Une soupe préparée avant le lever du jour
Le giraumon, la courge qui donne son nom au plat
Saint-Domingue, une colonie bâtie sur le travail forcé
Le récit de la soup joumou prend racine dans la colonie française de Saint-Domingue, devenue Haïti après 1804. Saint-Domingue comptait, à la fin du dix-huitième siècle, parmi les colonies les plus riches de l’empire colonial français, une richesse construite sur le travail forcé de centaines de milliers de personnes réduites en esclavage dans les plantations de canne à sucre et de café. C’est dans ce contexte de contrainte et de hiérarchie stricte des tables que s’ancre le récit fondateur attaché à la soup joumou, une histoire d’endurance que rappelle le proverbe Dèyè mòn, gen mòn, déjà raconté par Richès Karayib.
Le récit transmis d'un interdit colonial
Le récit le plus largement transmis en Haïti raconte que les personnes réduites en esclavage cultivaient le giraumon dans les jardins des plantations sans avoir le droit d’en consommer la soupe, réservée à la table des colons. Ce récit veut que la soup joumou soit devenue, après la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, le symbole d’un droit nouvellement acquis, celui de manger ce que l’on cultive de ses propres mains. Une partie de la tradition orale attribue à Marie-Claire Heureuse Félicité, épouse du premier chef d’État haïtien Jean-Jacques Dessalines, la distribution de cette soupe ce jour-là, dans une ambiance festive marquant la rupture avec l’esclavage colonial.
Un récit que l'histoire académique n'a pas confirmé
Le récit du 1er janvier 1804, largement repris par la presse et par les familles haïtiennes elles-mêmes, n’est cependant pas établi par des travaux d’historiens ou d’anthropologues publiés à ce jour. Une critique documentée, publiée par l’écrivain et linguiste Robert Berrouët-Oriol sur le site Fondas Kréyol, relève qu’aucune source académique à comité de lecture ne confirme la scène précise du 1er janvier 1804 attribuée à Marie-Claire Heureuse Félicité, et souligne que celle-ci était analphabète, ce qui interroge certaines versions du récit qui lui prêtent des écrits personnels.
La soup joumou reste donc, en l’état des recherches disponibles, une histoire que les Haïtiens se racontent et se transmettent comme un fait d’identité nationale, plus qu’un épisode daté et documenté par une institution historique.
Le seul plat caribéen distingué par l'UNESCO
Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est la reconnaissance internationale du plat lui-même. En décembre 2021, l’UNESCO a inscrit la soup joumou sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sous le nom de soupe au giraumon. Cette inscription fait de la soup joumou le seul plat originaire de la Caraïbe à figurer aujourd’hui sur cette liste, une distinction qu’aucun autre pays de la région ne partage à ce jour, et qui trouve un écho dans le dossier RK sur les patrimoines caribéens reconnus par l’UNESCO.
Le dossier d’inscription de l’UNESCO décrit explicitement une pratique familiale et communautaire, portée par les femmes qui cuisinent, les enfants qui participent aux préparatifs, et les cultivateurs qui fournissent le giraumon.
Une transmission qui continue, en Haïti et dans la diaspora
Chaque 1er janvier, la soup joumou continue de réunir les familles haïtiennes autour d’un même bol, en Haïti comme dans les communautés haïtiennes de la diaspora, au Canada, aux États-Unis ou en France. Des paroisses et des associations organisent, ce jour-là, des distributions communautaires qui prolongent à l’échelle d’un quartier un geste qui commence toujours à l’échelle d’une cuisine familiale, dans le même esprit de solidarité que le konbit, la tradition d’entraide déjà racontée par Richès Karayib.
Pour de nombreux jeunes Haïtiens nés loin d’Haïti, la soup joumou du 1er janvier reste l’occasion d’apprendre, autour d’un bol, ce que leurs parents racontent de l’histoire du pays, entre le récit transmis de génération en génération et ce que confirment aujourd’hui les institutions internationales.
Ce que la soup joumou continue de nourrir
La soup joumou n’a besoin d’aucune preuve académique définitive pour continuer de réunir les familles haïtiennes chaque 1er janvier. Reste une question que la soupe elle-même ne referme jamais tout à fait, celle de savoir comment un peuple choisit de raconter sa propre liberté d’une génération à l’autre, et ce que cette transmission continue de dire d’Haïti aujourd’hui.
La soup joumou est une soupe haïtienne à base de giraumon, de bœuf, de pâtes et de légumes, traditionnellement préparée et consommée le 1er janvier, jour de l’indépendance d’Haïti.
Le récit le plus répandu raconte que les personnes réduites en esclavage n’avaient pas le droit de consommer cette soupe sous la colonie française de Saint-Domingue, et qu’elle est devenue, après l’indépendance du 1er janvier 1804, le symbole d’une liberté nouvellement acquise. Cet épisode précis n’est toutefois pas confirmé par des sources académiques à ce jour.
Oui, l’UNESCO a inscrit la soup joumou, sous le nom de soupe au giraumon, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en décembre 2021, ce qui en fait le seul plat caribéen à bénéficier à ce jour de cette reconnaissance.
En Haïti, dans le Plateau central, une piste de montagne mène jusqu’à Morne Michel, l’un des villages les plus reculés que dessert Zanmi Lasante, l’organisation de santé cofondée par le médecin et anthropologue américain Paul Farmer. C’est en empruntant ce chemin, au milieu de crêtes qui semblent ne jamais s’arrêter, que l’écrivain Tracy Kidder comprend pourquoi un vieux dicton créole décrit si bien cet endroit, « Dèyè mòn, gen mòn ». Derrière la montagne, il y a une montagne. Kidder en fera le titre d’un livre qui fera connaître Haïti à des millions de lecteurs à travers le monde, bien au-delà de la Caraïbe.
Que signifie « Dèyè mòn, gen mòn » ?
« Dèyè mòn, gen mòn » se traduit littéralement par « au-delà des montagnes, encore des montagnes ». Le sens réel du proverbe va plus loin qu’un simple constat géographique, après un problème surmonté, un autre se présente presque toujours dans la vie. C’est une manière de dire que l’existence enchaîne les épreuves, sans pour autant inviter à baisser les bras. Le proverbe se transmet oralement depuis des générations en Haïti, bien avant qu’aucun livre ne s’en empare et ne le fasse voyager.
Une sagesse née du relief haïtien
Le proverbe puise directement dans le paysage du pays. Haïti, dont le nom viendrait du mot taïno Ayiti, signifiant terre de hautes montagnes selon l’étymologie généralement retenue, est en grande partie couvert de reliefs qui s’enchaînent de la côte vers l’intérieur des terres. Ce relief a aussi longtemps isolé certaines communautés rurales du reste du territoire national. Dans la vie quotidienne, on emploie « Dèyè mòn, gen mòn » aussi bien pour une perte d’emploi suivie d’une hausse de loyer que pour un problème de santé qui s’ajoute à un autre.
La formule ne cherche jamais à minimiser la difficulté. Elle la nomme, avec une lucidité que beaucoup de Haïtiens revendiquent comme un trait de caractère national. Elle circule aussi dans un registre plus léger, entre proches, pour commenter avec un sourire résigné une journée qui s’enchaîne mal après une autre, sans que la montagne suivante soit toujours grave.
Du sentier de Morne Michel à un livre lu dans le monde entier
En 2003, l’écrivain américain Tracy Kidder publie chez Random House « Mountains Beyond Mountains, The Quest of Dr. Paul Farmer, A Man Who Would Cure the World ». Le livre s’ouvre sur une citation en créole et en anglais, « Deye mon gen mon, Beyond mountains there are mountains ».
Il raconte comment Paul Farmer, médecin formé à Harvard, fonde en 1987 avec Ophelia Dahl, Thomas J. White, Todd McCormack et Jim Yong Kim l’organisation Partners In Health, dont le pendant haïtien, Zanmi Lasante, naît d’une petite clinique ouverte à Cange en 1985. Zanmi Lasante, ce qui signifie littéralement « partenaires en santé » en créole, devient depuis le plus grand prestataire de soins non gouvernemental du pays. Farmer y bâtit sa conviction que l’accès aux soins ne devrait jamais dépendre du revenu d’un patient, une conviction qu’il porte ensuite bien au-delà d’Haïti, jusqu’au bout du monde.
Le livre de Kidder devient un best-seller du New York Times et reçoit le Lettre Ulysses Award for the Art of Reportage, faisant du proverbe haïtien un titre lu par des millions de personnes qui n’avaient jamais entendu parler de Cange ni de Morne Michel. Paul Farmer, lui, poursuit ce travail jusqu’à sa mort au Rwanda, le 21 février 2022, à 62 ans.
Une philosophie encore vivante aujourd'hui
Le proverbe n’a jamais quitté la langue de tous les jours en Haïti, mais il circule désormais bien au-delà, porté par la notoriété du livre de Kidder jusque dans la diaspora haïtienne, où on le cite parfois pour désigner une résilience qui ne se dément pas d’une génération à l’autre. Cette même énergie collective, RK l’a déjà racontée à travers le konbit, cette tradition d’entraide qui transforme le travail commun en fête. « Dèyè mòn, gen mòn » en est peut-être l’autre versant, plus intime, celui qui rappelle qu’aucune montagne n’est vraiment la dernière et qu’il faut souvent continuer à marcher sans en voir le sommet. Qui, en Haïti ou ailleurs dans la Caraïbe, continue aujourd’hui de gravir la sienne ?
« Dèyè mòn, gen mòn » signifie littéralement « au-delà des montagnes, encore des montagnes » et exprime l’idée qu’après une difficulté surmontée, une autre se présente presque toujours dans la vie.
Le proverbe haïtien a donné son titre au livre de Tracy Kidder, « Mountains Beyond Mountains », publié en 2003, qui raconte le parcours du médecin Paul Farmer et de l’organisation Partners In Health en Haïti.
Zanmi Lasante, ce qui signifie « partenaires en santé » en créole haïtien, est l’organisation de santé née d’une clinique ouverte à Cange en 1985, devenue depuis le plus grand prestataire de soins non gouvernemental d’Haïti selon Partners In Health.
Quatre artistes, quatre territoires, quatre trajectoires. Le 19 septembre 2026, la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, accueillera une cérémonie où Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction particulière. Les Caribbean Music Awards 2026 les réuniront sur une même scène, mais leurs parcours racontent des histoires différentes de la musique caribéenne et de sa capacité à dépasser les frontières.
Une scène, quatre héritages
L’annonce faite par les Caribbean Music Awards met en avant quatre honneurs distincts. Patra recevra le Lifetime Achievement Award. Calypso Rose sera distinguée par l’Elite Calypso Honors. Alan Cavé recevra l’Elite Konpa Honors, tandis que Shyne sera récompensé par le Global Ambassador Award.
Ce choix dessine presque une carte musicale de la région. La Jamaïque, Trinidad-et-Tobago, Haïti et le Belize se retrouvent ainsi représentés par des artistes dont les carrières ont suivi des chemins très différents. Plus qu’une simple liste de lauréats, cette sélection offre une lecture de la diversité culturelle caribéenne.
Patra, une figure du dancehall jamaïcain
Avec Patra, les Caribbean Music Awards 2026 mettent à l’honneur une artiste associée à une période importante de l’internationalisation du dancehall jamaïcain. Son style, son identité visuelle et son positionnement ont contribué à rendre visible une présence féminine forte dans un univers musical souvent dominé par des figures masculines.
Le Lifetime Achievement Award souligne cette dimension de longévité et d’influence. Il ne s’agit pas seulement de rappeler des succès passés, mais de reconnaître une artiste dont l’image reste attachée à une étape marquante de la circulation du dancehall hors de la Jamaïque.
Calypso Rose, la mémoire vivante du calypso
Calypso Rose représente une autre histoire. Originaire de Tobago, elle incarne depuis des décennies la puissance narrative du calypso, un genre qui raconte la société, commente son époque et transforme la scène en espace de parole.
L’Elite Calypso Honors met donc en lumière davantage qu’une carrière individuelle. À travers elle, c’est aussi une tradition musicale profondément liée à Trinidad-et-Tobago qui sera célébrée. Sa présence à Port of Spain donnera à cette distinction une résonance particulière : celle d’une artiste honorée au cœur du territoire auquel son histoire musicale reste intimement liée.
Alan Cavé et la circulation du konpa
Avec Alan Cavé, le konpa haïtien prend lui aussi place dans cette photographie régionale. Le chanteur appartient à ces artistes dont la carrière s’est construite entre Haïti, la diaspora et des publics installés bien au-delà du territoire d’origine.
Son Elite Konpa Honors rappelle que la musique caribéenne ne circule pas uniquement à travers les genres bénéficiant d’une forte visibilité dans les marchés anglophones. Le konpa dispose de ses propres réseaux, de ses communautés et de sa mémoire collective. La distinction d’Alan Cavé remet cette histoire au centre d’une scène pensée pour célébrer les sons de toute la Caraïbe.
Shyne, une influence qui dépasse la musique
Le parcours de Shyne apporte une quatrième lecture. Originaire du Belize, il est distingué par un Global Ambassador Award, une catégorie qui dépasse la seule performance musicale. Son parcours public a progressivement associé musique, représentation et promotion de son pays sur la scène internationale. Cette récompense élargit donc la définition même de l’influence culturelle. Faire rayonner la Caraïbe peut passer par une chanson, un genre musical ou une carrière artistique, mais aussi par la capacité à porter l’image d’un territoire au-delà de ses frontières.
Quatre manières de faire voyager la Caraïbe
Réunir Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne permet finalement de voir ce que les Caribbean Music Awards 2026 veulent célébrer cette année : non pas une seule identité musicale caribéenne, mais plusieurs héritages capables de coexister. Dancehall, calypso, konpa et représentation culturelle ne racontent pas la même histoire. Pourtant, chacun montre comment un territoire peut produire une voix qui voyage, se transforme et rencontre d’autres publics.
Sur cette scène, leurs différences deviendront donc le véritable fil rouge : quatre héritages, quatre rapports au monde, et une même capacité à inscrire des créations caribéennes dans des circulations internationales et durables. Le 19 septembre, ces quatre trajectoires se croiseront à Port of Spain. Et c’est peut-être là que réside la force de cette édition : rappeler que la Caraïbe rayonne précisément parce qu’elle ne parle jamais d’une seule voix.
Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction spéciale aux Caribbean Music Awards 2026.
Patra recevra le Lifetime Achievement Award, Calypso Rose l’Elite Calypso Honors, Alan Cavé l’Elite Konpa Honors et Shyne le Global Ambassador Award.
La cérémonie des Caribbean Music Awards 2026 aura lieu le 19 septembre 2026 à la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, Trinidad-et-Tobago.
À Sainte-Lucie, lors de la 51e réunion des chefs de gouvernement de la CARICOM, Dr Hyginus « Gene » Leon, directeur exécutif du DBRP/The Nature Bank, a présenté, au cours d’un événement parallèle consacré aux réparations, une idée ambitieuse : utiliser la justice réparatrice pour repenser le développement caribéen. Ici, elle ne désigne pas uniquement une compensation financière. Elle vise à reconnaître les conséquences de l’esclavage et de la colonisation, à réparer les dommages et à transformer les mécanismes qui continuent à les reproduire.
Quatre richesses pour mesurer le développement
Le développement est souvent évalué à travers la croissance, les investissements et les infrastructures. Cette lecture reste incomplète. Une économie peut construire des routes, des ports ou des hôtels tout en affaiblissant ses ressources naturelles, sa population ou ses institutions. La réflexion repose sur quatre formes de richesse. Le capital produit comprend les infrastructures, les entreprises et les ressources financières. Le capital naturel réunit les sols, les forêts, l’eau, les récifs et le climat. Le capital humain englobe la santé, l’éducation, les compétences et la dignité. Enfin, le capital sociétal concerne les institutions, la cohésion et la confiance.
Le progrès suppose que ces quatre richesses avancent ensemble. Lorsqu’une forme de capital se développe en détruisant les autres, la croissance devient fragile. Un territoire peut afficher de bons résultats économiques tout en épuisant les bases qui rendent cette prospérité possible.
Une erreur économique vieille de cinq siècles
La justice réparatrice prend ici une dimension plus large. Elle part d’un constat historique : pendant des siècles, le système économique a donné un prix aux biens produits tout en réduisant les personnes et la nature à des ressources disponibles. La loi britannique d’abolition de 1833 illustre cette logique. Plus de 800 000 personnes réduites en esclavage ont été libérées. Pourtant, les 20 millions de livres mobilisés ont indemnisé les propriétaires, tandis que les personnes libérées n’ont reçu aucune compensation. La valeur financière de la propriété a été reconnue ; celle de la vie humaine est restée absente du bilan.
Cette logique d’extraction n’a pas entièrement disparu. Le cacao produit au Ghana et en Côte d’Ivoire alimente une industrie mondiale, alors que les producteurs et les territoires d’origine ne conservent qu’une faible part de la valeur créée. Les revenus restent bas, les forêts reculent et l’essentiel des profits se concentre ailleurs.
Réparations, climat et inégalités : une même racine
Les réparations liées à l’esclavage, les pertes et dommages climatiques et la lutte contre les inégalités sont souvent traitées séparément. Pourtant, ces enjeux reposent sur une même erreur : ne compter qu’une partie de la richesse réelle. Dans la Caraïbe, cette contradiction est visible. Une mangrove peut être détruite pour rendre un projet rentable à court terme. Sa capacité à protéger les côtes, à limiter les dégâts d’une tempête ou à soutenir la pêche n’apparaît pas toujours dans le calcul initial. Lorsque la catastrophe survient, le territoire doit financer la reconstruction, souvent par la dette. La valeur de la nature est ignorée au départ, puis son absence devient une facture collective.
La justice réparatrice relie ainsi mémoire, économie et environnement. Elle pose une question concrète : comment réparer une injustice historique sans reproduire les mêmes déséquilibres dans les décisions présentes ?
Secourir, reconstruire et transformer
Trois étapes structurent la justice réparatrice : secourir, reconstruire et repositionner. La première répond aux urgences immédiates. La deuxième restaure ce qui a été perdu. La troisième transforme les règles afin que les dommages ne se répètent pas. Cette dernière étape est décisive. Reconstruire une maison sur la même faille revient à préparer son prochain effondrement. De même, une compensation dispersée dans des projets isolés peut produire des résultats temporaires sans corriger les causes profondes de la vulnérabilité.
La justice réparatrice pourrait donc financer des investissements complémentaires : éducation, santé, protection des écosystèmes, infrastructures résistantes, institutions solides et économies capables de conserver davantage de valeur dans les territoires caribéens. L’objectif serait de compenser une perte tout en rendant sa répétition moins probable.
Trois changements possibles pour la CARICOM
La justice réparatrice ouvre trois pistes pour la région. D’abord, chaque grande décision publique ou financière pourrait mesurer ce qu’elle crée et ce qu’elle détruit dans les quatre formes de richesse. Ensuite, les réparations pourraient être organisées comme un portefeuille cohérent de reconstruction et de transformation. Enfin, les coûts humains et environnementaux pourraient être intégrés dans l’évaluation des projets, des prêts et des investissements.
La justice réparatrice déplacerait ainsi le débat. Pour la Caraïbe, réparer le passé pourrait devenir une manière de protéger l’avenir, en donnant enfin une valeur égale aux personnes, à la nature, aux institutions et aux infrastructures.
Dans ce contexte, la justice réparatrice désigne une démarche visant à reconnaître et à réparer les conséquences durables de l’esclavage et de la colonisation. Elle ne se limite pas au versement d’une compensation financière : elle cherche aussi à investir dans les populations, les institutions, l’environnement et l’économie afin que les mêmes inégalités ne continuent pas à se reproduire.
Les quatre richesses sont le capital produit, qui comprend les infrastructures et les entreprises ; le capital naturel, comme les forêts, les récifs et l’eau ; le capital humain, qui englobe la santé, l’éducation et les compétences ; et le capital sociétal, fondé sur les institutions, la confiance et la cohésion. Un développement durable suppose de faire progresser ces quatre capitaux ensemble, sans enrichir l’un en détruisant les autres.
Elle pourrait permettre de financer un ensemble cohérent d’actions dans l’éducation, la santé, la protection des écosystèmes, la résilience climatique et les infrastructures. Elle suppose aussi d’intégrer les coûts humains et environnementaux dans les décisions financières et de mesurer ce que chaque projet crée ou détruit. Ces orientations ont été présentées comme des propositions à la CARICOM, et non comme des décisions déjà adoptées.
Le 26 février 2017, au Dolby Theatre de Los Angeles, Raoul Peck attend le verdict de l’Oscar du meilleur documentaire. “I Am Not Your Negro” figure parmi les cinq films nommés. Il ne remportera pas la statuette, attribuée à O.J.: “Made in America”, mais cette soirée confirme l’entrée du cinéaste haïtien parmi les grandes voix du documentaire mondial.
Une enfance entre Haïti et le Congo
Raoul Peck naît le 9 septembre 1953 à Port-au-Prince. À huit ans, sa famille quitte Haïti sous la dictature de François Duvalier et rejoint le Congo nouvellement indépendant. Son père, agronome, y travaille dans le cadre d’une mission des Nations unies. Cette enfance congolaise marque durablement son regard. Elle l’expose aux conséquences de la colonisation, aux espoirs des indépendances africaines et à la mémoire de Patrice Lumumba, assassiné en janvier 1961. Cette figure deviendra plus tard l’un des fils conducteurs de son œuvre.
Raoul Peck poursuit ses études à Brooklyn, en France puis en Allemagne. À Berlin, il se forme en économie et en ingénierie avant de choisir le cinéma. Il intègre la Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin, la DFFB, dont il sort diplômé en 1988. Il fonde également Velvet Film, la société qui accompagnera une grande partie de ses projets.
"Haitian Corner", le premier geste de Raoul Peck
Son premier long métrage, “Haitian Corner”, réalisé en 1988, suit à New York un exilé haïtien hanté par les tortures subies sous la dictature. Lorsqu’il croit reconnaître l’un de ses anciens bourreaux à Brooklyn, le passé revient brutalement dans sa vie. Le film contient déjà les traits majeurs de son cinéma : une histoire politique racontée depuis l’intime, une attention portée aux exilés et un refus du folklore. Chez Raoul Peck, les grandes tragédies ne restent jamais abstraites. Elles traversent des corps, des familles et des mémoires.
Cette méthode se poursuit avec “Lumumba,* la mort du prophète” en 1991, “L’Homme sur les quais“*, présenté en compétition à Cannes en 1993, puis “Lumumba” en 2000. “Sometimes in April”, diffusé par HBO en 2005, aborde le génocide des Tutsi au Rwanda. “Fatal Assistance”, publié en 2013, examine les défaillances de l’aide internationale après le séisme de 2010 en Haïti.
Dix-huit mois au ministère de la Culture
Le parcours de Raoul Peck ne se limite pas aux plateaux de tournage. En 1996, le Premier ministre Rosny Smarth lui confie le ministère de la Culture d’Haïti. Il occupe cette fonction pendant environ dix-huit mois, dans une période de fortes tensions institutionnelles. Lorsque le gouvernement de Rosny Smarth démissionne en 1997, il quitte lui aussi ses fonctions. Cette expérience lui donne une connaissance directe de l’État et des rapports de pouvoir. Il la racontera dans “Monsieur le Ministre… jusqu’au bout de la patience.”
Ce passage par la politique renforce son intérêt pour les mécanismes qui fabriquent les récits officiels, effacent certaines responsabilités et relèguent des populations hors du champ de l’histoire.
"I Am Not Your Negro", le tournant mondial
Le grand tournant arrive en 2016 avec “I Am Not Your Negro”. Le documentaire s’appuie sur “Remember This House”, manuscrit inachevé dans lequel James Baldwin voulait raconter Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr., trois figures du mouvement des droits civiques assassinées. Narré par Samuel L. Jackson, le film combine archives, extraits de cinéma, textes de Baldwin et images contemporaines. Raoul Peck ne réalise pas une biographie classique. Il met les mots de l’écrivain en relation avec l’histoire du racisme aux États-Unis et les représentations produites par Hollywood.
Présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2016, le documentaire remporte le prix du public de sa catégorie. Quelques mois plus tard, il est nommé à l’Oscar du meilleur documentaire. Cette année-là, quatre des cinq films retenus sont réalisés par des cinéastes noirs. “I Am Not Your Negro” reçoit ensuite le César du meilleur film documentaire en 2018. Ce succès tient aussi à une forme devenue caractéristique de Raoul Peck : faire dialoguer les archives avec le présent, interroger celui qui fabrique les images et replacer les absents au centre du récit.
Neuf années à la présidence de La Fémis
De 2010 à 2019, Raoul Peck préside le conseil d’administration de La Fémis, l’une des principales écoles publiques de cinéma en France. Sous son impulsion, l’établissement crée notamment La Résidence, un programme destiné à ouvrir la formation à de jeunes réalisateurs n’ayant pas suivi les parcours académiques habituels.
Cette fonction prolonge une autre dimension de son travail : la transmission. Après avoir construit sa carrière entre plusieurs pays et traditions cinématographiques, il participe aussi à l’élargissement des voies d’accès au cinéma.
Un cinéma contre l’effacement
Les films suivants poursuivent cette confrontation avec l’histoire. “Le Jeune Karl Marx”, sorti en 2017, revient sur la formation intellectuelle de Marx et Engels. “Exterminate All the Brutes”, mini-série diffusée en 2021, relie colonialisme, esclavage et violences génocidaires. Silver Dollar Road, en 2023, suit une famille afro-américaine menacée de perdre ses terres. En 2024, “Ernest Cole: Lost and Found” reçoit “L’Œil d’or“ au Festival de Cannes. Le documentaire restitue la trajectoire du photographe sud-africain Ernest Cole, qui avait montré la violence quotidienne de l’apartheid. “Orwell: 2+2=5”, présenté à Cannes en 2025, relit ensuite l’œuvre de George Orwell à la lumière de la propagande et du mensonge politique.
À 72 ans, Raoul Peck poursuit également un documentaire consacré aux circonstances ayant conduit à l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021. Ce projet ramène son regard vers Haïti, territoire d’origine et point de retour constant de son œuvre. Son cinéma ne propose pas une mémoire immobile. Il reprend des archives, des textes et des vies que les récits dominants ont simplifiés ou écartés. En faisant du documentaire un espace de confrontation entre passé et présent, Raoul Peck rappelle qu’une image peut aussi contester l’histoire officielle. Après Lumumba, Baldwin, Cole et Orwell, quelle mémoire choisira-t-il encore de remettre au centre du cadre ?
Raoul Peck est un cinéaste, scénariste et producteur haïtien né en 1953 à Port-au-Prince. Son parcours entre Haïti, le Congo, les États-Unis, la France et l’Allemagne a nourri une œuvre consacrée à la colonisation, au racisme, à l’exil et aux récits historiques marginalisés. Il a également été ministre de la Culture d’Haïti entre 1996 et 1997, puis président du conseil d’administration de La Fémis de 2010 à 2019.
Sorti en 2016, I Am Not Your Negro s’appuie sur Remember This House, un manuscrit inachevé de l’écrivain James Baldwin. Le documentaire relie les parcours de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King Jr. à l’histoire du racisme et des représentations des personnes noires aux États-Unis. Narré par Samuel L. Jackson, le film a été nommé à l’Oscar du meilleur documentaire en 2017 et a remporté le César du meilleur film documentaire en 2018.
Haïti occupe une place centrale dans la vie et l’œuvre de Raoul Peck. Né à Port-au-Prince, il a quitté le pays pendant son enfance, mais plusieurs de ses films interrogent directement l’histoire politique et sociale haïtienne. Haitian Corner évoque les traumatismes laissés par la dictature de François Duvalier, tandis que Fatal Assistance analyse les conséquences de l’aide internationale après le séisme de 2010. Il travaille également sur un documentaire consacré à l’assassinat du président Jovenel Moïse.
Abrogation du Code noir : derrière cette formule juridique, il y a une question beaucoup plus profonde que le vote d’un texte ancien. La commission des lois de l’Assemblée nationale a adopté, le 20 mai 2026, la proposition portée par Max Mathiasin, député de Guadeloupe. Le texte doit être examiné en séance publique le 28 mai 2026. Il ne s’agit pas d’abolir une seconde fois l’esclavage, définitivement aboli en 1848, mais de retirer expressément de l’ordre juridique français un texte qui a organisé l’asservissement dans les colonies françaises.
Avant l’abrogation, comprendre ce qu’était le Code noir
Le Code noir n’est pas un simple document poussiéreux réservé aux historiens du droit. Il désigne d’abord l’ordonnance royale de mars 1685 sur les esclaves des îles de l’Amérique, puis l’ensemble des textes qui l’ont prolongée, notamment en 1723 et 1724.
La Bibliothèque nationale de France le présente comme une loi portant sur les rapports entre maîtres et esclaves dans les colonies françaises d’Amérique, avec la création d’un droit colonial dérogatoire.
Ce texte n’a pas inventé l’esclavage colonial.
Mais il lui a donné une armature juridique. Il a encadré la condition des personnes réduites en esclavage, la religion imposée, le travail, la famille, les sanctions, les rapports avec les maîtres et la vie quotidienne dans les sociétés de plantation.
Autrement dit, le Code noir a rendu l’esclavage administrable.
Il a transformé une violence économique et sociale en système réglé par le droit royal.
C’est pour cela que l’Abrogation du Code noir ne peut pas être lue comme une simple opération technique.
Elle touche à la manière dont un État regarde les textes qu’il a produits, même lorsque ces textes ne gouvernent plus la vie présente.
Le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage rappelle que cet ensemble juridique a organisé pendant plus d’un siècle et demi la société esclavagiste dans les colonies françaises de la Caraïbe, de l’océan Indien et de la Louisiane.
Un texte sans effet, mais pas sans poids
Depuis l’abolition de 1848, le Code noir ne produit plus d’effet juridique. Aucun article ne peut être appliqué aujourd’hui. Le danger serait donc de faire croire qu’il existait encore comme règle active. Ce n’est pas le cas. La question est ailleurs : l’ordonnance de 1685 et les textes qui l’ont prolongée n’avaient pas fait l’objet d’une abrogation expresse dans les termes visés par la proposition actuelle.
C’est ce paradoxe qui donne sa force à l’actualité. Un texte peut être mort juridiquement et rester lourd symboliquement. Il peut ne plus produire de droit, mais continuer à blesser par sa présence dans l’histoire juridique nationale. Lors du 25e anniversaire de la loi Taubira, l’Élysée a soutenu cette abrogation en affirmant qu’il ne s’agissait pas d’effacer l’histoire, mais de dire clairement que ce texte est contraire à l’égale dignité humaine.
Pourquoi cette actualité parle aux Antilles et à la Guyane ?
L’ancrage se trouve en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion, mais aussi dans les familles qui portent encore les traces d’une histoire transmise parfois sans archives, parfois sans mots.
Le Code noir n’est pas une abstraction pour ces territoires. Il renvoie à des noms imposés, à des lignées coupées, à des habitations, à des registres, à des récits familiaux incomplets. Il rappelle que l’esclavage n’a pas seulement été une exploitation de corps. Il a aussi été une fabrication de statuts, de silences et d’inégalités inscrites dans la durée.
Que cette proposition soit portée par Max Mathiasin, député de Guadeloupe, n’est donc pas un détail. La commission des lois a adopté le texte à l’unanimité, après que son auteur l’a présenté comme un jalon supplémentaire pour la mémoire de l’esclavage. Une voix ultramarine porte ainsi dans l’espace parlementaire une demande qui dépasse le symbole : nommer, retirer, transmettre.
Ce que l’abrogation peut réellement ouvrir
L’Abrogation du Code noir ne répare pas à elle seule les violences de l’esclavage. Elle ne règle pas la question des réparations, que Max Mathiasin n’a pas souhaité intégrer au texte pour ne pas brouiller son message. Mais elle peut ouvrir un chantier plus concret : celui de l’enseignement, des archives et des lieux de mémoire.
Le texte examiné prévoit notamment qu’un rapport soit remis au Parlement. Il devra porter sur les dispositions issues du droit colonial, mais aussi sur la place accordée à l’histoire de l’esclavage, de la traite et des abolitions dans les programmes scolaires. La commission a également ajouté des éléments sur les lieux mémoriels et la recherche historique.
Retirer le texte ne suffit pas. Encore faut-il expliquer ce qu’il a permis, comment il a façonné les sociétés coloniales, pourquoi ses effets se lisent encore dans les mémoires et comment les jeunes générations peuvent recevoir cette histoire sans qu’elle soit réduite à une date commémorative.
Retirer le texte, garder la mémoire ouverte
L’Abrogation du Code noir ne ferme pas l’histoire. Elle l’oblige au contraire à revenir dans l’espace public avec plus de clarté. Abroger ne veut pas dire oublier. Cela signifie retirer officiellement du droit français un texte qui a donné une forme légale à l’asservissement, tout en laissant aux historiens, aux enseignants, aux musées et aux familles la responsabilité de le transmettre.
Pour les Antilles, la Guyane et les autres territoires concernés, l’enjeu est donc double : obtenir un acte officiel, mais refuser que cet acte devienne une fin. Après l’Abrogation du Code noir, la vraie question demeure : comment enseigner cette histoire sans l’adoucir, sans la figer, et sans laisser les générations futures la découvrir seulement au détour d’une actualité parlementaire ?
L’Abrogation du Code noir signifie le retrait formel de ce texte de l’ordre juridique français. Le Code noir ne produit plus d’effet juridique depuis l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, mais il n’avait pas été expressément abrogé. Cette démarche ne change donc pas la vie juridique actuelle des citoyens, mais elle porte une forte valeur mémorielle. Elle marque la volonté de retirer officiellement un texte qui avait organisé l’esclavage colonial dans les anciennes colonies françaises.
L’Abrogation du Code noir concerne directement les territoires héritiers de l’esclavage colonial français, notamment la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion. Dans ces territoires, le Code noir renvoie à une histoire familiale, sociale et mémorielle encore sensible : noms imposés, archives incomplètes, sociétés de plantation, hiérarchies coloniales et transmission parfois difficile. Pour les Antilles et la Guyane, cette abrogation n’est donc pas seulement un acte juridique. Elle touche à la reconnaissance d’une histoire longtemps inscrite dans les textes, les lieux et les mémoires.
Non, l’Abrogation du Code noir n’efface pas l’histoire de l’esclavage. Au contraire, elle peut renforcer la nécessité de mieux l’enseigner, de mieux la documenter et de mieux la transmettre. Abroger un texte ne signifie pas le faire disparaître des archives ou des travaux historiques. Cela signifie que l’État reconnaît officiellement que ce texte, qui a donné une forme juridique à l’asservissement, n’a plus sa place dans l’ordre symbolique du droit. L’enjeu reste ensuite de faire vivre cette mémoire dans les écoles, les musées, les lieux de recherche et les familles.
Quand Edwidge Danticat est arrivée à Brooklyn à l’âge de douze ans, en 1981, l’anglais n’était pas sa langue. Elle portait des vêtements haïtiens, le créole comme langue maternelle, et une histoire familiale déjà marquée par la séparation. Quarante-cinq ans plus tard, elle est l’une des écrivaines haïtiano-américaines vivantes les plus respectées, lauréate d’une bourse MacArthur et professeure à l’Université Columbia, où elle occupe la chaire Wun Tsun Tam Mellon Professor of the Humanities. Mais surtout, elle a fait quelque chose que peu d’écrivaines de sa génération ont réussi à cette échelle : elle a installé Haïti au cœur de la littérature mondiale contemporaine.
Une enfance entre Port-au-Prince et l’attente
Edwidge Danticat est née le 19 janvier 1969 à Port-au-Prince, sous la dictature de François Duvalier. Son père part aux États-Unis lorsqu’elle est encore très jeune, puis sa mère le rejoint quelques années plus tard. Elle est élevée en Haïti par son oncle Joseph et sa tante Denise, dans une maison de Bel Air où d’autres enfants connaissaient eux aussi l’absence de parents partis chercher une vie ailleurs. « Je me souviens qu’ils me manquaient, mais je l’acceptais comme un fait de la vie », a-t-elle confié à la Vilcek Foundation. Cette enfance partagée entre l’attente, l’oncle de substitution et l’irruption tardive des parents biologiques nourrira toute son œuvre.
L’écriture comme troisième langue
Edwidge Danticat commence à écrire enfant. À Brooklyn, adolescente, elle écrit pour New Youth Connections, un journal rédigé par des lycéens new-yorkais. Elle obtient une licence de littérature française à Barnard College en 1990, puis un Master of Fine Arts en écriture créative à Brown University en 1993. Sa thèse de Master devient son premier roman, Breath, Eyes, Memory (Le Cri de l’oiseau rouge en français), publié en 1994 alors qu’elle a 25 ans. Le livre est sélectionné en 1998 pour le Oprah’s Book Club, ce qui propulse sa carrière à une échelle massive.
Dix-huit livres et une reconnaissance majeure
La suite tient en chiffres impressionnants. Dix-huit livres publiés. Une nomination finaliste au National Book Award pour son recueil de nouvelles Krik? Krak! en 1995. Une bourse MacArthur Fellowship en 2009, la fameuse « bourse des génies ». Le prix Neustadt International Prize for Literature en 2018, l’un des prix littéraires américains les plus prestigieux. Le PEN/Malamud Award en 2023. Le PEN/Nabokov Award for Achievement in International Literature en 2026. Le National Book Critics Circle Award. Le American Book Award. Ces distinctions disent une chose : Edwidge Danticat n’est pas seulement une grande voix de la diaspora haïtienne. Elle est une figure majeure de la littérature américaine et caribéenne contemporaine.
Haïti, non comme décor, mais comme mémoire
Mais le plus impressionnant reste la cohérence thématique. De Breath, Eyes, Memory à Everything Inside, en passant par The Farming of Bones sur le massacre des Haïtiens à la frontière dominicaine en 1937, The Dew Breaker sur les traces laissées par la violence duvaliériste et le mémoire bouleversant Brother, I’m Dying sur la mort de son oncle dans le système de détention migratoire américain , Edwidge Danticat n’a jamais cessé d’écrire Haïti. Pas comme un sujet exotique. Comme une langue, une mémoire, une famille.
Une de ses singularités tient à la manière dont elle articule l’expérience individuelle et l’expérience collective. Brother, I’m Dying, qui lui a valu le National Book Critics Circle Award pour l’autobiographie, raconte la mort de son oncle Joseph, demandeur d’asile haïtien décédé alors qu’il était détenu par les services d’immigration américains. Le livre fonctionne à la fois comme deuil intime et comme accusation politique. Il a contribué à mettre en lumière les conditions de détention des migrants caribéens aux États-Unis, longtemps avant que ce sujet ne devienne central dans le débat public américain.
Une œuvre pour les adultes, les jeunes lecteurs et la diaspora
Edwidge Danticat a aussi écrit huit livres pour enfants et adolescents, dont Anacaona: Golden Flower, consacré à la reine taïno qui s’opposa aux conquistadors espagnols. Elle a publié un récit de voyage, After the Dance: A Walk Through Carnival in Jacmel, ainsi que plusieurs essais. Son recueil Create Dangerously: The Immigrant Artist at Work est devenu un texte de référence pour penser la place de l’artiste immigré, pris entre mémoire, exil, responsabilité et création.
Edwidge Danticat enseigne aujourd’hui à l’Université Columbia dans le Département des études afro-américaines et de la diaspora africaine. Elle vit à Miami, dans une ville marquée par une forte présence haïtienne. Cette implantation n’est pas anecdotique. Miami est devenu, depuis les années 1980, l’une des grandes capitales de la diaspora haïtienne — et donc, par extension, l’un des laboratoires culturels où s’invente la littérature haïtienne-américaine contemporaine.
Une bascule pour la littérature haïtienne contemporaine
La singularité absolue d’Edwidge Danticat tient à un fait simple. Avant elle, une partie de la littérature haïtienne était souvent lue, dans les circuits internationaux, comme une littérature régionale ou comme une littérature postcoloniale francophone. Avec elle, écrite en anglais et primée par les institutions littéraires américaines majeures, la mémoire haïtienne a gagné une place centrale dans l’édition mondiale. Cette bascule, une seule personne ne pouvait pas l’opérer mécaniquement. Mais sans Edwidge Danticat, elle ne se serait pas faite à cette échelle.
Une voix toujours en mouvement
La suite confirme que son œuvre reste en mouvement. Watch Out for Falling Iguanas, livre pour enfants illustré par l’artiste jamaïcaine Rachel Moss, est paru chez Akashic Books en 2025. Et un nouveau roman, Dèy, est annoncé pour août 2026. Le titre, en créole haïtien, renvoie au deuil et à la mémoire. Il prolonge ce que son œuvre travaille depuis plus de trente ans : la famille, la perte, l’exil, la violence, mais aussi les gestes minuscules qui permettent de tenir debout.
Quarante-cinq ans après Brooklyn, Edwidge Danticat continue d’écrire avec la même précision et la même tendresse. Et tant qu’elle écrira, Haïti aura une voix qui porte au-delà des frontières.
Edwidge Danticat est une écrivaine haïtiano-américaine née à Port-au-Prince en 1969. Arrivée à Brooklyn à l’âge de douze ans, elle a construit une œuvre majeure autour de l’exil, de la mémoire familiale, de la migration, de l’histoire haïtienne et de la diaspora. Ses livres, dont Breath, Eyes, Memory, Krik? Krak!, The Farming of Bones ou Brother, I’m Dying, ont fait d’elle l’une des voix les plus importantes de la littérature caribéenne contemporaine.
Edwidge Danticat occupe une place essentielle parce qu’elle a permis à la mémoire haïtienne d’entrer dans les grands circuits de la littérature mondiale, notamment à travers l’édition américaine. Son œuvre ne présente pas Haïti comme un simple décor, mais comme une langue, une histoire, une blessure, une force et une mémoire familiale. Elle relie l’intime au collectif, en racontant à la fois les séparations, les violences politiques, les migrations et la dignité des familles haïtiennes.
Pour entrer dans l’œuvre d’Edwidge Danticat, il faut commencer par Breath, Eyes, Memory, son premier roman, qui aborde la filiation, l’exil et les liens entre Haïti et les États-Unis. Krik? Krak! permet de comprendre son art de la nouvelle et son rapport à la mémoire collective. The Farming of Bones éclaire l’histoire du massacre des Haïtiens à la frontière dominicaine en 1937. Enfin, Brother, I’m Dying est indispensable pour saisir la dimension intime et politique de son écriture.
Dans une cour, au bord d’un champ ou près d’une maison à réparer, quelqu’un lance l’appel. On ne vient pas seulement prêter ses bras. On vient avec sa présence, sa voix, parfois un tambour, souvent un plat à partager. En Haïti, Konbit ne désigne pas uniquement une aide ponctuelle. Le mot raconte une manière de faire société. C’est cette force qui traverse encore le mot vivant aujourd’hui.
Dire « fè yon konbit », en créole haïtien, c’est annoncer un travail mené à plusieurs. La traduction la plus simple serait « travail collectif » ou « entraide ». Mais cette traduction reste trop courte. Un Konbit suppose un appel, une réponse, une réciprocité. Aujourd’hui on aide un voisin à préparer son champ, demain ce voisin viendra aider à son tour. L’effort circule. La dette n’est pas comptable. Elle est sociale.
Un travail collectif, mais jamais froid
Le mot est fortement associé au monde rural haïtien. Dans de nombreuses descriptions, le Konbit sert à préparer la terre, planter, récolter, nettoyer un espace ou mener une tâche impossible à accomplir seul. Ce n’est donc pas une réunion abstraite. C’est un geste concret. Des mains se coordonnent. Un terrain avance. Une famille respire. Une communauté se souvient qu’elle peut produire de la force sans attendre une institution.
Ce qui rend le Konbit singulier, c’est l’alliance entre travail et lien social. Le champ n’est pas seulement un lieu de production. Il devient un espace de parole, de rythme, de repas et de reconnaissance mutuelle. Certaines formes associent chants, musique ou tambours. Le rythme aide le corps à tenir. Le repas rappelle que l’effort partagé ouvre aussi un temps d’hospitalité. Il faut toutefois éviter de transformer cette pratique en image folklorique figée. Tous les Konbit ne se ressemblent pas. Selon les lieux, les périodes et les besoins, la pratique peut être agricole, communautaire, familiale ou symbolique.
Des racines africaines recomposées en Haïti
Ses racines sont souvent rapprochées des formes africaines de travail collectif. Des chercheurs ont notamment relié le coumbite haïtien au dokpwe du Dahomey. Il vaut mieux parler de filiation probable et documentée, plutôt que d’origine unique et directe. L’histoire haïtienne a toujours recomposé les héritages. Le Konbit porte ainsi la mémoire de l’Afrique, l’expérience de la plantation, la survie après l’esclavage et la créativité paysanne d’un peuple qui a dû s’organiser pour tenir debout.
Cette force explique pourquoi le mot dépasse aujourd’hui le champ agricole. On le retrouve dans des initiatives éducatives, sociales, culturelles ou diasporiques. Il sert à nommer des collectifs, des projets et des démarches de solidarité. Dans ces usages contemporains, Konbit garde son idée centrale : plusieurs personnes mettent leurs ressources ensemble pour atteindre ce qu’aucune ne pourrait porter seule. Le mot n’a pas perdu son poids. Il a changé d’échelle.
Une parenté dans l’île, une leçon pour la Caraïbe
La parenté avec la République dominicaine voisine mérite aussi d’être évoquée avec prudence. Le terme espagnol convite désigne lui aussi, dans certains contextes, une forme de travail ou de mobilisation communautaire. Cette proximité rappelle que les deux parties de l’île partagent des histoires rurales, des circulations et des héritages africains.
Konbit compte parce qu’il donne un nom à une intelligence collective caribéenne. Il refuse l’idée selon laquelle le travail serait forcément solitaire, froid ou silencieux. Il montre qu’une communauté peut transformer une nécessité en moment de lien. Dans une région marquée par les catastrophes naturelles, les migrations, les fragilités économiques et la force des familles élargies, cette idée parle encore. Elle rappelle que l’organisation populaire n’est pas un secours de dernière minute. C’est une culture. Ce n’est pas seulement une tradition haïtienne. C’est une leçon sociale : quand les bras se multiplient, la charge devient plus légère.
Dans le mot Konbit, il y a donc plus qu’une méthode. Il y a une confiance accordée au voisin, une mémoire des gestes transmis, et une réponse très haïtienne à une question universelle : comment avancer quand personne, seul, n’a assez de mains ? La réponse commence par l’appel lancé ensemble. Et si le prochain mot caribéen nous emmenait en Jamaïque, vers irie, cette manière de dire que tout va bien, mais avec plus qu’un simple bien-être ?
Konbit désigne une forme de travail collectif en Haïti. Le mot renvoie à l’entraide entre voisins, familles ou membres d’une communauté pour accomplir une tâche qui demande plusieurs bras. Il peut s’agir de préparer un champ, de récolter, de réparer une maison ou de soutenir une initiative commune. Mais Konbit ne signifie pas seulement “travailler ensemble”. Le mot porte aussi une idée de réciprocité, de lien social, de repas partagé, parfois de musique et de fête.
Le Konbit est important parce qu’il montre comment la société haïtienne a longtemps organisé la solidarité au quotidien. Dans les zones rurales, il permettait d’accomplir des travaux difficiles sans dépendre uniquement de l’argent ou des institutions. Il rappelle aussi que le travail peut être un moment de cohésion, de parole et de reconnaissance mutuelle. À travers ce mot, Haïti transmet une philosophie sociale : quand une charge est trop lourde pour une personne seule, la communauté peut la porter ensemble.
Oui, le Konbit reste une référence forte en Haïti, même si ses formes ont évolué. Il demeure associé au monde rural, mais le mot est aussi utilisé aujourd’hui pour parler de projets communautaires, d’initiatives sociales, d’associations, de collectifs ou de démarches solidaires dans la diaspora. Son sens s’est élargi : il ne désigne plus seulement un travail agricole collectif, mais toute action où plusieurs personnes mettent leurs forces en commun pour faire avancer une cause, un quartier ou une communauté.
Fort Marfranc concentre à lui seul plusieurs strates majeures de l’histoire haïtienne : la défense du jeune État après 1804, la mémoire de la lutte contre l’ordre colonial et la présence, en son enceinte, de la tombe de Laurent Férou, signataire de l’acte d’indépendance. Peu de sites réunissent avec une telle intensité la dimension militaire, politique et mémorielle. Dans la Grand’Anse, ce fort possède donc une valeur qui dépasse largement celle d’un simple vestige ancien.
Un fort lié à l’urgence de protéger l’indépendance
Après 1804, Haïti doit consolider une liberté conquise au terme d’une guerre décisive. Le territoire se dote alors d’un ensemble de fortifications destinées à prévenir un retour des anciens maîtres de Saint-Domingue. Fort Marfranc appartient à cette logique défensive. Son existence rappelle qu’au lendemain de l’indépendance, la souveraineté ne relevait pas seulement des textes et des proclamations : elle se construisait aussi dans la pierre, sur les reliefs, par une occupation stratégique du territoire.
Le site domine l’espace autour de Jérémie, ce qui lui donnait un rôle de veille et de contrôle particulièrement utile dans une région exposée aux incertitudes de l’époque. Ce choix d’implantation n’avait rien d’esthétique. Il répondait à une lecture militaire très concrète du terrain : voir loin, anticiper un mouvement, défendre une zone de passage et inscrire la sécurité dans le paysage même de la Grand’Anse. Cette relation entre relief et stratégie fait partie de l’intérêt majeur du lieu.
La singularité du lieu : une forteresse construite sur un ancien espace colonial
La force symbolique de Fort Marfranc tient aussi à son ancrage physique. Le fort a été élevé sur les vestiges de l’ancienne maison de maître du capitaine Marfranc, un officier français de la première compagnie de gendarmes. Le terrain recouvrait aussi l’emplacement d’anciennes cases d’esclaves. En quelques mètres carrés, le site rassemble ainsi trois temporalités : l’ordre colonial, la rupture révolutionnaire et l’organisation défensive du nouvel État haïtien. Cette superposition donne au monument une densité historique rare.
C’est précisément là que réside l’attrait profond de Fort Marfranc. Le lieu ne raconte pas seulement une bataille ou une architecture militaire. Il matérialise un basculement de pouvoir. Un espace autrefois lié à la domination coloniale devient un point de protection du pays indépendant. Pour un lecteur attentif à l’histoire caribéenne, ce détail change tout : il permet de comprendre comment l’indépendance a aussi transformé les lieux, leur usage et leur signification politique.
Laurent Férou, figure centrale de la mémoire du fort
L’histoire de Fort Marfranc est étroitement liée à Laurent Férou, l’un des chefs insurgés haïtiens contre les Français. C’est lui qui a dirigé la construction du fort et choisi son emplacement. Cette donnée donne au site une portée particulière, car il s’agit d’un lieu pensé par un acteur direct de la guerre d’indépendance, et non d’un ouvrage anonyme détaché de ses protagonistes. Le fort porte donc la marque concrète d’une décision politique et militaire inscrite dans une trajectoire personnelle forte.
La présence de sa tombe à l’intérieur de l’enceinte renforce encore cette portée. Laurent Férou, né sur l’habitation Pinot aux Côteaux et mort à Jérémie en 1806, y a été enterré après avoir compté parmi les signataires de l’acte d’indépendance. Cette dimension funéraire donne à Fort Marfranc une valeur mémorielle exceptionnelle. Le site devient à la fois un poste militaire, un repère historique et un lieu de recueillement national. Dans le paysage patrimonial haïtien, cette combinaison reste particulièrement forte.
Un patrimoine en ruine, mais une valeur intacte
Aujourd’hui, Fort Marfranc est presque entièrement détruit. Cette situation limite sa lisibilité sur le terrain, fragilise sa transmission et complique sa valorisation auprès du grand public. Pourtant, sa ruine ne réduit en rien son importance. Au contraire, elle souligne l’urgence patrimoniale qui entoure de nombreux sites historiques haïtiens, surtout lorsqu’ils se trouvent loin des circuits les plus connus. La question n’est donc pas seulement de conserver des pierres ; elle consiste à préserver un récit national localisé, précis et profondément enraciné dans la Grand’Anse.
Dans cette perspective, Fort Marfranc pourrait jouer un rôle culturel et pédagogique beaucoup plus fort. Le site a la capacité d’alimenter un travail de transmission sur l’indépendance, sur l’histoire régionale de Jérémie et sur les formes prises par la défense du territoire au début du XIXe siècle. Il offre aussi une entrée puissante pour parler des continuités entre esclavage, guerre, souveraineté et mémoire. Pour un média comme RichèsKarayib, ce type de lieu mérite une attention soutenue, car il enrichit la lecture de l’histoire haïtienne au-delà des références les plus fréquemment citées.
Pourquoi ce fort mérite une place plus nette dans les récits caribéens ?
Dans l’espace caribéen, beaucoup de sites patrimoniaux attirent l’attention par leur monumentalité, leur état de conservation ou leur fréquentation touristique. Fort Marfranc retient l’intérêt pour une autre raison : sa capacité à faire tenir ensemble l’expérience coloniale, la rupture révolutionnaire et la mémoire d’un signataire de l’indépendance. Cette profondeur en fait un site d’une grande portée historique, même dans son état actuel. Il donne à voir une Haïti qui s’est défendue, organisée et racontée à travers des lieux chargés de sens.
Fort Marfranc mérite donc d’être lu comme un repère patrimonial majeur de la Grand’Anse. Son relief, son histoire, son lien avec Laurent Férou et la puissance symbolique de son implantation en font un lieu de mémoire d’une rare densité. Pour le lecteur novice, il ouvre une porte claire sur les enjeux des premières années de l’indépendance. Pour le lecteur expert, il rappelle que des sites moins médiatisés restent essentiels pour comprendre, dans toute sa profondeur, l’histoire haïtienne et caribéenne.
Parce qu’il associe plusieurs dimensions rarement réunies au même endroit : une fonction militaire liée à la défense de l’indépendance, une implantation sur un ancien espace colonial et la présence de la tombe de Laurent Férou, signataire de l’acte d’indépendance. Cette combinaison lui donne une portée historique et symbolique très forte dans la Grand’Anse.
Laurent Férou a dirigé la construction du fort et choisi son emplacement. Son nom donne au site une profondeur particulière, car il s’agit d’un acteur de premier plan de la lutte indépendantiste. Le fait qu’il repose dans l’enceinte du fort renforce encore la valeur mémorielle de l’ensemble et fait de ce lieu un repère important pour l’histoire politique haïtienne.
Le fort est aujourd’hui presque entièrement détruit. Malgré cet état de dégradation, sa valeur historique demeure considérable. Le site garde toute son importance pour comprendre la stratégie défensive adoptée après 1804, la mémoire locale de la Grand’Anse et la manière dont certains lieux concentrent encore, à eux seuls, une grande partie de l’expérience historique haïtienne.
Le samedi 28 mars, au Centre Aquatique Pierre Samot du Lamentin, la conférence de presse des CARIFTA Aquatics Championships 2026 n’avait rien d’une simple réunion d’information. En une heure et demie, organisateurs, athlètes et partenaires ont présenté bien plus qu’un programme sportif : du 3 au 8 avril, la Martinique accueillera la 39e édition du principal rendez-vous aquatique junior de la Caraïbe, dix ans après une première édition restée dans toutes les mémoires. Vingt-quatre nations. Trois disciplines. Un territoire qui joue à domicile et le sait.
Une candidature portée par une mémoire collective
En 2024, au congrès de la Caribbean Aquatics Association organisé aux Bahamas, deux candidatures s’affrontent pour l’organisation des CARIFTA Aquatics Championships 2026 : Sainte-Lucie et la Martinique. Le vote est sans appel : une trentaine de voix pour la Martinique, dix pour Sainte-Lucie.
Derrière ce résultat, il y a une histoire. L’édition 2016, première jamais organisée sur le territoire, a marqué les esprits de tous ceux qui y étaient: coachs, responsables de délégations, officiels. En 2024, au moment de voter, beaucoup se souvenaient encore de cette semaine-là.
« C’était une très belle édition, et toujours dans les mémoires. »
L’autre facteur a été plus concret : Sainte-Lucie ne disposait pas encore de son bassin. La Martinique, elle, peut compter sur le Centre Aquatique Pierre Samot du Lamentin, bassin olympique à dix couloirs, tribune de 800 places, bassin de 25 mètres pour l’échauffement. L’une des meilleures installations de la Caraïbe.
L’organisation a aussi mis en avant sa capacité d’accueil hors bassin, avec plusieurs solutions d’hébergement mobilisées dans le sud de l’île pour les délégations, complétées par d’autres structures si nécessaire. Ce volet logistique, rarement secondaire dans ce type d’événement, a renforcé la crédibilité de la candidature martiniquaise.
Trois disciplines, 24 nations, un format exigeant
Les CARIFTA Aquatics Championships 2026 réunissent 24 pays : 21 nations anglophones de la Caraïbe, auxquelles s’ajoutent la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. La natation course occupe quatre journées: séries le matin, finales l’après-midi, du samedi 5 au mardi 8 avril. La natation artistique s’installe à partir du lundi sur la pause méridienne, avec les solos puis les épreuves techniques. Les duos et les équipes clôturent le programme le mercredi matin. Ce même mercredi, l’épreuve d’eau libre se dispute sur cinq kilomètres, aux Anses d’Arlets.
Les compétiteurs : Benjamins (11-12 ans), Minimes (13-14 ans), Cadets (15-17 ans) ne s’inscrivent pas à titre individuel. Ce sont des sélections nationales qui se déplacent, avec les meilleurs nageurs de chaque territoire. Pour entrer dans la sélection martiniquaise, il faut satisfaire une grille de temps établie sur les deux saisons précédentes, qui ne retient que les nageurs capables d’atteindre les finales.
Dans l’esprit des organisateurs, la sélection se construit sur une logique simple : pour marquer des points, il faut entrer en finale, et pour entrer en finale, il faut figurer parmi les huit meilleurs temps des séries du matin. Autrement dit, les nageurs retenus sont censés avoir un niveau leur permettant de jouer une vraie place dans la compétition, et pas seulement de participer.
La délégation de la Martinique lors des CARIFTA Aquatics Championships 2026 compte 61 nageurs : 36 en natation course, 12 en eau libre dont cinq pratiquent également la course et 18 en natation artistique. Cinq capitaines mènent cette équipe : Jean-Naël Zozime et Maxime Auguste-Charlery pour la natation course garçons (catégorie 15-17 ans), Cyrielle Manin et Sayanne Guivissa pour la natation course filles, et Nohemy Marajo pour la natation artistique.
L’eau comme point de départ et comme destination
Jean-Naël Zozime, capitaine de la sélection garçons, répond sans détour quand on lui demande comment il a commencé : « on m’a mis à la natation pour ne pas me noyer. » Cyrielle Manin, capitaine de la sélection filles, raconte à peu près la même chose : elle a failli se noyer étant petite, et c’est ce qui l’a amenée à apprendre à nager.
Ces deux témoignages, entendus à quelques minutes d’intervalle, disent quelque chose d’important sur ce territoire. Deux jeunes Martiniquais que la mer a d’abord effrayés, qui représentent aujourd’hui leur île face à vingt-trois nations caribéennes. Il y a là bien plus qu’un palmarès sportif.
« La natation, c’est un sport dur. Il ne faut pas croire que ce sera facile, mais avec beaucoup de persévérance, tout le monde peut y arriver.»
— Jean-Naël Zozime
Nohemy Marajo, capitaine de natation artistique, pratique depuis dix ans une discipline que le public connaît encore mal. Elle l’explique concrètement : apprendre les chorégraphies à sec, les répéter dans l’eau, maîtriser sa respiration sous la surface pendant que les jambes dessinent des figures au-dessus. Un sport aussi exigeant techniquement que physiquement, qui tient autant de la danse classique que de l’endurance.
« Il faut savoir endurer, garder le moindre souffle pour terminer la chorégraphie. »
— Nohemy Marajo
La conférence des CARIFTA Aquatics Championships 2026 a aussi rappelé que la natation artistique reste une discipline encore confidentielle dans l’espace caribéen, en raison des infrastructures qu’elle exige et du niveau de préparation nécessaire. Elle demande du travail en trois dimensions, une préparation technique très poussée, mais aussi l’appui de professionnels extérieurs, notamment en danse et en préparation gymnique. Pour les encadrants, l’enjeu des CARIFTA est donc double : soutenir celles qui pratiquent déjà et susciter de nouvelles vocations.
Ce que l’encadrement observe chez ces jeunes, c’est une constante : ils s’entraînent, passent leurs examens, concourent le week-end, et recommencent. « Généralement, les nageurs sont performants dans leurs études également, parce qu’ils ont travaillé cette rigueur au quotidien.» Ce qu’on apprend dans un bassin s’applique aussi ailleurs.Les organisateurs insistent d’ailleurs sur cette exigence quotidienne : se qualifier ne suffit pas, il faut encore être capable de répondre présent le jour J, dans un sport où la régularité et la discipline comptent autant que le talent.
Des médailles nées des mains de l’île
La façon dont un événement récompense ses champions dit souvent beaucoup de ce qu’il représente. Aux CARIFTA Aquatics Championships 2026, les médailles ont été fabriquées en Martinique, dans du bois noble : poirier pour l’or, mao bleu pour l’argent, mao ghani pour le bronze. Un artisan du Nord-Atlantique en a assuré la réalisation, Joseph Galliard a signé les gravures, et une couturière locale a confectionné les pochons aux trois couleurs du drapeau martiniquais.
C’est la marraine de l’édition, Coralie Balmy , ancienne nageuse de haut niveau passée quatre fois par les CARIFTA dans sa carrière qui a porté cette initiative. Une démarche écoresponsable et identitaire, saluée comme une première à l’échelle caribéenne.
Chaque athlète caribéen qui montera sur le podium lors des CARIFTA Aquatics Championships 2026 repartira avec un bout de la Martinique, une médaille unique, réalisée par des artisans locaux, qui ne ressemble à aucune autre.
La conférence a également précisé que des trophées accompagneront ces récompenses, et que les médailles devaient encore recevoir leurs cordons avant l’ouverture de la compétition. Là aussi, l’objectif est clair : faire de chaque distinction un objet à la fois sportif, local et symbolique.
Une semaine qui mobilise tout le territoire
Les CARIFTA Aquatics Championships 2026 ne se jouent pas que dans les bassins. Entre 1 500 et 1 800 personnes arrivent en Martinique : nageurs, encadrants, familles répartis dans plusieurs hôtels du sud. Chaque jour, environ 150 bénévoles assurent le bon déroulement de l’événement : des anciens nageurs, des parents, des habitants qui n’ont parfois aucun lien direct avec la natation, mais qui ont voulu s’engager.
Parmi eux, les officiels occupent une place décisive : environ 26 officiels venus de la Caraïbe viendront en renfort des officiels martiniquais, pour atteindre une cinquantaine de personnes autour du bassin à chaque réunion, matin et après-midi. À cela s’ajoutent les secouristes, les équipes d’accueil, les personnes chargées des récompenses, de l’accompagnement des délégations ou encore des espaces ouverts au public.
L’accueil des délégations lors des CARIFTA Aquatics Championships 2026 a lui aussi été pensé dans le détail. Toutes devaient arriver le 2 avril, à des horaires étalés sur la journée, parfois très tôt le matin, parfois tard le soir. L’organisation a prévu un dispositif précis à l’aéroport, en lien avec le transporteur et la SAMAC, afin de fluidifier les sorties, le transfert vers les bus puis l’installation dans les hébergements, avec une attention particulière portée aux repas selon l’heure d’arrivée.
La cérémonie d’ouverture des CARIFTA Aquatics Championships 2026, le vendredi 3 avril au stade Georges Gratiant, est gratuite et ouverte à tous : 2 800 places à remplir. Le groupe « Nou Pa Sav » accompagnera le défilé des délégations. Le samedi 4 avril, les Hommes d’Argile seront présents à l’arrivée des délégations sur site, offrant une mise en scène culturelle forte, pensée comme un premier contact symbolique avec l’identité martiniquaise.. Tout au long de la semaine, des groupes culturels martiniquais seront présents pour que les visiteurs repartent avec une image vivante du territoire, pas seulement des résultats de compétition.
La cérémonie des CARIFTA Aquatics Championships 2026 doit se tenir de 16 h à 18 h, avec une retransmission prévue sur écran géant, ainsi qu’un relais par des partenaires médias et via YouTube pour permettre une diffusion plus large dans la Caraïbe. L’ambition affichée est nette: faire de la Martinique le centre de la Caraïbe pendant toute la durée de l’événement.
Au-delà du sport, les organisateurs des CARIFTA Aquatics Championships 2026 assument aussi un objectif économique et culturel. Faire venir jusqu’à 1 800 personnes signifie remplir des hébergements, générer de la consommation, encourager les locations de véhicules et faire travailler les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration. C’est aussi une façon de montrer la culture martiniquaise, notamment à travers les animations prévues lors de l’ouverture et à l’arrivée des délégations.
L’épreuve d’eau libre aux Anses d’Arlets rappelle aussi que la mer est un milieu vivant, fragile, qui mérite d’être protégé. La représentante de l’association présente à la conférence résume sa mission simplement : « apprendre à nager pour découvrir les mers et les protéger. »
Cette dimension éducative dépasse la seule prévention de la noyade. Elle touche aussi à l’appropriation de l’eau par les Martiniquais, à la découverte de la discipline par les plus jeunes et à la volonté, plus large, de renforcer durablement la culture aquatique du territoire.
Une île qui s’affirme
Une phrase prononcée en fin de conférence résume bien l’état d’esprit général : « Nous sommes prêts, et nous ferons des CARIFTA Aquatics Championships 2026 une réussite collective et une grande fierté pour notre territoire. »
Ce que les délégations emporteront le 8 avril au soir, ce n’est pas seulement un classement. C’est une image de la Martinique , celle d’un territoire qui sait accueillir, s’organiser et affirmer son identité. Pendant six jours, toute la Caraïbe sera là. À la Martinique de montrer ce qu’elle sait faire.
Mais les organisateurs des CARIFTA Aquatics Championships 2026 veulent aussi laisser une trace après l’événement. La Ligue de Natation de Martinique a terminé la saison 2024-2025 avec environ 2 540 licenciés, une dizaine de clubs affiliés et, en général, 7 à 8 clubs engagés en compétition. Dans cette perspective, les CARIFTA ne sont pas pensés comme une parenthèse, mais comme un accélérateur possible pour susciter des vocations, renforcer les effectifs et installer durablement la natation dans le paysage sportif martiniquais.
Les organisateurs des CARIFTA Aquatics Championships 2026 ont aussi fait le choix de ne pas reproduire à l’identique le grand village de 2016. En 2026, l’animation autour de la compétition doit être plus resserrée, avec une grande journée particulièrement mise en avant, afin de concentrer l’énergie et la fréquentation plutôt que d’éparpiller les temps forts.
Les CARIFTA Aquatics Championships 2026 sont la 39e édition du principal rendez-vous aquatique junior de la Caraïbe, organisée en Martinique du 3 au 8 avril. Vingt-quatre nations y participent en natation course, natation artistique et eau libre, dans des catégories allant de 11 à 17 ans.
Les épreuves de natation course et de natation artistique ont lieu au Centre Aquatique Pierre Samot du Lamentin. L’épreuve d’eau libre sur 5 kilomètres se dispute aux Anses d’Arlets le mercredi 8 avril.
La billetterie est accessible sur cariftamartinique2026.com et sur les réseaux sociaux de la Ligue de Natation de Martinique. Tarifs : 10 € le matin, 20 € l’après-midi pour les adultes pass 4 jours à 125 €. La cérémonie d’ouverture au stade Georges Gratiant est gratuite.
Vingt-quatre pays participent : 21 nations anglophones de la Caraïbe, ainsi que la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane.
La sélection martiniquaise est menée par cinq capitaines : Jean-Naël Zozime et Maxime Auguste-Charlery pour la natation course garçons, Cyrielle Manin et Sayanne Guivissa pour la natation course filles, et Nohemy Marajo pour la natation artistique.