Le Jamaica Pegasus vient d’être sacré Caribbean’s Leading Business Hotel 2026 aux World Travel Awards. Avant lui, un seul hôtel avait reçu ce titre, le Hilton Barbados, en 2007. Entre un hôtel né en 1968, un président américain et des étudiants à l’abri d’un ouragan, voici ce que ce trophée raconte de Kingston.
Le 11 octobre 2026, à Green Island, dans la paroisse de Hanover, les World Travel Awards ont remis leurs trophées pour la Caraïbe et les Amériques. L’un d’eux a pris la route de Kingston. Le Jamaica Pegasus a été couronné Caribbean’s Leading Business Hotel, autrement dit meilleur hôtel d’affaires de la Caraïbe. À la tête du groupe Courtleigh, propriétaire de l’adresse, Kevin Hendrickson peut savourer un moment qui a mis dix-neuf ans à revenir.
Face à lui, des hôtels de Cuba, de Trinidad et Tobago, de République dominicaine et de Jamaïque. Le Gran Hotel Manzana Kempinski, à La Havane, le Hyatt Regency Trinidad, l’InterContinental Real et le Sheraton, à Saint-Domingue, jouent sous des enseignes internationales. S Hotel Kingston, ouvert en 2009, partage même la ville du lauréat.
Jamaica Pegasus, un titre revenu après 2007
Cette catégorie n’a pas toujours brillé par sa régularité. Avant cette édition, un seul établissement l’avait remportée, le Hilton Barbados, en 2007. Le Jamaica Pegasus devient donc le premier lauréat depuis dix-neuf ans.
À l’échelle de l’île, la compétition reste serrée. S Hotel Kingston a décroché le titre jamaïcain de meilleur hôtel d’affaires. Deux adresses de la capitale se partagent ainsi la vitrine, et c’est plutôt bon signe pour Kingston. Le Jamaica Pegasus reçoit en outre ce trophée presque un an après l’ouragan Melissa, une saison que l’île n’oubliera pas de sitôt.
Un hôtel né en 1968, devenu jamaïcain
L’histoire commence en 1968. Une société voit alors le jour en coentreprise entre la compagnie aérienne BOAC, aujourd’hui British Airways, le groupe Trusthouse Forte et le peuple jamaïcain. L’hôtel ouvre en partie en 1973 pour accueillir un grand congrès, puis officiellement en septembre de la même année.
En 1976, l’État jamaïcain entre au capital. En 2002, la gestion redevient locale. Autour de 2010 et 2011, le groupe de Kevin Hendrickson en prend l’entière propriété. Ce dernier a été élu Caribbean Hotelier of the Year en 2022 par la Caribbean Hotel and Tourism Association. Le Jamaica Pegasus revendique aujourd’hui un personnel entièrement jamaïcain. L’histoire d’un hôtel conçu avec des capitaux étrangers, puis repris par des mains locales, n’a rien d’un détail. Elle explique pourquoi cette victoire se fête à Kingston comme une affaire de famille élargie, bien au-delà du seul conseil d’administration.
Jamaica Pegasus, côté affaires et côté coulisses
Les chefs d’État connaissent la maison. Le 8 avril 2015, Barack Obama arrive à Kingston et rejoint l’hôtel. Il y retrouve le personnel de l’ambassade américaine, file visiter le musée Bob Marley, puis revient y passer la nuit. Trois semaines avant sa venue, l’établissement avait cessé de prendre des réservations. Voilà ce que coûte, parfois, l’honneur d’héberger un président. Pour un hôtel d’affaires, fermer ses portes aux clients ordinaires pendant trois semaines est un pari, et le Jamaica Pegasus l’a pris.
Le quotidien ressemble davantage à des réunions, des congrès et des salons, ce que la profession appelle le secteur MICE, pour meetings, incentives, conferences, exhibitions. Là aussi, l’hôtel a été élu meilleur de Jamaïque en 2021, puis en 2024. Il sait enfin accueillir dans l’urgence. Fin octobre 2025, alors que l’ouragan Melissa approchait de l’île, le gouvernement d’Antigua-et-Barbuda a obtenu deux nuits d’hébergement, repas compris, pour ses étudiants présents en Jamaïque. L’hôtel est devenu un abri avant d’être un décor de congrès.
Ce que ce prix dit, et ce qu'il ne dit pas
Un petit mot d’honnêteté. Les World Travel Awards fonctionnent par vote en ligne. Des cadres du voyage et des voyageurs choisissent leurs favoris, et la voix d’un professionnel vérifié compte double. Aucun jury ne tranche, et le Jamaica Pegasus joue selon cette règle. Ce trophée mesure donc une notoriété, pas une inspection.
Cette notoriété compte pourtant, car un voyageur d’affaires choisit souvent un hôtel dont il a déjà entendu le nom. Les votes mesurent cette réputation. Nassau, aux Bahamas, a été élue meilleure destination caribéenne d’affaires, tandis que Kingston place son hôtel en tête. Les deux palmarès se complètent et dessinent une Caraïbe qui ne se résume pas à ses plages.
Reste une dernière marche. Le Jamaica Pegasus est aussi nominé pour le titre mondial de World’s Leading Business Hotel 2026. Un voyageur d’affaires choisira-t-il cette fois la tour de Kingston plutôt que les grands noms internationaux ? La réponse dira si le Jamaica Pegasus, né d’un congrès en 1973, peut parler au monde entier depuis la Jamaïque. La suite se joue désormais dans les urnes numériques.
Questions fréquentes
Le Jamaica Pegasus, à Kingston, en Jamaïque, a remporté ce prix des World Travel Awards. Le gala Caribbean & The Americas s’est tenu le 11 octobre 2026 à Princess Grand Jamaica, à Hanover.
Non. La catégorie avait déjà été décernée en 2007, au Hilton Barbados. Le Jamaica Pegasus en est le premier lauréat depuis.
Par un vote en ligne de cadres du voyage et de consommateurs. La voix d’un professionnel vérifié compte double, et les votes sont audités.
Le colonel Wallace Sterling, chef des Marrons de Moore Town, constate qu’une fête de Noël s’est éteinte dans son village. Les Blue and John Crow Mountains qui l’entourent gardent pourtant une mémoire bien plus ancienne. Inscrites par l’UNESCO sur plus de 26 000 hectares, elles doivent aujourd’hui être réparées.
À Moore Town, village marron de l’est de la Jamaïque, le Jonkunnu appartient au passé. Le colonel Wallace Sterling l’a dit au Gleaner en décembre 2025. Cette mascarade de Noël est selon lui “a thing of the past”. Les jeunes préfèrent d’autres activités. Autour du village, pourtant, les Blue and John Crow Mountains gardent debout une autre histoire, celle de femmes et d’hommes qui ont fui l’esclavage.
Blue and John Crow Mountains, premier site UNESCO de Jamaïque
Inscrit en 2015, le bien est le premier site du patrimoine mondial de la Jamaïque. Il est mixte, à la fois culturel et naturel. L’UNESCO retient trois critères, (iii), (vi) et (x). La zone centrale couvre 26 251,6 hectares et grimpe de 850 à 2 256 mètres d’altitude. Une zone tampon de 28 494 hectares l’entoure.
Le site du parc national, géré par le Jamaica Conservation and Development Trust (JCDT), annonce 41 198 hectares. Ce n’est pas la même surface. Le parc dépasse le bien inscrit. Les Blue and John Crow Mountains forment un massif forestier du sud-est de la Jamaïque, où le Blue Mountain Peak culmine à 2 256 mètres.
Une montagne pour disparaître, la mémoire des Marrons du Vent
Les Marrons sont d’anciens esclaves qui ont fui les plantations. En Jamaïque, deux groupes se sont formés. Les Marrons du Sous-le-Vent vivaient dans le Cockpit Country. Les Marrons du Vent ont trouvé refuge dans les Blue and John Crow Mountains. Selon l’ICOMOS, ils ont choisi la guérilla plutôt que l’attaque ouverte. Les traités de 1739 ont mis fin à la guerre. Les Britanniques ont accordé des terres, une autonomie civile et le droit de circuler dans les forêts. Les Marrons du Vent gèrent encore une partie de ces terres.
Nanny Town, au cœur des Blue and John Crow Mountains
À environ 32 kilomètres au nord-est de Kingston, et à environ 600 mètres d’altitude, Nanny Town fut leur principal village. Les fouilles des années 1970 y ont révélé trois couches d’occupation. La première est taïno. La deuxième est marronne, d’environ 1655 à 1734. La troisième est britannique, en 1734 et 1735. Trois peuples ont occupé le même sol.
Un réseau de sentiers relie ces lieux. C’est la Nanny Town Heritage Route. Certains tracés sont connus. D’autres restent secrets pour des raisons culturelles, et peu de sites sont cartographiés. L’ICOMOS la décrit comme le mémorial spirituel et le centre souverain des Marrons du Vent.
Ce qui reste vivant autour de Moore Town
Cette histoire n’est pas figée. Le patrimoine marron de Moore Town figure depuis 2008 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Il comprend le Kromanti Play, un rituel de guérison où l’on joue de l’abeng, une corne de vache, et du tambour kromanti. Deux langues survivent, un créole cérémoniel et le kromanti, langue liturgique influencée par le twi. Les cérémonies comprennent aussi des danses, des chants et des préparations médicinales rares. Des conseils locaux, les kamiti, continuent de gouverner les villages.
En novembre 2014, les Marrons du Vent ont signé un protocole d’accord avec le Jamaica National Heritage Trust. Ils siègent dans les comités de conseil et de cogestion du site. Les Blue and John Crow Mountains abritent un point chaud de biodiversité. Au-dessus de 900 à 1 000 mètres, environ la moitié des plantes à fleurs sont endémiques.
Après Melissa, les Blue and John Crow Mountains demandent réparation
L’ouragan Melissa a touché la Jamaïque le 28 octobre 2025. Ses vents soutenus de 185 miles par heure en font, selon la NASA, la plus puissante tempête jamais enregistrée à toucher la Jamaïque. Il a frappé l’ouest du pays, loin de ces montagnes de l’est. L’UNESCO les a pourtant citées, avec Port Royal, parmi les deux biens du patrimoine mondial les plus préoccupants.
Le 28 juillet 2026, le Fonds du patrimoine mondial a approuvé 61 000 dollars américains d’aide d’urgence. Le contrat a été signé à Kingston le 30 septembre avec le ministère de la Culture et le JCDT, selon la presse jamaïcaine. L’argent doit servir à restaurer des infrastructures, évaluer les écosystèmes, remettre en état une pépinière et replanter. Des réparations limitées sont prévues à Holywell et à Portland Gap.
La somme reste modeste face aux menaces. Le rapport périodique de l’UNESCO cite les espèces invasives, le feu d’origine humaine, l’agriculture, dont le café, et des licences d’exploration minière hors du site. Il conclut que la valeur universelle exceptionnelle du site est maintenue. Il juge aussi le budget de gestion inadéquat pour les besoins de base.
Qui gardera les sentiers secrets demain?
Le même rapport relève une inquiétude précise. Les jeunes s’éloignent de leur patrimoine, et leur emploi reste une préoccupation majeure. La question dépasse les sentiers, et les Blue and John Crow Mountains ne se réparent pas seulement avec des dollars. Qui, dans vingt ans, saura où ils passent, et saura les taire?
FAQ : Blue and John Crow Mountains
Elles se trouvent dans le sud-est de la Jamaïque. Le Blue Mountain Peak, leur point culminant, atteint 2 256 mètres. Moore Town, village des Marrons du Vent, se situe dans la zone tampon du site.
Elles sont inscrites depuis 2015 comme site mixte, selon les critères (iii), (vi) et (x). Elles ont servi de refuge aux Taïnos puis aux Marrons, et abritent une biodiversité à fort taux d’endémisme.
Le Fonds du patrimoine mondial de l’UNESCO a approuvé 61 000 dollars américains d’aide d’urgence le 28 juillet 2026. La somme doit financer des réparations d’infrastructures, un reboisement et des évaluations écologiques.
s arrivons à mi-parcours de la série Histoires des cinémas caribéens. Les quatre premiers épisodes ont parcouru près de trois décennies de cinéma, depuis Cuba dans les années 1960 jusqu’aux productions martiniquaises et curaciennes des années 1980. Ce cinquième volet entre dans les années 1990 avec deux films aux univers très différents. Siméon d’Euzhan Palcy plonge dans un imaginaire antillais où musique, fantôme et réalisme merveilleux se rencontrent. L’Homme sur les quais de Raoul Peck revient sur la dictature de François Duvalier en Haïti à travers le regard d’une enfant.
Vous êtes au cinquième épisode d’une série de dix. Quatre épisodes le précèdent déjà sur Richès Karayib et cinq autres poursuivront cette chronologie jusqu’en 2025.
1997: JAMAÏQUE - DANCEHALL QUEEN, DE RICK ELGOOD & DON LETTS
Dancehall Queen fait partie des nombreux films jamaïcains qui s’inscrivent dans la formule proposée par The Harder They Come (Perry Henzell, 1972) : musique jamaïcaine (reggae ou dancehall), connue à l’international, danse sexualisée (comme c’était le cas au générique de fin du film de Henzell avec un gros plan sur le bassin d’une femme en train de danser, comme une invitation pour la suite), violence dans le ghetto et interventions sporadiques de la police.
C’est le cas de titres importants de ce cinéma : parmi eux, Rockers (1978) du réalisateur grec Theodoros Bafaloukos, considéré par certains comme étant le film ayant le mieux perçu l’esprit contestataire du reggae et la pensée des rastas (présence communautaire qu’on retrouvera de manière centrale dans Countryman de Dickie Jobson en 1982) et qui provoqua une émeute lors de sa projection au festival de Cannes en 1979, ou plus récemment Better Mus’Come de Storm Saulter (2011) marqué par une dimension plus frontalement politique en s’inspirant d’émeutes qui eurent réellement lieu en période électorale.
Ainsi, Dancehall Queen commence par une séquence-« clip » du célèbre Beenie Man, jouant un rôle secondaire, en train de chanter, tout comme dans la dernière partie du film, plusieurs prestations sont assurées sur scène à l’occasion d’un concours de danse. Pourtant, une différence de taille se profile : le personnage principal est une femme. Marcia est une vendeuse ambulante qui décide de participer à un concours de danse afin de s’émanciper.
En parallèle, l’une de ses filles reçoit des avances de son oncle Larry qui soutient financièrement la famille. Avertissant sa mère de cette situation, cette dernière minimise les agissements de son propre frère et met en avant ses difficultés financières. Prenant progressivement conscience de la vraie nature de son frère Larry qui, entretemps, aura couché avec sa propre nièce, elle manipulera un de ses hommes de main contre ce dernier.
La question des violences subies par les femmes traverse régulièrement les cinémas anglophones caribéens, notamment dans les productions semi-professionnelles de Mathurine Emmanuel (Sainte-Lucie) ou d’Anderson Quarless (Grenade), alors que ce sujet reste tabou dans les cinémas guadeloupéen et martiniquais, à quelques rares exceptions près. La frontalité du traitement de la question du viol et, plus précisément, de l’inceste donne une place à part à Dancehall Queen.
2000: MARTINIQUE - PASSAGE DU MILIEU, DE GUY DESLAURIERS
À l’occasion du passage au 21e siècle, le réalisateur Guy Deslauriers et son scénariste Patrick Chamoiseau (Prix Goncourt 1992 pour son célèbre roman Texaco) nous proposent de revivre la traversée de l’Atlantique à bord d’un bateau négrier, qu’on nommait en période esclavagiste le « Middle Passage » (à savoir le « Passage du milieu »), à la manière d’un nécessaire travail de mémoire.
Les trois-quarts du film se déroulent dans la cale, au milieu des esclaves arrachés à l’Afrique. Plusieurs flash-backs nous « ramènent » sur ce continent dans les villages, les fleuves et les grands-plaines, le tout accompagné de la voix-off d’un esclave anonyme qui ne cesse de changer de visage (souvent en regard-caméra) tout au long du film, comme s’il les représentait toutes et tous.
Cette Afrique perdue est, en toute évidence, incarnée par une femme qui nous fixe dans les yeux, nous spectateurs, alors que la voix-off dit : « Femme, tu es la terre deux fois violée. Tu es la mère à qui on ravit ses enfants. De toutes nos Afriques, tu es la plus réelle. » Dans le premier long-métrage fait par Deslauriers et Chamoiseau, L’Exil du roi Béhanzin (1996), on suivait l’emprisonnement (fait historique avéré) du roi Ahydjéré, du royaume du Dahomey (actuel Bénin), en Martinique, suite à sa défaite face aux troupes françaises d’Alfred Dodds : une manière pour le cinéma antillais de rétablir un lien avec le « Pays d’avant », pour reprendre une expression du poète et philosophe Édouard Glissant.
Quelques années après Amistad de Steven Spielberg (1997), Passage du milieu fut plébiscité pour l’exigence de sa représentation de ce pan du passé colonial. À ce titre, il reçut un prix au célèbre festival de Sundance et fut diffusé puis distribué en DVD par la chaîne HBO aux États-Unis.
2000: CUBA – LISTE D’ATTENTE (LISTA DE ESPERA), DE JUAN CARLOS TABÍO
Proche de Tomás Gutiérrez Alea, Juan Carlos Tabío a co-réalisé avec lui les deux derniers films du célèbre réalisateur, surnommé à Cuba « El Titón » (« Le Titan »), à savoir Fraise et Chocolat / Fresa y Chocolate (1993) et Guantanamera (1995). Le premier est une comédie sur la condition homosexuelle et le régime étatique de contrôle à Cuba sur un scénario co-écrit par l’auteur Senel Paz, qui a beaucoup abordé la place de l’homosexualité dans la société cubaine dans ses divers écrits, et qui eut l’honneur d’une nomination à l’Oscar du meilleur film étranger, une première pour un film cubain.
Le second est un road-movie rythmé et décalé qui, à l’instar de Fraise et chocolat, ne manque pas de porter un regard critique sur le régime cubain et constitue le véritable film-testament d’Alea. Quant à Juan Carlos Tabío, il n’en est pas à son coup d’essai puisque son premier long-métrage, Se permuta, remonte à 1985. Dans la veine satirique des films d’Alea, Liste d’attente suit le parcours d’un ensemble de personnages qui attendent un bus, tantôt pour la Havane tantôt pour Santiago, dans une station isolée.
Entre les bus qui ne viennent pas et ceux, trop usés, qui tombent en panne, le directeur de la station qui répare lui-même un modèle exsangue en l’absence de pièces de rechange, qui ne sauraient venir ni du régime communiste de l’ex-URSS, qui s’est effondré, ni des États-Unis qui imposent un embargo économique à l’île, des clients en attente vont devoir apprendre à vivre ensemble et surmonter toutes les difficultés du moment, y compris se nourrir…
En plus d’être un film critique sur Cuba, cette comédie douce-amère aux multiples rebondissements, portée par un casting exceptionnel qui souligne le très grand professionnalisme du cinéma cubain, est une réflexion subtile sur la difficulté à surmonter l’individualisme et à faire corps, c’est-à-dire à fonctionner sur un mode communiste. La dernière partie, entre songe et réalité, fonde une belle utopie politique dans une bonne humeur contagieuse. Un sommet du raffinement culturel cubain.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
Série Histoires des cinémas caribéens. S5/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S7/10.
L’histoire des cinémas caribéens poursuit sa traversée des années 1980. Après trois épisodes consacrés aux premiers développements de plusieurs cinémas de la région, ce quatrième volet réunit deux films martiniquais et une œuvre née à Curaçao.
Du marronnage du Sang du flamboyant à la trajectoire internationale de Rue Cases-Nègres, puis à l’univers singulier d’Almacita di Desolato, trois œuvres donnent à voir des rapports différents à la mémoire, à l’oralité, à l’Afrique et aux imaginaires caribéens. Cet article constitue le quatrième épisode d’une série de dix. Les trois premiers sont déjà disponibles sur Richès Karayib et six autres poursuivront cette histoire jusqu’aux années 2020.
1981: MARTINIQUE - LE SANG DU FLAMBOYANT, DE FRANÇOIS MIGEAT
Ce film est un cas à part dans le cinéma antillais. En effet, son réalisateur est un « Métropolitain » (à savoir un homme blanc de France hexagonale qui n’avait aucune attache primordiale avec les Antilles françaises) qui épousa la comédienne martiniquaise Émilie Benoît et fut invité par le poète et homme politique Aimé Césaire à animer la première formation en audiovisuel des Antilles au SERMAC (Service Municipal d’Action Culturelle) de la ville de Fort-de-France.
À la différence de Dérives ou la femme-jardin (1977), Le Sang du flamboyant, fortement soutenu par Césaire, connut une sortie commerciale en salles et eut même l’honneur d’être projeté dans la célèbre université Columbia à New York. Il se base sur un fait historique, à savoir le « marronnage » (à l’origine, fuite d’un esclave hors de la plantation) de Monsieur Beauregard (devenu Alban dans le film) qui fit courir les gendarmes du sud de la colonie post-esclavagiste de Martinique de 1942 à 1949, ce qui en fait l’un des derniers Marrons historiques de la Caraïbe.
Ce long-métrage se caractérise par le caractère central du Nègre marron, l’un des personnages récurrents du cinéma antillais ainsi que du conteur créole traditionnel à la source de la majorité de l’intrigue dans un cinéma au cœur duquel l’oralité continue de palpiter. Par ailleurs, il est l’un des premiers films à développer une « dimension magique » dans l’intrigue qui met en difficulté le Béké (descendant de famille esclavagiste), généreusement interprété par le célèbre comédien et producteur Jacques Perrin.
La « fémifocalité » n’est pas en reste avec le personnage d’Élia (interprétée avec prestance par Émilie Benoît qui était la comédienne principale de Dérives ou la femme-jardin), « femme-debout » qui conte l’histoire du film au côté de son compagnon conteur Gélus, présence féminine qui contrevient à la tradition historique voulant que les conteurs créoles ne soient que des hommes.
1983: MARTINIQUE - RUE CASES-NÈGRES, D’EUZHAN PALCY
À ce jour, il s’agit bien certainement du film antillais le plus connu au Monde. Il est l’adaptation d’un des classiques de la littérature antillaise, le roman autobiographique La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel, un des compagnons de route du poète de la Négritude Aimé Césaire. Ce film reçut le Lion d’Argent et la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Darling Légitimus (grand-mère du célèbre Pascal Légitimus du trio comique « Les Inconnus »), consacrant cinquante ans de carrière, au festival de Venise en 1983.
Par ailleurs, la réalisatrice reçut le César de la meilleure révélation en 1984. La suite du parcours de celle-ci est exceptionnelle : partie travailler à Hollywood, elle y deviendra la première femme noire à diriger des films de studio hollywoodien, avec des œuvres telles qu’Une saison blanche et sèche (1989) sur l’apartheid en Afrique du Sud et qui fit revenir Marlon Brando au cinéma, ou encore la production Walt Disney Le Combat de Ruby Bridges (1998) sur la véritable histoire de la première fille noire à avoir intégré une école d’enfants blancs dans le sud des États-Unis.
Son parcours a récemment été consacré par un Oscar d’Honneur en 2022. Quant à Rue Cases-Nègres, il fit connaître le jeune cinéma antillais à l’international, des États-Unis au Japon. En suivant le parcours du jeune José (Garry Cadenat) dans la colonie post-esclavagiste de Martinique des années 1930, c’est en fait de la condition rude des travailleurs de la canne et des relents de la période esclavagiste qu’il est question. Comme dans Coco la Fleur, candidat (1979) et Le Sang du flamboyant (1981), on retrouve la figure du conteur créole, ici en la personne du vieux Médouze, ainsi que l’influence de la Négritude.
Par ailleurs, le parcours scolaire de cet enfant indique autant son émancipation sociale que le processus d’« assimilation culturelle » par la nature des cours prodigués, la grand-mère Man Tine (Darling Légitimus), véritable incarnation de la « fémifocalité » traditionnelle du cinéma antillais, disant à son petit-fils : « Tu iras à leur école ! ». Un véritable classique des cinémas caribéens !
1986: CURAÇAO – ALMACITA DI DESOLATO, DE FELIX DE ROOY
Après un premier long-métrage tourné à Brooklyn, Désirée (1984), basé sur l’histoire vraie d’une femme qui tua son bébé parce qu’elle était persuadée qu’il était possédé par le Diable, le couple homosexuel Felix De Rooy-Norman de Palm tourne son second film sur l’île de Curaçao, dont il est originaire, en s’inspirant d’un conte caribéen. Les paysages de cette petite île néerlandaise de 444 km2 face au Venezuela, entre grotte et désert, sont le lieu d’une fusion entre rites magiques et réalité miséreuse d’un village isolé à une époque indéterminée.
Cette légende met en avant la part africaine des identités caribéennes (qu’on peut apprécier dans l’architecture du village, l’habillement des femmes, les connaissances traditionnelles transmises par l’oralité, etc.) à travers une intrigue qui raconte, par un formidable détour fictionnel, la traite négrière et l’esclavage, une histoire « inscrite dans la peau » comme le précise la voix-off du film.
Outre son caractère fictionnel plus prononcé que nombre de films caribéens qui restent attachés à une certaine réalité sociale ou historique, ce long-métrage dénote par la pluridisciplinarité de ses références nourries par le parcours de poète, d’homme de théâtre et d’artiste-plasticien (entre autres) de son réalisateur Felix De Rooy qui octroie à cette oeuvre un talentueux maniérisme qui la distingue dans les cinémas de la Caraïbe.
Peu après, le couple De Rooy-De Palm proposera un autre film surprenant : Ava & Gabriel (1990), l’une des premières grandes histoires de désir amoureux, au sein d’un trio interethnique en période coloniale (combinaison « taboue », s’il en est), de ces cinémas, teintée d’homosexualité (sujet très rare dans la région) via des personnages secondaires et doublée d’une généreuse réflexion sur les arts caribéens.
Comme dans Almacita di desolato, le tout est baigné par la musicalité du papiamento (papiamentu), langue créole née du choc entre le néerlandais, le portugais, l’espagnol, l’anglais et des mots d’origine africaine et amérindienne (Arawak), ainsi que par les croyances magico-religieuses dans un efficace réalisme magique. Peu après, ce duo au talent effusif explosera donnant à ce second film un air de précieux testament artistique.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
Série Histoires des cinémas caribéens. S3/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S5/10.
Avec ce troisième épisode, Histoires des cinémas caribéens entre dans les années 1980. Les deux premiers volets ont traversé Cuba, la Jamaïque, Trinidad-et-Tobago et la Guadeloupe, des années 1960 jusqu’à l’émergence du cinéma antillais. Cette fois, deux films réalisés la même année prennent des directions radicalement différentes. En Jamaïque, Les Enfants de Babylone explore les relations amoureuses, sexuelles et raciales avec une liberté inhabituelle. En Guadeloupe, Vivre libre ou mourir convoque plusieurs siècles d’histoire autour de la mémoire du commandant Ignace.
Cet article constitue le troisième épisode d’une série de dix. Deux épisodes le précèdent et sept autres poursuivront cette chronologie des cinémas caribéens.
1980: JAMAÏQUE – LES ENFANTS DE BABYLONE (CHILDREN OF BABYLON), DE LENNIE LITTLE-WHITE
Ce film est un cas à part dans le cinéma jamaïcain et, plus largement, à l’échelle des cinémas caribéens. Loin de la misère sociale des ghettos de Kingston, dans une villa à la campagne (piscine, champagne et buffet gastronomique), on suit les aventures de Rick et Penny, un homme noir et une femme blanche, entre discussions sur l’art (il est peintre) et la sexualité (elle mène une enquête sur ce sujet auprès des habitantes de la campagne – qu’on ne voit jamais à l’écran).
Le film est construit comme un huis clos : lieu unique et temps décompté sur un calendrier. Les deux protagonistes vivront une passion amoureuse marquée par plusieurs rapports sexuels, en parallèle de ceux d’une domestique étrangement muette et de Luke, un homme de main rasta, qui entretiennent la villa. Ce film s’inscrit dans la liberté de ton de l’essor du cinéma érotique tout comme de l’ouverture des salles de cinéma pornographique des années 1970.
Pour autant, il dénote dans les cinémas caribéens où la mise en scène de l’acte sexuel reste rare, les préliminaires (baisers, en particulier) ou l’instant d’après étant souvent privilégiés, de même que la nudité est quasi-systématiquement partielle, du moins dans les premières décennies de ces cinémas. Ici, cette dernière est complète, notamment sous l’angle du gag, dans une séquence à la plage où, se baignant nu, le couple se retrouve un temps sans vêtements, volés par des enfants taquins.
Deux trios « amoureux » complexifieront l’intrigue, le tout sous l’observation intriguée des domestiques : Rick avec Penny et une autre femme blanche, situation qui fera exploser le couple, puis Penny avec Luke, le rasta employé par Rick.
On l’aura compris, à la question sexuelle, s’ajoute une surprenante liberté de ton sur les couples métisses (« couples dominos », comme on dit en Guadeloupe et en Martinique), dans une sexualité libérée de la dramaturgie du passé colonial. Dépassement que d’autres cinémas caribéens n’ont toujours pas réalisé, les cinémas guadeloupéen et martiniquais en particulier, et où une certaine pudeur est toujours de mise.
1980: GUADELOUPE – VIVRE LIBRE OU MOURIR, DE CHRISTIAN LARA
Vivre libre ou mourir est un des quatre films que Christian Lara tourne en deux ans à peine. Ce film de procès intemporel voit passer à la barre des personnages de différentes périodes historiques tels que Christophe Colomb, Victor Schoelcher, Pèdre (l’un des premiers esclaves révoltés de Guadeloupe) ou le général napoléonien Richepanse, afin de savoir s’il faut, oui ou non, rétablir la mémoire du commandant Ignace.
Ce débat fait référence à la « guerre de Guadeloupe » de 1802, à savoir trois semaines de bataille entre les troupes napoléoniennes venues rétablir l’esclavage, suite à la première abolition de 1794 amenée par la Première République, et les résistants contre la réinstauration de l’esclavage, à savoir, outre Ignace, les célèbres colonel Delgrès, la Mulâtresse Solitude (qui fut pressentie un temps pour rentrer au Panthéon) et Marthe-Rose.
La truculente intervention à la barre de cette dernière met nettement en exergue le rôle important des femmes dans cette résistance. Le dispositif narratif adopté révèle une caractéristique importante du cinéma antillais : le passé est irrémédiablement dans le présent, le présent se conjugue (presque) toujours au passé, dans un temps circulaire ou « spiralique » qui diffère du temps linéaire occidental (la fameuse frise chronologique).
Le réalisateur, petit-fils du premier historien noir de la Guadeloupe Oruno Lara (avec La Guadeloupe dans l’Histoire en 1921), reviendra sur cet événement historique dans Sucre amer (1998), remake officieux de Vivre libre ou mourir (toujours avec l’excellent comédien Robert Liensol qui jouait déjà dans Coco la Fleur, candidat), et la reconstitution historique 1802, l’Épopée guadeloupéenne (2002), qui mettra à l’honneur le personnage de la Mulâtresse Solitude dans une surprenante séquence de bataille à la rivière n’opposant que des femmes guadeloupéennes aux soldats napoléoniens. Christian Lara a fait de cette période de l’histoire le marqueur temporel majeur (à ce jour) du cinéma guadeloupéen.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
Série Histoires des cinémas caribéens. S2/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S4/10.
En 2003, dans un studio de Kingston, le producteur Cordel « Skatta » Burrell assemble un riddim pour quelques titres dancehall. Vingt-deux ans plus tard, ce même riddim entre pour la deuxième fois dans le Top 10 du Billboard Hot 100, porté cette fois par la star colombienne Karol G. « Coolie Dance » raconte comment un son fabriqué à Kingston continue de dicter le rythme de la pop mondiale, bien au-delà de l’île qui l’a vu naître.
Cette semaine, « Bby WOW », le titre de Karol G avec Judeline et Rusowsky, grimpe de la seizième à la dixième place du Billboard Hot 100. La chanson trône déjà en tête du Spotify Global 50 et du Billboard Hot Latin, avec plus de 78 millions d’écoutes depuis sa sortie à la fin de l’été. La semaine précédente, le titre avait déjà culminé en tête du Billboard Global 200, le classement mondial toutes plateformes confondues.
Vers la trentième seconde, un motif de percussion reconnaissable surgit sous la voix de Karol G. C’est le riddim « Coolie Dance », une création jamaïcaine vieille de plus de deux décennies, qui refait surface au sommet des classements américains et mondiaux.
Un riddim né à Kingston
Fin 2003, Cordel « Skatta » Burrell produit « Coolie Dance » dans son studio de Kingston. En dancehall, un riddim est l’instrumental commun sur lequel plusieurs artistes posent tour à tour leur voix, une pratique qui permet à un même son de circuler d’un titre à l’autre sans jamais s’épuiser. Cette logique du riddim partagé, où une même base peut porter des dizaines de versions différentes, remonte à l’ère des sound systems jamaïcains et distingue le dancehall de la plupart des genres populaires occidentaux.
Celui de Burrell sert ainsi de base à plusieurs morceaux la même année, portés notamment par Elephant Man, Vybz Kartel, Bounty Killer, Sean Paul et Ce’Cile. Rien, alors, ne laisse deviner qu’il traversera bientôt l’Atlantique.
L’année suivante, le duo portoricain Nina Sky s’empare du riddim pour « Move Ya Body », avec Jabba. Le titre grimpe jusqu’à la quatrième place du Billboard Hot 100, atteint la sixième place au Royaume-Uni, la première en Croatie, et entre dans le top 10 en Belgique, au Canada, au Danemark, en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande et en Espagne. Pitchfork le classera 29e meilleure chanson de l’année. La même année encore, Pitbull et Lil Jon s’en emparent à leur tour pour « Culo », puis Lumidee et Fatman Scoop pour « Dance ! » en 2006. En l’espace de trois ans, le riddim jamaïcain traverse ainsi plusieurs scènes de la pop américaine, porté par des artistes qui n’ont jamais mis les pieds à Kingston.
« Coolie Dance » revient avec Karol G
Vingt-deux ans après ce premier passage dans le Top 10, « Coolie Dance » y revient donc avec « Bby WOW ». Sollicité par la presse spécialisée, Skatta Burrell a qualifié sa création d’« enfant des années 2000 » et salué le travail de Karol G. Le producteur dit encourager les artistes qui échantillonnent son riddim et revendique une inspiration puisée dans la musique du monde entier, au-delà du seul dancehall.
Ce n’est pas la première incursion de « Coolie Dance » hors de la Jamaïque. En 2023 déjà, Beyoncé l’avait intégré à sa tournée mondiale Renaissance, un choix largement relayé par la presse jamaïcaine, qui y voyait la reconnaissance tardive du poids de l’île dans la pop internationale. À chaque étape, ce sont pourtant des artistes venus d’ailleurs, Porto Rico hier, les États-Unis et la Colombie aujourd’hui, qui ont porté ce riddim jusqu’au sommet des classements. La Jamaïque, elle, reste la source silencieuse d’un rythme que le monde entier continue de reconnaître sans toujours en connaître l’origine exacte, ni le nom de celui qui l’a assemblé.
Deux décennies après sa naissance dans un studio de Kingston, « Coolie Dance » n’a donc rien perdu de sa capacité à circuler, à changer de langue et de continent sans perdre son identité rythmique. Reste une question plus large, familière à beaucoup de producteurs jamaïcains dont les créations voyagent loin au-delà de leur île, celle de la reconnaissance qui devrait accompagner chaque riddim quand il change de main, de langue et de génération.
C’est un riddim, c’est-à-dire un instrumental dancehall, créé fin 2003 par le producteur jamaïcain Cordel « Skatta » Burrell à Kingston. Il a d’abord servi de base à plusieurs titres la même année, portés notamment par Elephant Man, Vybz Kartel, Bounty Killer, Sean Paul et Ce’Cile.
Parce qu’il est échantillonné dans « Bby WOW », le titre de la star colombienne Karol G, entré cette semaine dans le Top 10 du Billboard Hot 100 après avoir déjà culminé en tête du Billboard Global 200. C’est la deuxième fois en 22 ans que ce riddim atteint le Top 10 du Hot 100, après « Move Ya Body » de Nina Sky en 2004.
Le riddim a notamment été repris par le duo portoricain Nina Sky pour « Move Ya Body » (2004), par Pitbull et Lil Jon pour « Culo » (2004), par Lumidee et Fatman Scoop pour « Dance ! » (2006), et par Beyoncé lors de sa tournée Renaissance en 2023.
Avec ce premier épisode, Richès Karayib ouvre une série en dix volets consacrée aux histoires des cinémas caribéens, à partir du travail de Guillaume Robillard, docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. De Cuba à la Jamaïque, de la Martinique à Curaçao, cette chronologie couvre plus de soixante années de création cinématographique dans la Caraïbe.
Ce premier volet nous ramène aux années 1960 et au début des années 1970, avec Cuba puis la Jamaïque, où plusieurs œuvres commencent à poser les bases de cinématographies profondément liées aux réalités sociales, culturelles et politiques de leurs territoires. Cet article constitue le premier épisode d’une série de dix, à retrouver sur Richès Karayib.
Ainsi, l’histoire des cinémas caribéens ne commence que dans les années 1960 alors que des films sont tournés dans la Caraïbe depuis le début du XXe siècle, en particulier deux vues des frères Lumière en Martinique en 1902. En effet, il est courant de bien distinguer les films tournés dans la Caraïbe des films faits par des réalisatrices et réalisateurs des différentes îles de cet archipel.
Quant aux productions de la Jamaïque, de Trinidad-et-Tobago et de la République dominicaine, elles affichent une certaine régularité ponctuée de belles surprises tandis que du côté d’Haïti une production semi-professionnelle fut longtemps prolifique et honorée d’un public nombreux.
Par ailleurs, en face, quelques petits pays produisent fragilement (Sainte-Lucie, Grenade) ou rarement (Barbade, Porto-Rico) des films dont les préoccupations se recoupent avec d’autres cinémas de la région, témoignant d’un « esprit caribéen » partagé malgré une évidente diversité de ces productions.
Quant au « cinéma antillais », à savoir de Guadeloupe et de Martinique, il est riche aujourd’hui d’une quarantaine de films, pour les intrigues se déroulant majoritairement sur ces deux îles.
Enfin, notons que cette chronologie se concentre sur la Caraïbe insulaire, ne prenant ainsi pas en compte des films continentaux, guyanais ou mexicains, par exemple. Fait notable : la plupart des films caribéens sont disponibles sur plates-formes de streaming gratuites ou payantes pour le plaisir de toutes et tous.
1964: CUBA - CUMBITE, DE TOMÁS GUTIÉRREZ ALEA
Le 3e long-métrage de l’incontournable réalisateur cubain Tomás Gutiérrez Alea, l’un des co-fondateurs de l’ICAIC (Instituto Cubano del Arte e Industria Cinematográficos), la célèbre école de cinéma cubaine qui a formé des générations de professionnels latino-américains, est l’adaptation d’un des classiques de la littérature haïtienne, Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain. Parti sur l’île de Cuba où il a travaillé dans les champs de cannes, le protagoniste Manuel retourne dans son petit village rural d’Haïti marqué par la sécheresse.
Le héros se met alors à la recherche de l’eau dont il trouve une source cachée. Il ne saura accomplir la mission qu’il s’est octroyée, dont il meurt, sans sa dulcinée Annaïse et sa mère Délira. Grâce à elles, les habitants prendront conscience de la nécessité de faire communauté, à travers le « coumbite », mot créole désignant le travail collectif basé sur l’entraide, et achemineront l’eau au village. Abordant la question du déboisement sauvage marquant fortement l’histoire haïtienne, le livre a une forte dimension écologique généreusement retranscrite dans son adaptation cinématographique.
Digne héritier du néoréalisme italien (le réalisateur ayant étudié le cinéma en Italie), ce film oscille entre grand classicisme visuel (composition de la lumière et du cadrage, portraits photogéniques, fluidité du montage) et cinéma du réel, en particulier dans une saisissante séquence de vaudou (religion africaine maintenue en Haïti) qui a peu à envier au célèbre documentaire Divine Horsemen de la russe Maya Deren (tourné entre 1947 et 1951), qui fait référence sur le sujet. Last but not least : Cumbite est l’une des toutes premières adaptations, d’une grande beauté, d’une œuvre des littératures caribéennes.
1966: CUBA – LA MORT D’UN BUREAUCRATE (LA MUERTE DE UN BUROCRATA), DE TOMÁS GUTIÉRREZ ALEA
Au tout début du film, on assiste à la cérémonie funéraire d’un homme qui est enterré avec sa carte de travailleur afin d’honorer son engagement pour le prolétariat. Cependant, cette carte s’avère être un document essentiel pour sa veuve si elle veut obtenir une pension. Devant récupérer ce précieux objet et ne pouvant faire exhumer le corps, un neveu du défunt ira jusqu’à déterrer illégalement son oncle, impliquant une série d’impasses administratives en cascade…
Ce film, influencé par la comédie italienne des années 1960, fascine par sa liberté formelle (utilisation de photos et de montages accélérés, entre autres), rare dans les cinémas caribéens. Par ailleurs, il manifeste une forte intertextualité avec un ensemble de réalisateurs, cités au générique (inscrit à la machine à écrire sur un papier administratif, en adéquation avec le sujet du film) : montage d’archives diverses pour présenter la vie du défunt (en écho à Citizen Kane d’Orson Welles), animation en stop motion avec une machine « broyeuse » d’hommes (en clin d’oeil aux Temps Modernes de Charlie Chaplin), une séquence de rêve faisant référence au Chien andalou de Luis Buñuel, etc.
Ce jeu de références, signe d’une grande culture cinéphilique, n’en fait pourtant pas un film européen ou étasunien. En effet, fortement ancrée dans la société cubaine, l’intrigue interroge comment un régime (en l’occurrence de Fidel Castro) peut à son tour devenir une bureaucratie « absurde » malgré ses intentions de mise à mort de la bureaucratie (« Muerte a la burocracia » comme indiqué à plusieurs reprises dans le film).
Par ailleurs, l’origine amérindienne du protagoniste qui subit les foudres de l’administration, dont la majorité des représentants est d’origine européenne, indique peut-être discrètement une hiérarchie sociale cubaine « racialisée ». Cette charge critique sur les limites d’un régime, ou plus largement de la pratique du pouvoir, sera poursuivie dans le non moins célèbre Mémoires du sous-développement (1968), le film suivant de ce réalisateur, aux accents plus frontalement politiques et qui eut l’honneur d’une projection à Cannes Classics en 2016.
1972: JAMAÏQUE – TOUT, TOUT DE SUITE (THE HARDER THEY COME), DE PERRY HENZELL
Ce film marque le début du cinéma jamaïcain et va poser une « formule » largement reprise depuis : valorisation de la musique jamaïcaine, en premier lieu le Reggae dont la notoriété à l’échelle internationale n’est plus à faire, via le parcours du jeune chanteur Ivan (interprété par le célèbre Jimmy Cliff) à la recherche d’un producteur, mais également du créole jamaïcain (langue anglaise métissée, à l’accent et au phrasé caractéristiques) comme « ancrage linguistique » caribéen et, enfin, de la figure du héros contestataire face à un « système » jugé injuste ou répressif.
Le potentiel du tissu urbain (ici, de Kingston) est également mis en avant : le début du film offre certaines des plus belles images de l’énergie de cette ville à l’époque couplées à de très beaux portraits. Par ailleurs, l’architecture « baroque » et « éclatée » des quartiers miséreux est longuement mise en scène. Face au poids de la religion, se dessine une histoire d’amour marquée par un flirt et un peu de nudité.
La confrontation avec les forces de l’ordre, en particulier à travers des gunfights, et la case prison sont également présentes avec une notable séquence de correction physique. Autant d’ingrédients qui, à l’exception de la figure du rebelle (ou du résistant), sont absolument absents dans le cinéma des Antilles françaises (par exemple) pendant près de trente ans, à quelques exceptions près. Alors qu’il est poursuivi par un policier à moto, le protagoniste tire sur ce dernier, sur un mode de contestation de l’ordre établi : s’en suit une course-poursuite en plusieurs temps qui finira dans la mangrove et se conclura sur une plage où il tente de rallier Cuba (île considérée comme étant révolutionnaire) en tentant de prendre un bateau.
Sur des murs de la ville, on lit des tags du type « I was here but I disappear » (« J’étais ici mais j’ai disparu »), autant d’évocations qui en font un Nègre marron (esclave fuyant la plantation) « moderne » qui s’oppose à une société où les possédants (les producteurs, par exemple) et les tenants de l’autorité (les commissaires de police) sont subtilement métisses ou blancs face à une population noire miséreuse qui a soif de confort (« You can get it if you really want, you’ll succeed at last / Tu peux l’obtenir si tu le souhaites vraiment, tu réussiras enfin » dit une chanson du film alors qu’Ivan roule dans une voiture de luxe volée sur un terrain de golf) : une hiérarchie sociale « racialisée » qui fait étrangement écho au passé colonial.
À propos de l'auteur :
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
Série Histoires des cinémas caribéens. À suivre prochainement avec S2/10.
Duppy know who fi frighten : cette formule jamaïcaine résonne dès l’enfance, bien avant qu’on en comprenne toute la portée.
En Jamaïque, à la tombée du jour, une scène traverse les générations. Les enfants sont rappelés dans la maison avant que la nuit n’avale le jardin. La raison ne se discute pas longtemps, dehors rôdent les duppies, ces esprits qui n’ont pas suivi le mort jusqu’au bout du chemin. Un homme originaire d’Old Harbour, aujourd’hui octogénaire, racontait en 2021 à des chercheurs combien ces histoires rythmaient ses soirées d’enfance, moins pour terroriser que pour garder les enfants près du foyer. De cette peur transmise est née une formule qu’on entend encore aujourd’hui dans toute l’île, « Duppy know who fi frighten », le duppy sait qui effrayer.
Que signifie « Duppy know who fi frighten » ?
Le dictionnaire en ligne Jamaican Patwah illustre l’expression par une phrase type, « Him cyaa try mi, duppy know who fi frighten », qu’on pourrait traduire par « il ne peut rien tenter contre moi, le duppy sait qui effrayer ». Le sens dépasse largement le folklore. Le proverbe affirme qu’un esprit malveillant, comme une personne malveillante, ne s’attaque jamais à n’importe qui. Il choisit une cible qu’il sait vulnérable ou incapable de se défendre. Dit autrement, celui qui intimide connaît toujours ses limites, même s’il ne l’admet pas.
Une phrase de défi autant que de mise en garde
La formule fonctionne dans deux directions à la fois. Elle sert d’avertissement, une manière de rappeler que les profiteurs choisissent soigneusement leurs victimes plutôt que de s’en prendre à n’importe qui. Elle sert aussi d’affirmation personnelle, quand quelqu’un l’emploie pour dire qu’on ne le prendra pas pour cible parce qu’il sait se défendre. Ce double usage, entre prudence collective et fierté individuelle, explique sa présence constante dans la conversation courante, loin des veillées et bien après la tombée de la nuit. On l’entend aussi bien dans une cour d’école, entre deux camarades, que dans une discussion d’adultes sur quelqu’un qui aurait cru pouvoir en profiter facilement.
D'où vient le duppy
L’origine du mot remonte probablement à l’Afrique de l’Ouest. Plusieurs chercheurs, dont l’ethnographe Martha Warren Beckwith dans son ouvrage de référence de 1929, Black Roadways, et le folkloriste MacEdward Leach dans une étude publiée en 1961 dans le Journal of American Folklore, relient le terme aux traditions akan et ga du Ghana, où un rituel funéraire tenu neuf jours après la mort porte un nom très proche. Ce rituel des neuf nuits, toujours célébré aujourd’hui en Jamaïque sous le nom de Nine Night, marque justement le moment où l’âme est censée quitter définitivement les lieux.
La croyance populaire situe traditionnellement le repos des duppies sous les fromagers, ces arbres immenses qu’on évite encore de couper sans précaution dans certaines campagnes. Le duppy n’est d’ailleurs pas une figure unique. Le folklore jamaïcain distingue plusieurs formes redoutées, comme le rolling calf enchaîné, le cheval à trois pattes ou la vieille femme changée en bête connue sous le nom d’Ol’ Hige, preuve que même dans l’au-delà, tous les esprits n’inspirent pas la même crainte, ni ne visent les mêmes personnes. Cette diversité de figures explique peut-être pourquoi la sagesse populaire a fini par retenir une seule règle simple, un esprit malintentionné sait toujours reconnaître une cible facile.
Du village à l'école et à l'université
Le proverbe a quitté depuis longtemps le seul cercle de la veillée familiale. La chercheuse Candace Ward lui a emprunté son titre pour un chapitre universitaire consacré aux fantômes dans la fiction jamaïcaine, signe que cette sagesse orale continue d’irriguer la littérature et la recherche sur l’île. Ce passage du village à l’université montre à quel point une formule née pour garder les enfants à la maison peut devenir un outil pour lire une société tout entière, ses peurs, ses hiérarchies et ceux qu’elle laisse le plus exposés. Ainsi, « Duppy know who fi frighten » continue de voyager bien au-delà de la veillée familiale.
Un savoir qui choisit, lui aussi, sa cible
« Duppy know who fi frighten » n’a jamais vraiment parlé des fantômes. Le proverbe parle de pouvoir, de discernement et de la manière dont l’intimidation se choisit toujours des cibles précises plutôt que de frapper au hasard. C’est peut-être pour cela qu’il continue de circuler, des cours d’école aux pages universitaires, bien après que les enfants d’Old Harbour ont grandi. Quelle autre formule caribéenne cache, elle aussi, une leçon de survie derrière une image de fantôme ou d’esprit ?
Littéralement « le duppy sait qui effrayer », ce proverbe jamaïcain signifie qu’un esprit malveillant, comme une personne malveillante, ne s’attaque jamais à n’importe qui : il choisit toujours une cible qu’il sait vulnérable ou incapable de se défendre.
Selon des chercheurs comme Martha Warren Beckwith et MacEdward Leach, le mot remonterait aux traditions akan et ga d’Afrique de l’Ouest, en lien avec un rituel funéraire tenu neuf jours après la mort, aujourd’hui célébré en Jamaïque sous le nom de Nine Night.
Non. Au-delà du folklore, « Duppy know who fi frighten » est autant un avertissement qu’une affirmation de soi : il rappelle que les profiteurs choisissent soigneusement leurs cibles, et il est aujourd’hui employé dans la conversation courante, de la cour d’école aux travaux universitaires.
En Jamaïque, il suffit parfois de quelques mots pour rappeler qu’un petit geste n’est jamais vraiment insignifiant. « One-one coco full basket » est de ces expressions que l’on retient facilement : une image simple, un panier qui se remplit peu à peu, et derrière elle une idée de patience, de constance et de progression.
L’expression a même voyagé bien au-delà des conversations du quotidien. En 2013, elle a donné son nom à une campagne de collecte destinée à soutenir la venue au Canada d’un groupe de Maroons de Charles Town, en Jamaïque. Un choix qui résumait parfaitement l’esprit du proverbe : même petite, chaque contribution peut participer à quelque chose de plus grand.
Que veut dire « One-one coco full basket » ?
L’expression peut se comprendre ainsi : un coco après l’autre, le panier finit par être plein. Mais son sens dépasse évidemment le panier. Elle rappelle qu’un objectif important peut être atteint progressivement, grâce à l’accumulation de petits efforts. Ce qui semble modeste pris séparément prend une autre dimension lorsqu’il s’ajoute à ce qui a déjà été accompli.
C’est là toute la force de la formule. Elle ne promet pas de raccourci. Elle ne dit pas que le résultat arrivera immédiatement. Elle parle plutôt de ce qui se construit dans la durée, élément après élément. One-one. Un par un. Quelques mots suffisent ainsi à transformer une idée abstraite: la patience, la régularité, la progression en une scène que tout le monde peut visualiser : un panier encore vide, puis de moins en moins vide.
Mais qu’est-ce qu’un « coco » ?
Pour un lecteur extérieur à la Jamaïque, le mot « coco » peut immédiatement faire penser à la noix de coco. Pourtant, dans le vocabulaire alimentaire jamaïcain, le terme désigne aussi un tubercule. Le ministère jamaïcain de l’Agriculture indique notamment que le dasheen, aussi connu sous le nom de taro, peut être appelé « coco ». Dans Jamaican Food: History, Biology, Culture, l’historien B. W. Higman consacre d’ailleurs une section au coco parmi les racines, tandis que la noix de coco est traitée séparément parmi les fruits.
Ce détail donne immédiatement une autre couleur au proverbe. Il ne s’agit plus seulement d’une jolie formule sur la persévérance. L’image devient concrète : quelque chose est ajouté au panier, puis autre chose, puis encore autre chose. Aucun élément ne suffit à lui seul à le remplir. Pourtant, chacun compte. Et soudain, le message devient presque visible.
Un proverbe fait pour traverser les situations
C’est peut-être précisément ce qui explique la force de « One-one coco full basket ». Son image est très concrète, mais son message ne reste pas enfermé dans un panier. Économiser petit à petit. Apprendre progressivement. Construire un projet. Ajouter une pierre à une initiative collective. Continuer à travailler alors que les résultats ne sont pas encore visibles.
Dans toutes ces situations, le principe reste le même : ne pas sous-estimer ce qui paraît petit simplement parce que le résultat final n’est pas encore là. Le proverbe ne célèbre donc pas un exploit spectaculaire. Il attire plutôt l’attention sur tous ces gestes intermédiaires que l’on remarque moins facilement. Le panier reste le même. Ce que chacun décide d’y mettre peut changer. Et c’est justement cette simplicité qui permet à l’expression de continuer à faire sens bien au-delà de son image première.
Petits gestes, grand résultat
En français, on pourrait être tenté de rapprocher « One-one coco full basket » de « petit à petit, l’oiseau fait son nid ». L’idée générale est proche : quelque chose d’important se construit progressivement. Mais traduire une expression ne consiste pas seulement à lui trouver un équivalent. La formule jamaïcaine possède son propre rythme, ses propres mots et surtout sa propre image. Là où le français fait apparaître un oiseau et son nid, le proverbe jamaïcain place devant nous un panier qui se remplit. Deux expressions peuvent transmettre une idée semblable sans raconter la même histoire.
C’est aussi ce qui rend les proverbes si précieux. En quelques mots, ils transmettent un conseil, une expérience ou une manière particulière de mettre le quotidien en images. Ils montrent aussi comment une langue peut donner une forme locale à une idée presque universelle. En Jamaïque, cette progression se raconte « one-one ». Un élément après l’autre. Un effort après l’autre. Jusqu’au moment où l’on regarde de nouveau le panier et où l’on réalise qu’il n’est plus vide. One-one coco full basket. Ce qui semblait peu, pris séparément, a fini par compter.
« One-one coco full basket » est un proverbe jamaïcain qui signifie que de petits efforts, accumulés progressivement, peuvent finir par produire un résultat important.
En Jamaïque, « coco » peut désigner un tubercule. Dans le proverbe, l’image est celle d’un panier qui se remplit progressivement, un élément après l’autre.
L’expression peut être rapprochée de « petit à petit, l’oiseau fait son nid ». Les deux transmettent l’idée qu’un résultat important peut se construire grâce à de petits efforts successifs.
Quatre artistes, quatre territoires, quatre trajectoires. Le 19 septembre 2026, la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, accueillera une cérémonie où Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction particulière. Les Caribbean Music Awards 2026 les réuniront sur une même scène, mais leurs parcours racontent des histoires différentes de la musique caribéenne et de sa capacité à dépasser les frontières.
Une scène, quatre héritages
L’annonce faite par les Caribbean Music Awards met en avant quatre honneurs distincts. Patra recevra le Lifetime Achievement Award. Calypso Rose sera distinguée par l’Elite Calypso Honors. Alan Cavé recevra l’Elite Konpa Honors, tandis que Shyne sera récompensé par le Global Ambassador Award.
Ce choix dessine presque une carte musicale de la région. La Jamaïque, Trinidad-et-Tobago, Haïti et le Belize se retrouvent ainsi représentés par des artistes dont les carrières ont suivi des chemins très différents. Plus qu’une simple liste de lauréats, cette sélection offre une lecture de la diversité culturelle caribéenne.
Patra, une figure du dancehall jamaïcain
Avec Patra, les Caribbean Music Awards 2026 mettent à l’honneur une artiste associée à une période importante de l’internationalisation du dancehall jamaïcain. Son style, son identité visuelle et son positionnement ont contribué à rendre visible une présence féminine forte dans un univers musical souvent dominé par des figures masculines.
Le Lifetime Achievement Award souligne cette dimension de longévité et d’influence. Il ne s’agit pas seulement de rappeler des succès passés, mais de reconnaître une artiste dont l’image reste attachée à une étape marquante de la circulation du dancehall hors de la Jamaïque.
Calypso Rose, la mémoire vivante du calypso
Calypso Rose représente une autre histoire. Originaire de Tobago, elle incarne depuis des décennies la puissance narrative du calypso, un genre qui raconte la société, commente son époque et transforme la scène en espace de parole.
L’Elite Calypso Honors met donc en lumière davantage qu’une carrière individuelle. À travers elle, c’est aussi une tradition musicale profondément liée à Trinidad-et-Tobago qui sera célébrée. Sa présence à Port of Spain donnera à cette distinction une résonance particulière : celle d’une artiste honorée au cœur du territoire auquel son histoire musicale reste intimement liée.
Alan Cavé et la circulation du konpa
Avec Alan Cavé, le konpa haïtien prend lui aussi place dans cette photographie régionale. Le chanteur appartient à ces artistes dont la carrière s’est construite entre Haïti, la diaspora et des publics installés bien au-delà du territoire d’origine.
Son Elite Konpa Honors rappelle que la musique caribéenne ne circule pas uniquement à travers les genres bénéficiant d’une forte visibilité dans les marchés anglophones. Le konpa dispose de ses propres réseaux, de ses communautés et de sa mémoire collective. La distinction d’Alan Cavé remet cette histoire au centre d’une scène pensée pour célébrer les sons de toute la Caraïbe.
Shyne, une influence qui dépasse la musique
Le parcours de Shyne apporte une quatrième lecture. Originaire du Belize, il est distingué par un Global Ambassador Award, une catégorie qui dépasse la seule performance musicale. Son parcours public a progressivement associé musique, représentation et promotion de son pays sur la scène internationale. Cette récompense élargit donc la définition même de l’influence culturelle. Faire rayonner la Caraïbe peut passer par une chanson, un genre musical ou une carrière artistique, mais aussi par la capacité à porter l’image d’un territoire au-delà de ses frontières.
Quatre manières de faire voyager la Caraïbe
Réunir Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne permet finalement de voir ce que les Caribbean Music Awards 2026 veulent célébrer cette année : non pas une seule identité musicale caribéenne, mais plusieurs héritages capables de coexister. Dancehall, calypso, konpa et représentation culturelle ne racontent pas la même histoire. Pourtant, chacun montre comment un territoire peut produire une voix qui voyage, se transforme et rencontre d’autres publics.
Sur cette scène, leurs différences deviendront donc le véritable fil rouge : quatre héritages, quatre rapports au monde, et une même capacité à inscrire des créations caribéennes dans des circulations internationales et durables. Le 19 septembre, ces quatre trajectoires se croiseront à Port of Spain. Et c’est peut-être là que réside la force de cette édition : rappeler que la Caraïbe rayonne précisément parce qu’elle ne parle jamais d’une seule voix.
Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction spéciale aux Caribbean Music Awards 2026.
Patra recevra le Lifetime Achievement Award, Calypso Rose l’Elite Calypso Honors, Alan Cavé l’Elite Konpa Honors et Shyne le Global Ambassador Award.
La cérémonie des Caribbean Music Awards 2026 aura lieu le 19 septembre 2026 à la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, Trinidad-et-Tobago.