques années plus tard, Nord-Plage (2004), unique film réalisé par un Béké des Antilles françaises (descendant d’une famille esclavagiste) à ce jour, sur un scénario de Patrick Chamoiseau (Prix Goncourt 1992), s’inscrira brillamment dans cette veine qui palpite timidement depuis les premiers films du cinéma antillais. Siméon, entre jubilation et originalité !

cinémas caribéens
Siméon d’Euzhan Palcy, 1992 ©AMLF/JMJ Productions – Martinique/Guadeloupe

1993: HAÏTI – L’HOMME SUR LES QUAIS, DE RAOUL PECK

Définir le cinéma haïtien est chose difficile. En effet, à la différence d’autres cinématographies caribéennes plus « encadrées », à Cuba comme en Jamaïque par exemple, ou à la production rare, telles que celle d’Antigua-et-Barbuda, à Haïti, de nombreux films sont tournés, parfois dans des conditions techniques fragiles, et rencontrent un franc succès auprès de la population malgré leur caractère semi-professionnel.

On peut penser, en particulier, à des films tels Le Président a-t-il le sida ? (2006), avec le célèbre Jimmy Jean-Louis qui joua l’« Haïtien » dans la série américaine Heroes (2006-2010), et Les Amours d’un zombi (2010) d’Arnold Antonin avec la future réalisatrice de Freda (2021) Gessica Généus, un réalisateur incontournable, surtout connu pour ses documentaires et son acharnement à rendre compte de la réalité haïtienne au quotidien.

Une date est souvent avancée : la sortie du moyen-métrage Anita de Rassoul Labuchin en 1980. Du côté des longs-métrages de fiction, L’Homme sur les quais est incontournable, ne serait-ce qu’au regard de sa distribution à l’international et de la carrière de Raoul Peck : entre autres, la fiction Lumumba (2000), les documentaires I Am Not Your Negro (2016) sur l’intellectuel James Baldwin et Orwell : 2+2 = 5 (2025) ou encore la série documentaire Exterminez toutes ces brutes (2021), sans compter son poste de directeur de la prestigieuse école de cinéma FÉMIS (2010-2019).

Sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes, L’Homme sur les quais est un film rare dans les cinémas caribéens par son attachement à de nombreux effets de lenteur, via le jeu des comédiens et de nombreux mouvements-caméra (dès la première séquence), qui rendent compte de la tension permanente existant à la période de la dictature de François Duvalier (1957-1971) qui, parfois, explose sans crier gare dans une mise en scène toujours résolument sobre.

Vue par les yeux d’une jeune fille d’un opposant du régime, fermement défendue par sa grand-mère, interprétée avec dignité par la célèbre chanteuse Toto Bissainthe (décédée peu après le film), l’intrigue du film se conclut sur la voix-off de l’enfant : « alors même que mon histoire cesse d’être que la mienne propre et devient celle de tous… ». Un film majeur sur la dictature.

cinémas caribéens
L’Homme sur les quais de Raoul Peck,1993 ©Acteurs Auteurs Associés – Haïti

À propos de l'auteur

Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).

La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.

Série Histoires des cinémas caribéens. S4/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S6/10.

La cinéaste haïtienne Gessica Généus vient de recevoir à Rome le Prix du meilleur film du Festival de la Villa Médicis pour « Marie Madeleine». Ce long métrage en créole, situé à Jacmel, sort en France le 21 octobre. Le prix, doté de 5 000 euros et d’une résidence, s’ajoute à un parcours qui est passé par Cannes et Cabourg.

« Le film n’est même pas une distorsion de la réalité, c’est la réalité. » Gessica Généus prononce cette phrase à propos du bordel de Jacmel où se déroule son film, dans un entretien publié par le Festival de Cannes en mai. Elle dit aussi vouloir explorer « notre rapport en tant que peuple avec la moralité, en Haïti ». Quatre mois plus tard, un jury à Rome récompense ce regard.

La sixième édition du Festival de la Villa Médicis s’est tenue du 16 au 20 septembre 2026. Le jury réunissait l’actrice et réalisatrice Zar Amir Ebrahimi, l’artiste Rosa Barba et le réalisateur Radu Jude. Il a choisi « Marie Madeleine » pour le Prix du meilleur film, doté de 5 000 euros et d’une résidence à la Villa Médicis. Selon le festival, le jury salue une exploration de ce qui se passe lorsque la croyance devient à la fois un refuge et une prison, ainsi que le courage de sa vision et l’humanité extraordinaire de son cinéma.

Jacmel, une travailleuse du sexe et un évangéliste

Le film se déroule à Jacmel, sur la côte sud d’Haïti. Marie Madeleine y travaille comme prostituée. Elle croise Joseph, un jeune évangéliste, et une relation naît entre ces deux êtres que tout oppose. Gessica Généus joue elle-même le rôle principal, aux côtés de Béonard Monteau, qui incarne Joseph. Le long métrage dure 104 minutes et alterne créole haïtien et français.

C’est une coproduction entre la France, Haïti, la Belgique, le Luxembourg et le Canada. La société française Sanosi Productions en est la productrice principale. La société haïtienne Ayizan Productions figure parmi les coproducteurs.

Bâtiment colonial jaune à balcons et tourelle au toit rouge dans une rue de Jacmel, en Haïti
Un bâtiment colonial à tourelle dans une rue de Jacmel, en Haïti.
Rue animée de Jacmel, en Haïti, avec des marchands, des paniers et une église blanche au fond
Une rue commerçante de Jacmel, en Haïti.

Gessica Généus, une réalisatrice qui a commencé à dix-sept ans

Gessica Généus a grandi à Port-au-Prince. Elle débute comme actrice à dix-sept ans, dans « Barikad », de Richard Sénécal. Elle réalise ensuite des documentaires. « Douvan jou ka leve » lui vaut le Grand Prix du premier FIFAC, le festival documentaire Amazonie-Caraïbes, en Guyane. En 2021, son premier long métrage de fiction, « Freda », est sélectionné à Cannes, dans la section Un Certain Regard.

Selon le Washington Post, « Freda » était alors le premier film haïtien sélectionné à Cannes depuis 1993. Le quotidien américain ajoute que la réalisatrice a eu du mal à financer le projet, en partie parce qu’elle tenait à des dialogues en créole. Le film a aussi été proposé par Haïti à l’Oscar du meilleur film international. Les deux longs métrages se passent en Haïti et suivent des femmes.

Affiche du film « Marie Madeleine », un film de Gessica Généus, avec une femme aux cheveux rouges qui fume devant un camion, mention Cannes Première 2026
Affiche du film « Marie Madeleine », présenté à Cannes Première en 2026. © Gessica Généus - Facebook

Cannes, Cabourg, Rome, le parcours de « Marie Madeleine »

« Marie Madeleine » a été présenté à Cannes le 14 mai 2026, dans la section Cannes Première. Il a reçu ensuite le Grand Prix du Festival de Cabourg, en juin, pour sa quarantième édition, que Le Nouvelliste présente comme sa première grande récompense. Le film a aussi été projeté à Toronto, dans le programme Centrepiece, puis à Calgary le 28 septembre. Namur l’attend le 3 octobre.

Gessica Généus compte désormais deux films à Cannes, en 2021 et en 2026. Le média haïtien Chokarella la présente comme la première réalisatrice haïtienne à décrocher le prix de la Villa Médicis.

Femme posant devant l’affiche géante du 79e Festival de Cannes sur le Palais des festivals
Devant l’affiche géante du 79e Festival de Cannes. © Gessica Généus - Facebook

Ce que ce prix change pour Gessica Généus et le cinéma haïtien

L’effet concret sur le cinéma haïtien reste à mesurer. Certains faits sont pourtant déjà là. Un film situé à Jacmel, parlé en créole et réalisé par une Haïtienne, qui y tient aussi le rôle principal, circule dans des festivals d’Europe et d’Amérique du Nord. Il sera distribué en salles en France par Pyramide Distribution. La résidence à la Villa Médicis offre par ailleurs à la réalisatrice un temps de travail à Rome, dont le festival n’a pas encore précisé la date.

Le public français pourra voir « Marie Madeleine » en salles à partir du 21 octobre. Dès le 6 octobre, le FIFAC ouvre sa huitième édition à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, un festival que Gessica Généus connaît bien pour y avoir été primée, puis pour avoir présidé son jury en 2024. Reste une question que ce parcours pose sans y répondre. Après « Freda » et « Marie Madeleine », quels autres films haïtiens en créole trouveront à leur tour le chemin de Cannes et de Rome ?

Questions fréquentes

Elle a reçu le Prix du meilleur film du Festival de la Villa Médicis, à Rome. Ce prix est doté de 5 000 euros et d’une résidence à la Villa Médicis. La sixième édition du festival s’est tenue du 16 au 20 septembre 2026.

Le film se déroule à Jacmel, sur la côte sud d’Haïti. Marie Madeleine y travaille comme prostituée et croise Joseph, un jeune évangéliste. Une relation naît entre ces deux êtres que tout oppose. La réalisatrice joue le rôle principal, aux côtés de Béonard Monteau. Le film dure 104 minutes et alterne créole haïtien et français.

Le film sort en salles en France le 21 octobre, distribué par Pyramide Distribution. Il a été présenté à Cannes le 14 mai 2026, dans la section Cannes Première, puis projeté à Toronto et à Calgary le 28 septembre. Namur l’attend le 3 octobre.

En Haïti, la soup joumou est la soupe que l’on prépare chaque 1er janvier, jour de l’indépendance du pays. Faite de giraumon, de bœuf et de légumes, elle est devenue en 2021 le seul plat caribéen inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Mais le récit qui la relie directement à l’indépendance de 1804 reste, aujourd’hui encore, un point débattu par une partie de l’historiographie haïtienne.

Une soupe préparée avant le lever du jour

Dans de nombreux foyers haïtiens, la préparation de la soup joumou commence dès le 31 décembre au soir, pour être prête au réveil du 1er janvier. Le giraumon, une courge d’hiver à chair orangée, est épluché puis bouilli avant d’être réduit en purée pour former la base du bouillon. On y ajoute ensuite du bœuf, des pâtes courtes, et des légumes coupés en morceaux, carottes, poireau, céleri, chou. Ce geste, répété chaque fin d’année dans les cuisines d’Haïti comme dans celles de la diaspora, ouvre un jour que les Haïtiens associent directement à la liberté du pays.
Giraumon, légumes et ingrédients pour la soup joumou

Le giraumon, la courge qui donne son nom au plat

Le mot joumou vient du créole haïtien et désigne précisément le giraumon, cette courge cultivée dans plusieurs régions rurales d’Haïti. La soup joumou, littéralement soupe de giraumon, tient sa couleur orangée et sa texture épaisse de ce légume, écrasé jusqu’à devenir la base du bouillon. Le giraumon reste l’ingrédient qui donne son identité au plat, même si la recette varie ensuite d’une famille haïtienne à l’autre selon les légumes disponibles et les habitudes transmises de génération en génération.

Saint-Domingue, une colonie bâtie sur le travail forcé

Le récit de la soup joumou prend racine dans la colonie française de Saint-Domingue, devenue Haïti après 1804. Saint-Domingue comptait, à la fin du dix-huitième siècle, parmi les colonies les plus riches de l’empire colonial français, une richesse construite sur le travail forcé de centaines de milliers de personnes réduites en esclavage dans les plantations de canne à sucre et de café. C’est dans ce contexte de contrainte et de hiérarchie stricte des tables que s’ancre le récit fondateur attaché à la soup joumou, une histoire d’endurance que rappelle le proverbe Dèyè mòn, gen mòn, déjà raconté par Richès Karayib.

Carte d'Haïti, Port-au-Prince, ancienne colonie de Saint-Domingue

Le récit transmis d'un interdit colonial

Le récit le plus largement transmis en Haïti raconte que les personnes réduites en esclavage cultivaient le giraumon dans les jardins des plantations sans avoir le droit d’en consommer la soupe, réservée à la table des colons. Ce récit veut que la soup joumou soit devenue, après la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, le symbole d’un droit nouvellement acquis, celui de manger ce que l’on cultive de ses propres mains. Une partie de la tradition orale attribue à Marie-Claire Heureuse Félicité, épouse du premier chef d’État haïtien Jean-Jacques Dessalines, la distribution de cette soupe ce jour-là, dans une ambiance festive marquant la rupture avec l’esclavage colonial.

Soup joumou servie avec une cuillère, soupe traditionnelle du 1er janvier en Haïti

Un récit que l'histoire académique n'a pas confirmé

Le récit du 1er janvier 1804, largement repris par la presse et par les familles haïtiennes elles-mêmes, n’est cependant pas établi par des travaux d’historiens ou d’anthropologues publiés à ce jour. Une critique documentée, publiée par l’écrivain et linguiste Robert Berrouët-Oriol sur le site Fondas Kréyol, relève qu’aucune source académique à comité de lecture ne confirme la scène précise du 1er janvier 1804 attribuée à Marie-Claire Heureuse Félicité, et souligne que celle-ci était analphabète, ce qui interroge certaines versions du récit qui lui prêtent des écrits personnels.

La soup joumou reste donc, en l’état des recherches disponibles, une histoire que les Haïtiens se racontent et se transmettent comme un fait d’identité nationale, plus qu’un épisode daté et documenté par une institution historique.

Le seul plat caribéen distingué par l'UNESCO

Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est la reconnaissance internationale du plat lui-même. En décembre 2021, l’UNESCO a inscrit la soup joumou sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sous le nom de soupe au giraumon. Cette inscription fait de la soup joumou le seul plat originaire de la Caraïbe à figurer aujourd’hui sur cette liste, une distinction qu’aucun autre pays de la région ne partage à ce jour, et qui trouve un écho dans le dossier RK sur les patrimoines caribéens reconnus par l’UNESCO.

Le dossier d’inscription de l’UNESCO décrit explicitement une pratique familiale et communautaire, portée par les femmes qui cuisinent, les enfants qui participent aux préparatifs, et les cultivateurs qui fournissent le giraumon.

Bol de soup joumou vu de dessus, soupe traditionnelle haïtienne

Une transmission qui continue, en Haïti et dans la diaspora

Chaque 1er janvier, la soup joumou continue de réunir les familles haïtiennes autour d’un même bol, en Haïti comme dans les communautés haïtiennes de la diaspora, au Canada, aux États-Unis ou en France. Des paroisses et des associations organisent, ce jour-là, des distributions communautaires qui prolongent à l’échelle d’un quartier un geste qui commence toujours à l’échelle d’une cuisine familiale, dans le même esprit de solidarité que le konbit, la tradition d’entraide déjà racontée par Richès Karayib.

Pour de nombreux jeunes Haïtiens nés loin d’Haïti, la soup joumou du 1er janvier reste l’occasion d’apprendre, autour d’un bol, ce que leurs parents racontent de l’histoire du pays, entre le récit transmis de génération en génération et ce que confirment aujourd’hui les institutions internationales.

Soup joumou avec haricots, maïs et légumes, plat traditionnel haïtien

Ce que la soup joumou continue de nourrir

La soup joumou n’a besoin d’aucune preuve académique définitive pour continuer de réunir les familles haïtiennes chaque 1er janvier. Reste une question que la soupe elle-même ne referme jamais tout à fait, celle de savoir comment un peuple choisit de raconter sa propre liberté d’une génération à l’autre, et ce que cette transmission continue de dire d’Haïti aujourd’hui.

La soup joumou est une soupe haïtienne à base de giraumon, de bœuf, de pâtes et de légumes, traditionnellement préparée et consommée le 1er janvier, jour de l’indépendance d’Haïti.

Le récit le plus répandu raconte que les personnes réduites en esclavage n’avaient pas le droit de consommer cette soupe sous la colonie française de Saint-Domingue, et qu’elle est devenue, après l’indépendance du 1er janvier 1804, le symbole d’une liberté nouvellement acquise. Cet épisode précis n’est toutefois pas confirmé par des sources académiques à ce jour.

Oui, l’UNESCO a inscrit la soup joumou, sous le nom de soupe au giraumon, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en décembre 2021, ce qui en fait le seul plat caribéen à bénéficier à ce jour de cette reconnaissance.

En Haïti, dans le Plateau central, une piste de montagne mène jusqu’à Morne Michel, l’un des villages les plus reculés que dessert Zanmi Lasante, l’organisation de santé cofondée par le médecin et anthropologue américain Paul Farmer. C’est en empruntant ce chemin, au milieu de crêtes qui semblent ne jamais s’arrêter, que l’écrivain Tracy Kidder comprend pourquoi un vieux dicton créole décrit si bien cet endroit, « Dèyè mòn, gen mòn ». Derrière la montagne, il y a une montagne. Kidder en fera le titre d’un livre qui fera connaître Haïti à des millions de lecteurs à travers le monde, bien au-delà de la Caraïbe.

Que signifie « Dèyè mòn, gen mòn » ?

« Dèyè mòn, gen mòn » se traduit littéralement par « au-delà des montagnes, encore des montagnes ». Le sens réel du proverbe va plus loin qu’un simple constat géographique, après un problème surmonté, un autre se présente presque toujours dans la vie. C’est une manière de dire que l’existence enchaîne les épreuves, sans pour autant inviter à baisser les bras. Le proverbe se transmet oralement depuis des générations en Haïti, bien avant qu’aucun livre ne s’en empare et ne le fasse voyager.

Habitants marchant sur un chemin de montagne dans le Plateau central en Haïti

Une sagesse née du relief haïtien

Le proverbe puise directement dans le paysage du pays. Haïti, dont le nom viendrait du mot taïno Ayiti, signifiant terre de hautes montagnes selon l’étymologie généralement retenue, est en grande partie couvert de reliefs qui s’enchaînent de la côte vers l’intérieur des terres. Ce relief a aussi longtemps isolé certaines communautés rurales du reste du territoire national. Dans la vie quotidienne, on emploie « Dèyè mòn, gen mòn » aussi bien pour une perte d’emploi suivie d’une hausse de loyer que pour un problème de santé qui s’ajoute à un autre. 

La formule ne cherche jamais à minimiser la difficulté. Elle la nomme, avec une lucidité que beaucoup de Haïtiens revendiquent comme un trait de caractère national. Elle circule aussi dans un registre plus léger, entre proches, pour commenter avec un sourire résigné une journée qui s’enchaîne mal après une autre, sans que la montagne suivante soit toujours grave.

Dèyè mòn, gen mòn : vallée du Plateau central en Haïti, un relief de montagnes qui s'enchaînent

Du sentier de Morne Michel à un livre lu dans le monde entier

En 2003, l’écrivain américain Tracy Kidder publie chez Random House « Mountains Beyond Mountains, The Quest of Dr. Paul Farmer, A Man Who Would Cure the World ». Le livre s’ouvre sur une citation en créole et en anglais, « Deye mon gen mon, Beyond mountains there are mountains ». 

Il raconte comment Paul Farmer, médecin formé à Harvard, fonde en 1987 avec Ophelia Dahl, Thomas J. White, Todd McCormack et Jim Yong Kim l’organisation Partners In Health, dont le pendant haïtien, Zanmi Lasante, naît d’une petite clinique ouverte à Cange en 1985. Zanmi Lasante, ce qui signifie littéralement « partenaires en santé » en créole, devient depuis le plus grand prestataire de soins non gouvernemental du pays. Farmer y bâtit sa conviction que l’accès aux soins ne devrait jamais dépendre du revenu d’un patient, une conviction qu’il porte ensuite bien au-delà d’Haïti, jusqu’au bout du monde.

Le livre de Kidder devient un best-seller du New York Times et reçoit le Lettre Ulysses Award for the Art of Reportage, faisant du proverbe haïtien un titre lu par des millions de personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Cange ni de Morne Michel. Paul Farmer, lui, poursuit ce travail jusqu’à sa mort au Rwanda, le 21 février 2022, à 62 ans.

Une philosophie encore vivante aujourd'hui

Le proverbe n’a jamais quitté la langue de tous les jours en Haïti, mais il circule désormais bien au-delà, porté par la notoriété du livre de Kidder jusque dans la diaspora haïtienne, où on le cite parfois pour désigner une résilience qui ne se dément pas d’une génération à l’autre. Cette même énergie collective, RK l’a déjà racontée à travers le konbit, cette tradition d’entraide qui transforme le travail commun en fête. « Dèyè mòn, gen mòn » en est peut-être l’autre versant, plus intime, celui qui rappelle qu’aucune montagne n’est vraiment la dernière et qu’il faut souvent continuer à marcher sans en voir le sommet. Qui, en Haïti ou ailleurs dans la Caraïbe, continue aujourd’hui de gravir la sienne ?

« Dèyè mòn, gen mòn » signifie littéralement « au-delà des montagnes, encore des montagnes » et exprime l’idée qu’après une difficulté surmontée, une autre se présente presque toujours dans la vie.

Le proverbe haïtien a donné son titre au livre de Tracy Kidder, « Mountains Beyond Mountains », publié en 2003, qui raconte le parcours du médecin Paul Farmer et de l’organisation Partners In Health en Haïti.

Zanmi Lasante, ce qui signifie « partenaires en santé » en créole haïtien, est l’organisation de santé née d’une clinique ouverte à Cange en 1985, devenue depuis le plus grand prestataire de soins non gouvernemental d’Haïti selon Partners In Health.

Quatre artistes, quatre territoires, quatre trajectoires. Le 19 septembre 2026, la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, accueillera une cérémonie où Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction particulière. Les Caribbean Music Awards 2026 les réuniront sur une même scène, mais leurs parcours racontent des histoires différentes de la musique caribéenne et de sa capacité à dépasser les frontières.

Une scène, quatre héritages

L’annonce faite par les Caribbean Music Awards met en avant quatre honneurs distincts. Patra recevra le Lifetime Achievement Award. Calypso Rose sera distinguée par l’Elite Calypso Honors. Alan Cavé recevra l’Elite Konpa Honors, tandis que Shyne sera récompensé par le Global Ambassador Award.

Ce choix dessine presque une carte musicale de la région. La Jamaïque, Trinidad-et-Tobago, Haïti et le Belize se retrouvent ainsi représentés par des artistes dont les carrières ont suivi des chemins très différents. Plus qu’une simple liste de lauréats, cette sélection offre une lecture de la diversité culturelle caribéenne.

Patra, une figure du dancehall jamaïcain

Avec Patra, les Caribbean Music Awards 2026 mettent à l’honneur une artiste associée à une période importante de l’internationalisation du dancehall jamaïcain. Son style, son identité visuelle et son positionnement ont contribué à rendre visible une présence féminine forte dans un univers musical souvent dominé par des figures masculines.

Le Lifetime Achievement Award souligne cette dimension de longévité et d’influence. Il ne s’agit pas seulement de rappeler des succès passés, mais de reconnaître une artiste dont l’image reste attachée à une étape marquante de la circulation du dancehall hors de la Jamaïque.

Caribbean Music Awards
@Queen Patra

Calypso Rose, la mémoire vivante du calypso

Calypso Rose représente une autre histoire. Originaire de Tobago, elle incarne depuis des décennies la puissance narrative du calypso, un genre qui raconte la société, commente son époque et transforme la scène en espace de parole.

L’Elite Calypso Honors met donc en lumière davantage qu’une carrière individuelle. À travers elle, c’est aussi une tradition musicale profondément liée à Trinidad-et-Tobago qui sera célébrée. Sa présence à Port of Spain donnera à cette distinction une résonance particulière : celle d’une artiste honorée au cœur du territoire auquel son histoire musicale reste intimement liée.

Caribbean Music Awards
©Calypso Rose © Absolt

Alan Cavé et la circulation du konpa

Avec Alan Cavé, le konpa haïtien prend lui aussi place dans cette photographie régionale. Le chanteur appartient à ces artistes dont la carrière s’est construite entre Haïti, la diaspora et des publics installés bien au-delà du territoire d’origine.

Son Elite Konpa Honors rappelle que la musique caribéenne ne circule pas uniquement à travers les genres bénéficiant d’une forte visibilité dans les marchés anglophones. Le konpa dispose de ses propres réseaux, de ses communautés et de sa mémoire collective. La distinction d’Alan Cavé remet cette histoire au centre d’une scène pensée pour célébrer les sons de toute la Caraïbe.

@Alan Cavé

Shyne, une influence qui dépasse la musique

Le parcours de Shyne apporte une quatrième lecture. Originaire du Belize, il est distingué par un Global Ambassador Award, une catégorie qui dépasse la seule performance musicale. Son parcours public a progressivement associé musique, représentation et promotion de son pays sur la scène internationale. Cette récompense élargit donc la définition même de l’influence culturelle. Faire rayonner la Caraïbe peut passer par une chanson, un genre musical ou une carrière artistique, mais aussi par la capacité à porter l’image d’un territoire au-delà de ses frontières.

Caribbean Music Awards
@Shyne

Quatre manières de faire voyager la Caraïbe

Réunir Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne permet finalement de voir ce que les Caribbean Music Awards 2026 veulent célébrer cette année : non pas une seule identité musicale caribéenne, mais plusieurs héritages capables de coexister. Dancehall, calypso, konpa et représentation culturelle ne racontent pas la même histoire. Pourtant, chacun montre comment un territoire peut produire une voix qui voyage, se transforme et rencontre d’autres publics.

Sur cette scène, leurs différences deviendront donc le véritable fil rouge : quatre héritages, quatre rapports au monde, et une même capacité à inscrire des créations caribéennes dans des circulations internationales et durables. Le 19 septembre, ces quatre trajectoires se croiseront à Port of Spain. Et c’est peut-être là que réside la force de cette édition : rappeler que la Caraïbe rayonne précisément parce qu’elle ne parle jamais d’une seule voix.

Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction spéciale aux Caribbean Music Awards 2026.

Patra recevra le Lifetime Achievement Award, Calypso Rose l’Elite Calypso Honors, Alan Cavé l’Elite Konpa Honors et Shyne le Global Ambassador Award.

La cérémonie des Caribbean Music Awards 2026 aura lieu le 19 septembre 2026 à la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, Trinidad-et-Tobago.

À Sainte-Lucie, lors de la 51e réunion des chefs de gouvernement de la CARICOM, Dr Hyginus « Gene » Leon, directeur exécutif du DBRP/The Nature Bank, a présenté, au cours d’un événement parallèle consacré aux réparations, une idée ambitieuse : utiliser la justice réparatrice pour repenser le développement caribéen. Ici, elle ne désigne pas uniquement une compensation financière. Elle vise à reconnaître les conséquences de l’esclavage et de la colonisation, à réparer les dommages et à transformer les mécanismes qui continuent à les reproduire.

Quatre richesses pour mesurer le développement

Le développement est souvent évalué à travers la croissance, les investissements et les infrastructures. Cette lecture reste incomplète. Une économie peut construire des routes, des ports ou des hôtels tout en affaiblissant ses ressources naturelles, sa population ou ses institutions. La réflexion repose sur quatre formes de richesse. Le capital produit comprend les infrastructures, les entreprises et les ressources financières. Le capital naturel réunit les sols, les forêts, l’eau, les récifs et le climat. Le capital humain englobe la santé, l’éducation, les compétences et la dignité. Enfin, le capital sociétal concerne les institutions, la cohésion et la confiance.

justice réparatrice

Le progrès suppose que ces quatre richesses avancent ensemble. Lorsqu’une forme de capital se développe en détruisant les autres, la croissance devient fragile. Un territoire peut afficher de bons résultats économiques tout en épuisant les bases qui rendent cette prospérité possible.

justice réparatrice

Une erreur économique vieille de cinq siècles

La justice réparatrice prend ici une dimension plus large. Elle part d’un constat historique : pendant des siècles, le système économique a donné un prix aux biens produits tout en réduisant les personnes et la nature à des ressources disponibles. La loi britannique d’abolition de 1833 illustre cette logique. Plus de 800 000 personnes réduites en esclavage ont été libérées. Pourtant, les 20 millions de livres mobilisés ont indemnisé les propriétaires, tandis que les personnes libérées n’ont reçu aucune compensation. La valeur financière de la propriété a été reconnue ; celle de la vie humaine est restée absente du bilan.

justice réparatrice

Cette logique d’extraction n’a pas entièrement disparu. Le cacao produit au Ghana et en Côte d’Ivoire alimente une industrie mondiale, alors que les producteurs et les territoires d’origine ne conservent qu’une faible part de la valeur créée. Les revenus restent bas, les forêts reculent et l’essentiel des profits se concentre ailleurs.

justice réparatrice

Réparations, climat et inégalités : une même racine

Les réparations liées à l’esclavage, les pertes et dommages climatiques et la lutte contre les inégalités sont souvent traitées séparément. Pourtant, ces enjeux reposent sur une même erreur : ne compter qu’une partie de la richesse réelle. Dans la Caraïbe, cette contradiction est visible. Une mangrove peut être détruite pour rendre un projet rentable à court terme. Sa capacité à protéger les côtes, à limiter les dégâts d’une tempête ou à soutenir la pêche n’apparaît pas toujours dans le calcul initial. Lorsque la catastrophe survient, le territoire doit financer la reconstruction, souvent par la dette. La valeur de la nature est ignorée au départ, puis son absence devient une facture collective.

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La justice réparatrice relie ainsi mémoire, économie et environnement. Elle pose une question concrète : comment réparer une injustice historique sans reproduire les mêmes déséquilibres dans les décisions présentes ?

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Secourir, reconstruire et transformer

Trois étapes structurent la justice réparatrice : secourir, reconstruire et repositionner. La première répond aux urgences immédiates. La deuxième restaure ce qui a été perdu. La troisième transforme les règles afin que les dommages ne se répètent pas. Cette dernière étape est décisive. Reconstruire une maison sur la même faille revient à préparer son prochain effondrement. De même, une compensation dispersée dans des projets isolés peut produire des résultats temporaires sans corriger les causes profondes de la vulnérabilité.

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La justice réparatrice pourrait donc financer des investissements complémentaires : éducation, santé, protection des écosystèmes, infrastructures résistantes, institutions solides et économies capables de conserver davantage de valeur dans les territoires caribéens. L’objectif serait de compenser une perte tout en rendant sa répétition moins probable.

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Trois changements possibles pour la CARICOM

La justice réparatrice ouvre trois pistes pour la région. D’abord, chaque grande décision publique ou financière pourrait mesurer ce qu’elle crée et ce qu’elle détruit dans les quatre formes de richesse. Ensuite, les réparations pourraient être organisées comme un portefeuille cohérent de reconstruction et de transformation. Enfin, les coûts humains et environnementaux pourraient être intégrés dans l’évaluation des projets, des prêts et des investissements.

La justice réparatrice déplacerait ainsi le débat. Pour la Caraïbe, réparer le passé pourrait devenir une manière de protéger l’avenir, en donnant enfin une valeur égale aux personnes, à la nature, aux institutions et aux infrastructures.

Dans ce contexte, la justice réparatrice désigne une démarche visant à reconnaître et à réparer les conséquences durables de l’esclavage et de la colonisation. Elle ne se limite pas au versement d’une compensation financière : elle cherche aussi à investir dans les populations, les institutions, l’environnement et l’économie afin que les mêmes inégalités ne continuent pas à se reproduire.

Les quatre richesses sont le capital produit, qui comprend les infrastructures et les entreprises ; le capital naturel, comme les forêts, les récifs et l’eau ; le capital humain, qui englobe la santé, l’éducation et les compétences ; et le capital sociétal, fondé sur les institutions, la confiance et la cohésion. Un développement durable suppose de faire progresser ces quatre capitaux ensemble, sans enrichir l’un en détruisant les autres.

Elle pourrait permettre de financer un ensemble cohérent d’actions dans l’éducation, la santé, la protection des écosystèmes, la résilience climatique et les infrastructures. Elle suppose aussi d’intégrer les coûts humains et environnementaux dans les décisions financières et de mesurer ce que chaque projet crée ou détruit. Ces orientations ont été présentées comme des propositions à la CARICOM, et non comme des décisions déjà adoptées.

Le 26 février 2017, au Dolby Theatre de Los Angeles, Raoul Peck attend le verdict de l’Oscar du meilleur documentaire. “I Am Not Your Negro” figure parmi les cinq films nommés. Il ne remportera pas la statuette, attribuée à O.J.: “Made in America”, mais cette soirée confirme l’entrée du cinéaste haïtien parmi les grandes voix du documentaire mondial.

Une enfance entre Haïti et le Congo

Raoul Peck naît le 9 septembre 1953 à Port-au-Prince. À huit ans, sa famille quitte Haïti sous la dictature de François Duvalier et rejoint le Congo nouvellement indépendant. Son père, agronome, y travaille dans le cadre d’une mission des Nations unies. Cette enfance congolaise marque durablement son regard. Elle l’expose aux conséquences de la colonisation, aux espoirs des indépendances africaines et à la mémoire de Patrice Lumumba, assassiné en janvier 1961. Cette figure deviendra plus tard l’un des fils conducteurs de son œuvre.

Raoul Peck poursuit ses études à Brooklyn, en France puis en Allemagne. À Berlin, il se forme en économie et en ingénierie avant de choisir le cinéma. Il intègre la Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin, la DFFB, dont il sort diplômé en 1988. Il fonde également Velvet Film, la société qui accompagnera une grande partie de ses projets.

Raoul Peck

"Haitian Corner", le premier geste de Raoul Peck

Son premier long métrage, “Haitian Corner”, réalisé en 1988, suit à New York un exilé haïtien hanté par les tortures subies sous la dictature. Lorsqu’il croit reconnaître l’un de ses anciens bourreaux à Brooklyn, le passé revient brutalement dans sa vie. Le film contient déjà les traits majeurs de son cinéma : une histoire politique racontée depuis l’intime, une attention portée aux exilés et un refus du folklore. Chez Raoul Peck, les grandes tragédies ne restent jamais abstraites. Elles traversent des corps, des familles et des mémoires.

Cette méthode se poursuit avec “Lumumba,* la mort du prophète” en 1991, “L’Homme sur les quais“*, présenté en compétition à Cannes en 1993, puis “Lumumba” en 2000. “Sometimes in April”, diffusé par HBO en 2005, aborde le génocide des Tutsi au Rwanda. “Fatal Assistance”, publié en 2013, examine les défaillances de l’aide internationale après le séisme de 2010 en Haïti.

Dix-huit mois au ministère de la Culture

Le parcours de Raoul Peck ne se limite pas aux plateaux de tournage. En 1996, le Premier ministre Rosny Smarth lui confie le ministère de la Culture d’Haïti. Il occupe cette fonction pendant environ dix-huit mois, dans une période de fortes tensions institutionnelles. Lorsque le gouvernement de Rosny Smarth démissionne en 1997, il quitte lui aussi ses fonctions. Cette expérience lui donne une connaissance directe de l’État et des rapports de pouvoir. Il la racontera dans “Monsieur le Ministre… jusqu’au bout de la patience.”

Ce passage par la politique renforce son intérêt pour les mécanismes qui fabriquent les récits officiels, effacent certaines responsabilités et relèguent des populations hors du champ de l’histoire.

Raoul Peck

"I Am Not Your Negro", le tournant mondial

Le grand tournant arrive en 2016 avec “I Am Not Your Negro”. Le documentaire s’appuie sur “Remember This House”, manuscrit inachevé dans lequel James Baldwin voulait raconter Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr., trois figures du mouvement des droits civiques assassinées. Narré par Samuel L. Jackson, le film combine archives, extraits de cinéma, textes de Baldwin et images contemporaines. Raoul Peck ne réalise pas une biographie classique. Il met les mots de l’écrivain en relation avec l’histoire du racisme aux États-Unis et les représentations produites par Hollywood.

Présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2016, le documentaire remporte le prix du public de sa catégorie. Quelques mois plus tard, il est nommé à l’Oscar du meilleur documentaire. Cette année-là, quatre des cinq films retenus sont réalisés par des cinéastes noirs. “I Am Not Your Negro” reçoit ensuite le César du meilleur film documentaire en 2018. Ce succès tient aussi à une forme devenue caractéristique de Raoul Peck : faire dialoguer les archives avec le présent, interroger celui qui fabrique les images et replacer les absents au centre du récit.

Raoul Peck
Raoul Peck

Neuf années à la présidence de La Fémis

De 2010 à 2019, Raoul Peck préside le conseil d’administration de La Fémis, l’une des principales écoles publiques de cinéma en France. Sous son impulsion, l’établissement crée notamment La Résidence, un programme destiné à ouvrir la formation à de jeunes réalisateurs n’ayant pas suivi les parcours académiques habituels.

Cette fonction prolonge une autre dimension de son travail : la transmission. Après avoir construit sa carrière entre plusieurs pays et traditions cinématographiques, il participe aussi à l’élargissement des voies d’accès au cinéma.

Un cinéma contre l’effacement

Les films suivants poursuivent cette confrontation avec l’histoire. “Le Jeune Karl Marx”, sorti en 2017, revient sur la formation intellectuelle de Marx et Engels. “Exterminate All the Brutes”, mini-série diffusée en 2021, relie colonialisme, esclavage et violences génocidaires. Silver Dollar Road, en 2023, suit une famille afro-américaine menacée de perdre ses terres. En 2024, “Ernest Cole: Lost and Found” reçoit “L’Œil d’or“ au Festival de Cannes. Le documentaire restitue la trajectoire du photographe sud-africain Ernest Cole, qui avait montré la violence quotidienne de l’apartheid. “Orwell: 2+2=5”, présenté à Cannes en 2025, relit ensuite l’œuvre de George Orwell à la lumière de la propagande et du mensonge politique.

À 72 ans, Raoul Peck poursuit également un documentaire consacré aux circonstances ayant conduit à l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021. Ce projet ramène son regard vers Haïti, territoire d’origine et point de retour constant de son œuvre. Son cinéma ne propose pas une mémoire immobile. Il reprend des archives, des textes et des vies que les récits dominants ont simplifiés ou écartés. En faisant du documentaire un espace de confrontation entre passé et présent, Raoul Peck rappelle qu’une image peut aussi contester l’histoire officielle. Après Lumumba, Baldwin, Cole et Orwell, quelle mémoire choisira-t-il encore de remettre au centre du cadre ?

Raoul Peck est un cinéaste, scénariste et producteur haïtien né en 1953 à Port-au-Prince. Son parcours entre Haïti, le Congo, les États-Unis, la France et l’Allemagne a nourri une œuvre consacrée à la colonisation, au racisme, à l’exil et aux récits historiques marginalisés. Il a également été ministre de la Culture d’Haïti entre 1996 et 1997, puis président du conseil d’administration de La Fémis de 2010 à 2019.

Sorti en 2016, I Am Not Your Negro s’appuie sur Remember This House, un manuscrit inachevé de l’écrivain James Baldwin. Le documentaire relie les parcours de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr. à l’histoire du racisme et des représentations des personnes noires aux États-Unis. Narré par Samuel L. Jackson, le film a été nommé à l’Oscar du meilleur documentaire en 2017 et a remporté le César du meilleur film documentaire en 2018.

Haïti occupe une place centrale dans la vie et l’œuvre de Raoul Peck. Né à Port-au-Prince, il a quitté le pays pendant son enfance, mais plusieurs de ses films interrogent directement l’histoire politique et sociale haïtienne. Haitian Corner évoque les traumatismes laissés par la dictature de François Duvalier, tandis que Fatal Assistance analyse les conséquences de l’aide internationale après le séisme de 2010. Il travaille également sur un documentaire consacré à l’assassinat du président Jovenel Moïse.

Abrogation du Code noir : derrière cette formule juridique, il y a une question beaucoup plus profonde que le vote d’un texte ancien. La commission des lois de l’Assemblée nationale a adopté, le 20 mai 2026, la proposition portée par Max Mathiasin, député de Guadeloupe. Le texte doit être examiné en séance publique le 28 mai 2026. Il ne s’agit pas d’abolir une seconde fois l’esclavage, définitivement aboli en 1848, mais de retirer expressément de l’ordre juridique français un texte qui a organisé l’asservissement dans les colonies françaises.

Avant l’abrogation, comprendre ce qu’était le Code noir

Code noir

Le Code noir n’est pas un simple document poussiéreux réservé aux historiens du droit. Il désigne d’abord l’ordonnance royale de mars 1685 sur les esclaves des îles de l’Amérique, puis l’ensemble des textes qui l’ont prolongée, notamment en 1723 et 1724.

La Bibliothèque nationale de France le présente comme une loi portant sur les rapports entre maîtres et esclaves dans les colonies françaises d’Amérique, avec la création d’un droit colonial dérogatoire.

Ce texte n’a pas inventé l’esclavage colonial.

Mais il lui a donné une armature juridique. Il a encadré la condition des personnes réduites en esclavage, la religion imposée, le travail, la famille, les sanctions, les rapports avec les maîtres et la vie quotidienne dans les sociétés de plantation.

Autrement dit, le Code noir a rendu l’esclavage administrable.

Il a transformé une violence économique et sociale en système réglé par le droit royal.

C’est pour cela que l’Abrogation du Code noir ne peut pas être lue comme une simple opération technique.

Elle touche à la manière dont un État regarde les textes qu’il a produits, même lorsque ces textes ne gouvernent plus la vie présente.

Le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage rappelle que cet ensemble juridique a organisé pendant plus d’un siècle et demi la société esclavagiste dans les colonies françaises de la Caraïbe, de l’océan Indien et de la Louisiane.

Un texte sans effet, mais pas sans poids

Depuis l’abolition de 1848, le Code noir ne produit plus d’effet juridique. Aucun article ne peut être appliqué aujourd’hui. Le danger serait donc de faire croire qu’il existait encore comme règle active. Ce n’est pas le cas. La question est ailleurs : l’ordonnance de 1685 et les textes qui l’ont prolongée n’avaient pas fait l’objet d’une abrogation expresse dans les termes visés par la proposition actuelle.

C’est ce paradoxe qui donne sa force à l’actualité. Un texte peut être mort juridiquement et rester lourd symboliquement. Il peut ne plus produire de droit, mais continuer à blesser par sa présence dans l’histoire juridique nationale. Lors du 25e anniversaire de la loi Taubira, l’Élysée a soutenu cette abrogation en affirmant qu’il ne s’agissait pas d’effacer l’histoire, mais de dire clairement que ce texte est contraire à l’égale dignité humaine.

Code noir

Pourquoi cette actualité parle aux Antilles et à la Guyane ?

L’ancrage se trouve en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion, mais aussi dans les familles qui portent encore les traces d’une histoire transmise parfois sans archives, parfois sans mots.

Le Code noir n’est pas une abstraction pour ces territoires. Il renvoie à des noms imposés, à des lignées coupées, à des habitations, à des registres, à des récits familiaux incomplets. Il rappelle que l’esclavage n’a pas seulement été une exploitation de corps. Il a aussi été une fabrication de statuts, de silences et d’inégalités inscrites dans la durée.

Code noir

Que cette proposition soit portée par Max Mathiasin, député de Guadeloupe, n’est donc pas un détail. La commission des lois a adopté le texte à l’unanimité, après que son auteur l’a présenté comme un jalon supplémentaire pour la mémoire de l’esclavage. Une voix ultramarine porte ainsi dans l’espace parlementaire une demande qui dépasse le symbole : nommer, retirer, transmettre.

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Ce que l’abrogation peut réellement ouvrir

L’Abrogation du Code noir ne répare pas à elle seule les violences de l’esclavage. Elle ne règle pas la question des réparations, que Max Mathiasin n’a pas souhaité intégrer au texte pour ne pas brouiller son message. Mais elle peut ouvrir un chantier plus concret : celui de l’enseignement, des archives et des lieux de mémoire.

Le texte examiné prévoit notamment qu’un rapport soit remis au Parlement. Il devra porter sur les dispositions issues du droit colonial, mais aussi sur la place accordée à l’histoire de l’esclavage, de la traite et des abolitions dans les programmes scolaires. La commission a également ajouté des éléments sur les lieux mémoriels et la recherche historique.

Retirer le texte ne suffit pas. Encore faut-il expliquer ce qu’il a permis, comment il a façonné les sociétés coloniales, pourquoi ses effets se lisent encore dans les mémoires et comment les jeunes générations peuvent recevoir cette histoire sans qu’elle soit réduite à une date commémorative.

Code noir
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Retirer le texte, garder la mémoire ouverte

L’Abrogation du Code noir ne ferme pas l’histoire. Elle l’oblige au contraire à revenir dans l’espace public avec plus de clarté. Abroger ne veut pas dire oublier. Cela signifie retirer officiellement du droit français un texte qui a donné une forme légale à l’asservissement, tout en laissant aux historiens, aux enseignants, aux musées et aux familles la responsabilité de le transmettre.

Pour les Antilles, la Guyane et les autres territoires concernés, l’enjeu est donc double : obtenir un acte officiel, mais refuser que cet acte devienne une fin. Après l’Abrogation du Code noir, la vraie question demeure : comment enseigner cette histoire sans l’adoucir, sans la figer, et sans laisser les générations futures la découvrir seulement au détour d’une actualité parlementaire ?

L’Abrogation du Code noir signifie le retrait formel de ce texte de l’ordre juridique français. Le Code noir ne produit plus d’effet juridique depuis l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, mais il n’avait pas été expressément abrogé. Cette démarche ne change donc pas la vie juridique actuelle des citoyens, mais elle porte une forte valeur mémorielle. Elle marque la volonté de retirer officiellement un texte qui avait organisé l’esclavage colonial dans les anciennes colonies françaises.

L’Abrogation du Code noir concerne directement les territoires héritiers de l’esclavage colonial français, notamment la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion. Dans ces territoires, le Code noir renvoie à une histoire familiale, sociale et mémorielle encore sensible : noms imposés, archives incomplètes, sociétés de plantation, hiérarchies coloniales et transmission parfois difficile. Pour les Antilles et la Guyane, cette abrogation n’est donc pas seulement un acte juridique. Elle touche à la reconnaissance d’une histoire longtemps inscrite dans les textes, les lieux et les mémoires.

Non, l’Abrogation du Code noir n’efface pas l’histoire de l’esclavage. Au contraire, elle peut renforcer la nécessité de mieux l’enseigner, de mieux la documenter et de mieux la transmettre. Abroger un texte ne signifie pas le faire disparaître des archives ou des travaux historiques. Cela signifie que l’État reconnaît officiellement que ce texte, qui a donné une forme juridique à l’asservissement, n’a plus sa place dans l’ordre symbolique du droit. L’enjeu reste ensuite de faire vivre cette mémoire dans les écoles, les musées, les lieux de recherche et les familles.

Quand Edwidge Danticat est arrivée à Brooklyn à l’âge de douze ans, en 1981, l’anglais n’était pas sa langue. Elle portait des vêtements haïtiens, le créole comme langue maternelle, et une histoire familiale déjà marquée par la séparation. Quarante-cinq ans plus tard, elle est l’une des écrivaines haïtiano-américaines vivantes les plus respectées, lauréate d’une bourse MacArthur et professeure à l’Université Columbia, où elle occupe la chaire Wun Tsun Tam Mellon Professor of the Humanities. Mais surtout, elle a fait quelque chose que peu d’écrivaines de sa génération ont réussi à cette échelle : elle a installé Haïti au cœur de la littérature mondiale contemporaine.

Une enfance entre Port-au-Prince et l’attente

Edwidge Danticat est née le 19 janvier 1969 à Port-au-Prince, sous la dictature de François Duvalier. Son père part aux États-Unis lorsqu’elle est encore très jeune, puis sa mère le rejoint quelques années plus tard. Elle est élevée en Haïti par son oncle Joseph et sa tante Denise, dans une maison de Bel Air où d’autres enfants connaissaient eux aussi l’absence de parents partis chercher une vie ailleurs. « Je me souviens qu’ils me manquaient, mais je l’acceptais comme un fait de la vie », a-t-elle confié à la Vilcek Foundation. Cette enfance partagée entre l’attente, l’oncle de substitution et l’irruption tardive des parents biologiques nourrira toute son œuvre.

Edwidge Danticat

L’écriture comme troisième langue

Edwidge Danticat commence à écrire enfant. À Brooklyn, adolescente, elle écrit pour New Youth Connections, un journal rédigé par des lycéens new-yorkais. Elle obtient une licence de littérature française à Barnard College en 1990, puis un Master of Fine Arts en écriture créative à Brown University en 1993. Sa thèse de Master devient son premier roman, Breath, Eyes, Memory (Le Cri de l’oiseau rouge en français), publié en 1994 alors qu’elle a 25 ans. Le livre est sélectionné en 1998 pour le Oprah’s Book Club, ce qui propulse sa carrière à une échelle massive.

Edwidge Danticat

Dix-huit livres et une reconnaissance majeure

La suite tient en chiffres impressionnants. Dix-huit livres publiés. Une nomination finaliste au National Book Award pour son recueil de nouvelles Krik? Krak! en 1995. Une bourse MacArthur Fellowship en 2009, la fameuse « bourse des génies ». Le prix Neustadt International Prize for Literature en 2018, l’un des prix littéraires américains les plus prestigieux. Le PEN/Malamud Award en 2023. Le PEN/Nabokov Award for Achievement in International Literature en 2026. Le National Book Critics Circle Award. Le American Book Award. Ces distinctions disent une chose : Edwidge Danticat n’est pas seulement une grande voix de la diaspora haïtienne. Elle est une figure majeure de la littérature américaine et caribéenne contemporaine.

Edwidge Danticat

Haïti, non comme décor, mais comme mémoire

Mais le plus impressionnant reste la cohérence thématique. De Breath, Eyes, Memory à Everything Inside, en passant par The Farming of Bones  sur le massacre des Haïtiens à la frontière dominicaine en 1937, The Dew Breaker sur les traces laissées par la violence duvaliériste  et le mémoire bouleversant Brother, I’m Dying  sur la mort de son oncle dans le système de détention migratoire américain , Edwidge Danticat n’a jamais cessé d’écrire Haïti. Pas comme un sujet exotique. Comme une langue, une mémoire, une famille.

Une de ses singularités tient à la manière dont elle articule l’expérience individuelle et l’expérience collective. Brother, I’m Dying, qui lui a valu le National Book Critics Circle Award pour l’autobiographie, raconte la mort de son oncle Joseph, demandeur d’asile haïtien décédé alors qu’il était détenu par les services d’immigration américains. Le livre fonctionne à la fois comme deuil intime et comme accusation politique. Il a contribué à mettre en lumière les conditions de détention des migrants caribéens aux États-Unis, longtemps avant que ce sujet ne devienne central dans le débat public américain.

Une œuvre pour les adultes, les jeunes lecteurs et la diaspora

Edwidge Danticat a aussi écrit huit livres pour enfants et adolescents, dont Anacaona: Golden Flower, consacré à la reine taïno qui s’opposa aux conquistadors espagnols. Elle a publié un récit de voyage, After the Dance: A Walk Through Carnival in Jacmel, ainsi que plusieurs essais. Son recueil Create Dangerously: The Immigrant Artist at Work est devenu un texte de référence pour penser la place de l’artiste immigré, pris entre mémoire, exil, responsabilité et création.

Edwidge Danticat enseigne aujourd’hui à l’Université Columbia dans le Département des études afro-américaines et de la diaspora africaine. Elle vit à Miami, dans une ville marquée par une forte présence haïtienne. Cette implantation n’est pas anecdotique. Miami est devenu, depuis les années 1980, l’une des grandes capitales de la diaspora haïtienne — et donc, par extension, l’un des laboratoires culturels où s’invente la littérature haïtienne-américaine contemporaine.

Edwidge Danticat
Edwidge Danticat
Edwidge Danticat
Edwidge Danticat

Une bascule pour la littérature haïtienne contemporaine

La singularité absolue d’Edwidge Danticat tient à un fait simple. Avant elle, une partie de la littérature haïtienne était souvent lue, dans les circuits internationaux, comme une littérature régionale ou comme une littérature postcoloniale francophone. Avec elle, écrite en anglais et primée par les institutions littéraires américaines majeures, la mémoire haïtienne a gagné une place centrale dans l’édition mondiale. Cette bascule, une seule personne ne pouvait pas l’opérer mécaniquement. Mais sans Edwidge Danticat, elle ne se serait pas faite à cette échelle.

Une voix toujours en mouvement

La suite confirme que son œuvre reste en mouvement. Watch Out for Falling Iguanas, livre pour enfants illustré par l’artiste jamaïcaine Rachel Moss, est paru chez Akashic Books en 2025. Et un nouveau roman, Dèy, est annoncé pour août 2026. Le titre, en créole haïtien, renvoie au deuil et à la mémoire. Il prolonge ce que son œuvre travaille depuis plus de trente ans : la famille, la perte, l’exil, la violence, mais aussi les gestes minuscules qui permettent de tenir debout.

Quarante-cinq ans après Brooklyn, Edwidge Danticat continue d’écrire avec la même précision et la même tendresse. Et tant qu’elle écrira, Haïti aura une voix qui porte au-delà des frontières.

Edwidge Danticat est une écrivaine haïtiano-américaine née à Port-au-Prince en 1969. Arrivée à Brooklyn à l’âge de douze ans, elle a construit une œuvre majeure autour de l’exil, de la mémoire familiale, de la migration, de l’histoire haïtienne et de la diaspora. Ses livres, dont Breath, Eyes, Memory, Krik? Krak!, The Farming of Bones ou Brother, I’m Dying, ont fait d’elle l’une des voix les plus importantes de la littérature caribéenne contemporaine.

Edwidge Danticat occupe une place essentielle parce qu’elle a permis à la mémoire haïtienne d’entrer dans les grands circuits de la littérature mondiale, notamment à travers l’édition américaine. Son œuvre ne présente pas Haïti comme un simple décor, mais comme une langue, une histoire, une blessure, une force et une mémoire familiale. Elle relie l’intime au collectif, en racontant à la fois les séparations, les violences politiques, les migrations et la dignité des familles haïtiennes.

Pour entrer dans l’œuvre d’Edwidge Danticat, il faut commencer par Breath, Eyes, Memory, son premier roman, qui aborde la filiation, l’exil et les liens entre Haïti et les États-Unis. Krik? Krak! permet de comprendre son art de la nouvelle et son rapport à la mémoire collective. The Farming of Bones éclaire l’histoire du massacre des Haïtiens à la frontière dominicaine en 1937. Enfin, Brother, I’m Dying est indispensable pour saisir la dimension intime et politique de son écriture.

Dans une cour, au bord d’un champ ou près d’une maison à réparer, quelqu’un lance l’appel. On ne vient pas seulement prêter ses bras. On vient avec sa présence, sa voix, parfois un tambour, souvent un plat à partager. En Haïti, Konbit ne désigne pas uniquement une aide ponctuelle. Le mot raconte une manière de faire société. C’est cette force qui traverse encore le mot vivant aujourd’hui.

Dire « fè yon konbit », en créole haïtien, c’est annoncer un travail mené à plusieurs. La traduction la plus simple serait « travail collectif » ou « entraide ». Mais cette traduction reste trop courte. Un Konbit suppose un appel, une réponse, une réciprocité. Aujourd’hui on aide un voisin à préparer son champ, demain ce voisin viendra aider à son tour. L’effort circule. La dette n’est pas comptable. Elle est sociale.

Un travail collectif, mais jamais froid

Le mot est fortement associé au monde rural haïtien. Dans de nombreuses descriptions, le Konbit sert à préparer la terre, planter, récolter, nettoyer un espace ou mener une tâche impossible à accomplir seul. Ce n’est donc pas une réunion abstraite. C’est un geste concret. Des mains se coordonnent. Un terrain avance. Une famille respire. Une communauté se souvient qu’elle peut produire de la force sans attendre une institution.

Ce qui rend le Konbit singulier, c’est l’alliance entre travail et lien social. Le champ n’est pas seulement un lieu de production. Il devient un espace de parole, de rythme, de repas et de reconnaissance mutuelle. Certaines formes associent chants, musique ou tambours. Le rythme aide le corps à tenir. Le repas rappelle que l’effort partagé ouvre aussi un temps d’hospitalité. Il faut toutefois éviter de transformer cette pratique en image folklorique figée. Tous les Konbit ne se ressemblent pas. Selon les lieux, les périodes et les besoins, la pratique peut être agricole, communautaire, familiale ou symbolique.

Konbit
Konbit

Des racines africaines recomposées en Haïti

Ses racines sont souvent rapprochées des formes africaines de travail collectif. Des chercheurs ont notamment relié le coumbite haïtien au dokpwe du Dahomey. Il vaut mieux parler de filiation probable et documentée, plutôt que d’origine unique et directe. L’histoire haïtienne a toujours recomposé les héritages. Le Konbit porte ainsi la mémoire de l’Afrique, l’expérience de la plantation, la survie après l’esclavage et la créativité paysanne d’un peuple qui a dû s’organiser pour tenir debout.

Cette force explique pourquoi le mot dépasse aujourd’hui le champ agricole. On le retrouve dans des initiatives éducatives, sociales, culturelles ou diasporiques. Il sert à nommer des collectifs, des projets et des démarches de solidarité. Dans ces usages contemporains, Konbit garde son idée centrale : plusieurs personnes mettent leurs ressources ensemble pour atteindre ce qu’aucune ne pourrait porter seule. Le mot n’a pas perdu son poids. Il a changé d’échelle.

Konbit
Konbit

Une parenté dans l’île, une leçon pour la Caraïbe

La parenté avec la République dominicaine voisine mérite aussi d’être évoquée avec prudence. Le terme espagnol convite désigne lui aussi, dans certains contextes, une forme de travail ou de mobilisation communautaire. Cette proximité rappelle que les deux parties de l’île partagent des histoires rurales, des circulations et des héritages africains.

Konbit compte parce qu’il donne un nom à une intelligence collective caribéenne. Il refuse l’idée selon laquelle le travail serait forcément solitaire, froid ou silencieux. Il montre qu’une communauté peut transformer une nécessité en moment de lien. Dans une région marquée par les catastrophes naturelles, les migrations, les fragilités économiques et la force des familles élargies, cette idée parle encore. Elle rappelle que l’organisation populaire n’est pas un secours de dernière minute. C’est une culture. Ce n’est pas seulement une tradition haïtienne. C’est une leçon sociale : quand les bras se multiplient, la charge devient plus légère.

Dans le mot Konbit, il y a donc plus qu’une méthode. Il y a une confiance accordée au voisin, une mémoire des gestes transmis, et une réponse très haïtienne à une question universelle : comment avancer quand personne, seul, n’a assez de mains ? La réponse commence par l’appel lancé ensemble. Et si le prochain mot caribéen nous emmenait en Jamaïque, vers irie, cette manière de dire que tout va bien, mais avec plus qu’un simple bien-être ?

Konbit

Konbit désigne une forme de travail collectif en Haïti. Le mot renvoie à l’entraide entre voisins, familles ou membres d’une communauté pour accomplir une tâche qui demande plusieurs bras. Il peut s’agir de préparer un champ, de récolter, de réparer une maison ou de soutenir une initiative commune. Mais Konbit ne signifie pas seulement “travailler ensemble”. Le mot porte aussi une idée de réciprocité, de lien social, de repas partagé, parfois de musique et de fête.

Le Konbit est important parce qu’il montre comment la société haïtienne a longtemps organisé la solidarité au quotidien. Dans les zones rurales, il permettait d’accomplir des travaux difficiles sans dépendre uniquement de l’argent ou des institutions. Il rappelle aussi que le travail peut être un moment de cohésion, de parole et de reconnaissance mutuelle. À travers ce mot, Haïti transmet une philosophie sociale : quand une charge est trop lourde pour une personne seule, la communauté peut la porter ensemble.

Oui, le Konbit reste une référence forte en Haïti, même si ses formes ont évolué. Il demeure associé au monde rural, mais le mot est aussi utilisé aujourd’hui pour parler de projets communautaires, d’initiatives sociales, d’associations, de collectifs ou de démarches solidaires dans la diaspora. Son sens s’est élargi : il ne désigne plus seulement un travail agricole collectif, mais toute action où plusieurs personnes mettent leurs forces en commun pour faire avancer une cause, un quartier ou une communauté.