La poétesse jamaïcaine Lorna Goodison remporte le Derek Walcott Prize for Poetry 2026 avec Dante’s Inferno. Son Enfer commence à Halfway Tree, un grand carrefour de Kingston. Pour guide, elle a choisi Miss Lou, qui écrivait ses poèmes dans la langue que les Jamaïcains parlent au quotidien.
« J’ai fondu en larmes. J’ai su que c’était là que le poème devait commencer. » Lorna Goodison parle ainsi du moment où elle a trouvé son point de départ. Le lieu s’appelle Halfway Tree. C’est un grand carrefour de transports de St Andrew, dans l’agglomération de Kingston. Elle en a fait la porte d’entrée de l’Enfer de Dante.
Le livre, Dante’s Inferno, vient d’être couronné par le prix Walcott. Il est paru à Londres chez Carcanet le 24 avril 2025, puis au Canada sous le titre The Inferno. Goodison garde la structure de Dante, avec ses 34 chants et ses neuf cercles. Mais elle écrit en vers libres, sans rimes imposées, et dans la langue de la Jamaïque. La porte de l’enfer s’ouvre sur « I am the way into the city of deep downpression ». Downpression est un mot du parler rastafari, pour dire l’oppression.
Lorna Goodison, une peintre devenue poétesse
Lorna Goodison est née à Kingston le 1er août 1947, le jour de l’Émancipation. Elle se forme d’abord à la peinture, à la Jamaica School of Art puis à New York. « Comme j’ai étudié la peinture, je vois d’abord les choses », dit-elle. Sa mère, couturière, tient une place centrale dans son œuvre.
Son recueil Oracabessa reçoit un grand prix de poésie caribéen, l’OCM Bocas Prize, en 2014. En 2017, elle devient la première femme poète officielle de la Jamaïque, une fonction qu’elle occupe jusqu’en 2020. Elle reçoit la Queen’s Gold Medal for Poetry en 2019. En 2025, Dante’s Inferno a aussi été finaliste du Governor General’s Award, un grand prix littéraire canadien. Lorna Goodison vit aujourd’hui en Colombie-Britannique, mais son livre regarde vers Kingston.
Miss Lou prend la place de Virgile
Chez Dante, c’est le poète latin Virgile qui accompagne le voyageur. Chez Goodison, c’est Louise Bennett-Coverley, que la Jamaïque appelle Miss Lou. Née à Kingston en 1919, morte en 2006, elle était poétesse, folkloriste et animatrice. Elle écrivait en patois, la langue que parlent les Jamaïcains chaque jour. Ses poèmes ont aidé à faire reconnaître cette langue comme une vraie langue littéraire.
« Je ne pouvais pas traverser l’enfer jamaïcain avec quelqu’un d’autre qu’une Jamaïcaine », explique Goodison. Son Miss Lou parle comme une mère, avec des proverbes et de petites remontrances. Des mots de tous les jours traversent les cercles, comme « bambye » (tout à l’heure) ou « duppy » (esprit, fantôme). L’enfer prend les couleurs de l’île. Les ruisseaux rouges rappellent l’extraction de la bauxite, le minerai dont on tire l’aluminium. Dans les limbes, le premier cercle de l’enfer, Nanny des Marrons, héroïne de la résistance à l’esclavage, et Marcus Garvey occupent des places que Dante donnait aux grands esprits de l’Antiquité.
Derek Walcott devait être le guide
Le prix porte le nom de Derek Walcott, né à Castries, à Sainte-Lucie, le 23 janvier 1930, et prix Nobel de littérature en 1992. Dans Omeros, paru en 1990, il avait déjà transposé l’épopée d’Homère dans les Caraïbes.
Or, dans une première version du premier chant, c’est lui que Goodison avait choisi comme guide. « Derek n’allait pas m’aider à ce moment-là », dit-elle aujourd’hui. Dans le livre final, Walcott se retrouve dans les limbes. Le poète qui a installé Homère à Sainte-Lucie rencontre ainsi celle qui installe Dante à Kingston.
Derek Walcott Prize for Poetry 2026, ce que le prix récompense
Créé en 2019, le prix est décerné par Arrowsmith Press, avec la succession de Derek Walcott et le festival Derek Walcott de Port-of-Spain, à Trinité-et-Tobago. Il récompense un recueil complet d’un poète vivant, non américain, publié en anglais ou traduit en anglais l’année précédente. Il est doté de 2 000 dollars. La juge, Rosanna Warren, dit que Lorna Goodison « a élargi et électrisé la langue anglaise ».
Pourquoi cette victoire compte pour la littérature caribéenne
Ce prix s’ouvre à des poètes du monde entier qui écrivent en anglais, et quinze livres étaient finalistes cette année. Celui qui l’emporte vient de Kingston, et il parle comme Kingston. Ce livre a pris l’un des textes les plus célèbres de la littérature mondiale et l’a posé dans un carrefour jamaïcain.
Il y a là un geste que les écrivains caribéens connaissent bien. Walcott a installé Homère à Sainte-Lucie. Goodison installe Dante en Jamaïque. La Caraïbe ne se contente pas de recevoir les grands textes du monde. Elle les réécrit avec ses lieux, ses héros et sa langue. Cette victoire parle aussi de la langue. Miss Lou a passé sa vie à défendre le patois comme langue de poésie. Aujourd’hui, un livre où ses mots reviennent à chaque cercle est publié au Royaume-Uni et au Canada, finaliste d’un grand prix canadien, puis récompensé par un prix international.
Enfin, le prix lui-même raconte la région. Un livre jamaïcain est primé au nom d’un Saint-Lucien, avec le soutien d’un festival de Trinité-et-Tobago. Trois îles se retrouvent dans une même histoire de poésie. Lorna Goodison vise les trois parties de la Divine Comédie, et un chant du Purgatoire a déjà paru. Reste à savoir qui guidera le voyageur au-delà de l’Enfer.
Questions fréquentes
La poétesse jamaïcaine Lorna Goodison remporte le prix avec Dante’s Inferno, paru à Londres chez Carcanet le 24 avril 2025 et publié au Canada sous le titre The Inferno. Le prix est doté de 2 000 dollars.
Le livre garde la structure de l’Enfer de Dante, avec ses 34 chants et ses neuf cercles, mais en vers libres et dans la langue de la Jamaïque. L’Enfer commence à Halfway Tree, un grand carrefour de Kingston, et Miss Lou y prend la place de Virgile comme guide.
Le prix récompense un recueil complet d’un poète vivant, non américain, publié en anglais ou traduit en anglais l’année précédente. Il est décerné par Arrowsmith Press, avec la succession de Derek Walcott et le festival Derek Walcott de Port-of-Spain, à Trinité-et-Tobago.
Mia Mottley a ouvert son hommage à Mighty Sparrow en citant « The Slave », chanson de 1963. Aux funérailles du calypsonien, le 16 octobre 2026, elle a demandé son entrée dans les programmes du Caribbean Examinations Council. Une idée qui pose une question simple, celle de la place des voix caribéennes à l’école.
Mia Mottley a ouvert son hommage à Mighty Sparrow en citant les vers de « The Slave ». Le 16 octobre 2026, à la National Academy for the Performing Arts de Port-d’Espagne, la Première ministre de la Barbade a ensuite demandé que cette chanson de 1963 entre dans les programmes du Caribbean Examinations Council (CXC). Elle voulait que chaque enfant de la région en comprenne à la fois la douleur et la mission. Elle s’est tournée vers Kamla Persad-Bissessar, Première ministre de Trinidad & Tobago, pour convaincre ensemble leurs homologues. Celle-ci a répondu qu’elle travaillerait avec ses collègues caribéens. Le CXC, lui, n’a encore pris aucune décision.
Pourquoi Mia Mottley veut faire étudier Mighty Sparrow
Pour la Première ministre, les chansons de Mighty Sparrow documentent la vie des sociétés caribéennes. Au-delà du divertissement, le calypso a permis de raconter les injustices, de questionner le pouvoir et de dire les aspirations populaires. Mia Mottley a aussi salué l’art du picong, ces joutes verbales piquantes qui font partie de la culture caribéenne. Elle a rappelé « Dan Is the Man in the Van », une satire de l’éducation coloniale. Mighty Sparrow y tournait en dérision les comptines et les récits appris à l’école, loin du quotidien des enfants. Le rapprochement est frappant. Un artiste qui interrogeait ce que l’école transmettait pourrait aujourd’hui y entrer.
« The Slave » de Mighty Sparrow, une histoire de l'esclavage en chanson
Enregistrée en 1963, « The Slave » donne la parole à un homme capturé en Afrique et conduit aux Antilles. Il y travaille sans salaire, redoute le fouet et les chiens, et rêve de s’enfuir. La chanson raconte même, à sa façon, comment le calypso serait né, de chants lancés par les captifs à leur maître pour se faire entendre.
Il s’agit pourtant d’une création artistique, et non du témoignage d’une personne ayant vécu l’esclavage. En classe, elle gagnerait à être étudiée avec des documents historiques. Le contexte compte aussi. Trinidad & Tobago venait d’accéder à l’indépendance en 1962. Dans cette période où un pays se racontait lui-même, la chanson posait la question de la place des Caribéens dans leur propre récit.
Le calypso est-il déjà présent dans les programmes scolaires ?
Créé en 1972 par les gouvernements participants de la CARICOM, le CXC compte seize pays participants, tous anglophones. Il travaille aussi avec Curaçao, Saba, Saint-Eustache, Sint-Maarten et le Suriname. Ses examens secondaires, le CSEC, existent depuis 1979. La Martinique et la Guadeloupe n’en font pas partie.
Mighty Sparrow n’est d’ailleurs pas un inconnu du CXC. Son nom figure parmi les artistes de calypso du syllabus de musique du CSEC. L’enjeu n’est donc pas de faire découvrir l’artiste aux élèves, mais de donner à une chanson précise une place explicite dans l’enseignement de l’histoire et de la mémoire. Reste à déterminer dans quelle matière « The Slave » pourrait être enseignée, auprès de quels élèves et avec quels supports. Ces questions n’ont pas encore reçu de réponse officielle.
Une chanson peut-elle transmettre une mémoire commune ?
Les chansons circulent dans les fêtes, les familles et les rues. Elles restent en mémoire longtemps après la fin d’un cours. Les étudier à l’école pourrait relier cette familiarité à une réflexion sur l’histoire, les mots et la liberté. Mighty Sparrow appartenait à plusieurs îles à la fois. Né à la Grenade en 1935, il a grandi à Trinidad, où le gouvernement a organisé avec sa famille un adieu national. Le même jour, Kamla Persad-Bissessar a annoncé que la tribune du Queen’s Park Savannah porterait le nom de Mighty Sparrow.
Richès Karayib a déjà retracé le parcours de Mighty Sparrow, disparu le 27 septembre 2026 à 91 ans. La proposition de Mia Mottley ouvre maintenant un autre chapitre. Après les hommages, quelle place les écoles caribéennes choisiront-elles de donner aux artistes qui ont raconté leur société ?
Questions fréquentes
Lors des funérailles de Mighty Sparrow, le 16 octobre 2026, Mia Mottley a demandé que « The Slave » devienne un élément central des programmes du Caribbean Examinations Council. Elle souhaite que chaque élève caribéen en comprenne le message. Le CXC n’a pris aucune décision à ce jour.
« The Slave » est une chanson de calypso enregistrée en 1963 par Mighty Sparrow. Elle donne la parole à un homme capturé en Afrique et conduit aux Antilles, qui subit le travail forcé et rêve de liberté. C’est une œuvre artistique, et non un témoignage historique direct.
Le Caribbean Examinations Council (CXC) est un organisme régional créé en 1972 par les gouvernements participants de la CARICOM. Il élabore des programmes et organise des examens, dont le CSEC depuis 1979, pour seize pays participants. La Martinique et la Guadeloupe n’en font pas partie.
Le Pitch Lake de La Brea est un lac d’asphalte naturel, situé à La Brea, au sud-ouest de Trinidad (Trinidad & Tobago). Il couvre environ 41 hectares et atteindrait 76 mètres de profondeur au centre, selon le dossier remis par le pays à l’UNESCO. Walter Raleigh l’a visité en 1595, et le site figure depuis 2011 sur la liste indicative du patrimoine mondial, sans être inscrit.
En janvier 2020, le guide agréé Garvin Charles, né et élevé à La Brea, décrivait au quotidien Newsday sa visite du Pitch Lake de La Brea. Il comptait alors dix-huit ans d’expérience, pour un parcours d’environ quarante-cinq minutes. Dans ce récit, la surface se lit avec deux expressions de guide. La « peau d’éléphant » désigne la croûte solide et ridée. La « mère du lac » désigne l’endroit où l’asphalte fondu suinte encore. À certains endroits, le bitume est assez mou pour que les visiteurs y marchent pieds nus.
Le fait qui structure ce lieu tient en quelques chiffres. Selon le dossier déposé par Trinidad & Tobago auprès de l’UNESCO, le Pitch Lake de La Brea couvre environ 41 hectares. Sa profondeur est estimée à 76 mètres (250 pieds) au centre, et il contiendrait environ 10 millions de tonnes de bitume. Les mesures varient selon les sources, de 40 à 47 hectares pour la surface.
Le Pitch Lake de La Brea, un lac d'asphalte né de failles qui se croisent
Le Pitch Lake de La Brea se situe à La Brea, dans le sud-ouest de Trinidad. Le nom est espagnol et signifie « la poix ». Selon le dossier UNESCO, l’asphalte a remonté le long de grandes failles qui se croisent, lors de mouvements géologiques du Pliocène. Le dossier décrit le lac comme une émulsion d’eau, de gaz, de bitume et de matière minérale, où se mêlent méthane, dioxyde de carbone et sulfure d’hydrogène.
Le lac bouge lentement, avec des lignes d’écoulement visibles. Le dossier note que des arbres préhistoriques et d’autres objets y sont déjà apparus, disparus, puis réapparus. Trinidad & Tobago présente le Pitch Lake de La Brea comme le plus grand et le plus important lac d’asphalte du monde, une affirmation de l’État.
De la poix de Raleigh à une entreprise d'État
Les Amérindiens ont été les premiers à utiliser cet asphalte, rappelle l’histoire officielle de l’entreprise qui l’exploite aujourd’hui. En 1595, Walter Raleigh visite le Pitch Lake de La Brea. Dans son récit publié en 1596, il écrit avoir essayé cette poix pour entretenir ses navires. Il la juge « most excellent good », et assure qu’elle « melteth not with the sun as the pitch of Norway », c’est-à-dire qu’elle ne fond pas au soleil comme la poix de Norvège.
L’exploitation commerciale commence en 1888, avec une concession accordée à A.L. Barber. Lake Asphalt of Trinidad and Tobago (1978) Limited, société d’État installée à Brighton, à La Brea, naît en 1978. Elle compte un peu plus de 200 employés, dont 90 % vivent à proximité. Environ 90 % de ses ventes d’asphalte du lac sont réalisées à l’export, selon ses propres chiffres.
Sculptures sur bois et colibris sacrés, ce que le Pitch Lake de La Brea garde
Des chercheurs dont Ostapkowicz, Brock et Wiedenhoeft ont publié en 2017 l’étude de dix sculptures sur bois et d’un crâne retrouvés dans l’asphalte du Pitch Lake de La Brea. Les datations au radiocarbone s’étalent d’environ 3200 avant notre ère à environ 700 de notre ère. Les auteurs les présentent comme les plus anciennes sculptures sur bois connues de la Caraïbe.
Ces objets ont été remontés pendant l’exploitation commerciale, sans contexte de fouille, ce qui limite ce que l’on peut en conclure. Un outil de tissage porte pourtant une signature de strontium peu probable à Trinidad, ce qui suggère des liens avec le continent sud-américain. Les pièces sont conservées notamment au National Museum and Art Gallery de Trinidad & Tobago. Le dossier UNESCO raconte aussi une légende amérindienne. Un village aurait cuisiné des colibris sacrés, que l’on croyait porteurs des âmes des ancêtres. La terre s’est ouverte, et un lac de poix a englouti le village.
Le lac d'asphalte de La Brea et l'attente de l'UNESCO depuis 2011
Le 17 août 2011, Trinidad & Tobago a soumis le Pitch Lake de La Brea à la liste indicative du patrimoine mondial, avec Banwari Trace et la réserve forestière de Tobago Main Ridge. Cette liste est une étape préliminaire, pas une inscription. Au 2 octobre 2026, le pays n’a aucun bien inscrit. Le dossier revendique deux critères naturels, (vii) et (viii). Sur le terrain, Newsday comptait en 2020 sept guides agréés et cinq visites par jour en haute saison, contre vingt à l’époque où Garvin Charles a débuté. Si l’inscription arrive un jour, que voudra-t-on protéger d’un lac qui rend ce qu’il avale ?
Sur le terrain, Newsday comptait en 2020 sept guides agréés et cinq visites par jour en haute saison, contre vingt à l’époque où Garvin Charles a débuté. Si l’inscription arrive un jour, que voudra-t-on protéger d’un lac qui rend ce qu’il avale ?
Questions fréquentes
Le Pitch Lake de La Brea se trouve à La Brea, dans le sud-ouest de l’île de Trinidad, à Trinidad & Tobago. Selon le dossier remis à l’UNESCO, il est situé à environ 1,1 kilomètre de la mer.
Selon le dossier de Trinidad & Tobago à l’UNESCO, le Pitch Lake de La Brea couvre environ 41 hectares, avec une profondeur estimée à 76 mètres au centre et environ 10 millions de tonnes de bitume. D’autres sources donnent de 40 à 47 hectares pour la surface.
Non. Le Pitch Lake de La Brea figure sur la liste indicative de Trinidad & Tobago depuis le 17 août 2011, une étape préliminaire. Au 2 octobre 2026, le pays n’a aucun bien inscrit sur la Liste du patrimoine mondial.
Né à Grenade en 1935, arrivé tout petit à Trinité et mort à New York le 27 septembre 2026, Mighty Sparrow laisse huit couronnes de Calypso Monarch et huit victoires au Road March. Il laisse aussi des chansons qui tendaient un miroir à la vie ordinaire.
En 1956, les tribunes de la finale du Calypso King se mettent à gronder dès le premier couplet. C’est du moins ainsi que Mighty Sparrow l’a raconté, des années plus tard, à propos de « Jean and Dinah ». Le jeune chanteur a une vingtaine d’années. Sa chanson parle du départ des militaires américains de Trinité et de ses conséquences pour les femmes installées autour de la base de Chaguaramas. Elle lui rapporte deux titres la même année, le Calypso King et le Road March, mais seulement 40 dollars.
Ce maigre gain inspire sa chanson suivante, « Carnival Boycott », une protestation contre la faible rémunération des calypsoniens. Dès ses débuts, Mighty Sparrow réclame donc une juste paie pour ceux qui font de la chanson un métier. Il boycottera lui-même les concours du Carnival pendant trois ans. « Jean and Dinah » sera plus tard reprise par Harry Belafonte et Robert Mitchum.
De Grand Roy à Laventille
Slinger Francisco naît le 9 juillet 1935 à Grand Roy, dans la paroisse de St John, à Grenade. Il est encore un tout petit enfant, vers 1937, quand sa famille s’installe à Trinité, où son père, charpentier, a trouvé du travail. Il grandit à Laventille, près de Port of Spain. À l’école, il chante dans une chorale. À 14 ans, il rejoint un steel band, ces orchestres de percussions sur fûts d’acier qui font vibrer le Carnival. Ses prestations très énergiques lui valent un premier nom de scène, Little Sparrow, que l’on transformera ensuite en Mighty Sparrow.
Mighty Sparrow, huit couronnes et un public mondial
Mighty Sparrow a remporté huit fois le titre de Calypso Monarch et huit fois le Road March, la chanson la plus jouée par les orchestres de rue pendant le Carnival. Ses Road March sont devenus des classiques, de « Jean and Dinah » en 1956 à « Pay As You Earn » en 1958, « Mae Mae » en 1960, « Obeah Wedding » en 1966, « Sa Sa Yea » en 1969, « Drunk and Disorderly » en 1972 et « Doh Back Back » en 1984. Il a aussi gagné deux fois le Calypso King of Kings.
La carrière de Mighty Sparrow s’étend sur plus de sept décennies, avec plus de 500 compositions. En 1969, avec Byron Lee, il enregistre « Only A Fool Breaks His Own Heart ». Il tourne ensuite aux États-Unis, du Madison Square Garden au Lincoln Center, jusqu’à plus de 80 ans. En 1990, il se produit pour Nelson Mandela au Yankee Stadium.
Les honneurs suivent. L’Université des Indes occidentales lui décerne un doctorat honoris causa en 1987. Trinité-et-Tobago lui remet la Chaconia Medal d’or en 1993, puis l’Ordre de la République en 2014. Il est aussi nommé Officier de l’Ordre de l’Empire britannique. Mighty Sparrow a enregistré en yoruba, en créole, en français, en espagnol et en néerlandais. Il a reçu au Nigeria le titre honorifique yoruba de Chief Omo Wale of Ikoyi. Bob Dylan, dans le livret de son coffret Biograph en 1985, a écrit que Mighty Sparrow était, et restait probablement, le roi.
Une voix pour la vie ordinaire
Ses chansons parlent d’amour et de rivalités, de politique et de superstitions, d’argent et de morale. Leurs titres vont de « Mr. Walker » à « Capitalism Gone Mad », en 1983. Pour la présidente de Trinité-et-Tobago, Christine Kangaloo, il a donné pendant plus de sept décennies une mélodie et des mots à « nos joies, nos contradictions, notre humour et notre conscience ». Tout n’a pas fait consensus. « Congo Man », sortie en 1965, a été critiquée pour ses propos sur les femmes et sur les Africains, puis longtemps interdite de diffusion. Cette ombre fait partie de son histoire, comme sa liberté de ton.
Un adieu préparé par l'État
Mighty Sparrow est mort le 27 septembre 2026 à New York, à 91 ans, après une brève maladie, a indiqué sa famille. Elle rappelle qu’il était aussi un mari, un père, un grand-père et un arrière-grand-père. Trinité-et-Tobago lui prépare des funérailles assistées par l’État, annoncées le 30 septembre par la ministre de la Culture, Michelle Benjamin. La date n’est pas fixée. Des livres de condoléances sont ouverts du 1er au 14 octobre, et le Calypso History Month, qui commence le 1er octobre, sera observé à sa mémoire.
La ministre résume l’artiste en deux idées. Il chantait la vérité quand d’autres se taisaient, a-t-elle dit, et ses chansons permettaient aux gens ordinaires de reconnaître leur propre vie. Le Premier ministre grenadien, Dickon Mitchell, a trouvé la formule qui réunit ses deux îles. « La Grenade lui a donné sa naissance. Trinité-et-Tobago a nourri son talent. »
Reste à savoir où et quand le pays lui dira adieu. Les livres de condoléances sont ouverts et le mois du calypso a commencé. Il suffit peut-être de réécouter « Jean and Dinah » pour entendre ce que Trinité a reconnu en lui dès 1956.
Questions fréquentes sur Mighty Sparrow
Mighty Sparrow, de son vrai nom Slinger Francisco, était un calypsonien né à Grenade et élevé à Trinité. Il est mort le 27 septembre 2026 à New York, à 91 ans, après huit titres de Calypso Monarch et huit Road March.
Il est né le 9 juillet 1935 à Grand Roy, dans la paroisse de St John, à Grenade. Il est arrivé tout petit à Trinité, où son père, charpentier, avait trouvé du travail.
La date n’est pas fixée. La ministre de la Culture Michelle Benjamin a annoncé le 30 septembre 2026 des funérailles assistées par l’État, et des livres de condoléances sont ouverts du 1er au 14 octobre.
Ce 24 septembre, Trinidad & Tobago souffle cinquante bougies républicaines. En 1976, le pays remplaçait la couronne britannique par une présidence entièrement nationale, quatorze ans après son indépendance. Cinquante ans plus tard, ce jour raconte une nation qui a choisi de se gouverner elle-même, et qui continue de se demander ce que signifie vraiment cette autonomie.
Le 24 septembre 1976, dans l’enceinte du Parlement de Port of Spain, Sir Ellis Clarke prête serment. Il ne jure plus fidélité à un monarque lointain, mais à Trinidad & Tobago elle-même. L’homme n’est pas un inconnu du jour. Natif de Port of Spain, il avait décroché à Saint Mary’s College une bourse d’études en mathématiques avant d’étudier le droit à Londres et d’être admis au barreau de Gray’s Inn. Revenu au pays en 1941, il gravit les échelons de l’administration coloniale, jusqu’à devenir Attorney General à la veille de l’indépendance, puis gouverneur général en 1972. Ce jour-là, il devient le premier président de la toute jeune République, élu à l’unanimité par un collège électoral réunissant les deux chambres du Parlement.
Un serment qui change de destinataire
La République existe, en droit, depuis le 1er août 1976, date d’entrée en vigueur de la nouvelle Constitution. Mais c’est le 24 septembre, jour où le premier Parlement se réunit sous ce nouveau texte, que le pays fête chaque année comme jour de la République. Le texte est l’aboutissement d’un travail entamé en 1971, quand une commission constitutionnelle présidée par l’ancien juge en chef Sir Hugh Wooding, et composée notamment de Philip Telford Georges, Mitra Sinanan et Michael de la Bastide, est chargée, sous le gouvernement d’Eric Williams, de repenser la Constitution héritée de l’indépendance. Son rapport, remis en 1974, propose une assemblée unique, piste que le Parlement écartera pour garder ses deux chambres.
Ce qui change, en 1976, tient moins aux institutions qu’à leur source. Le gouverneur général représentant la reine cède la place à un président de la République, chef de l’État et commandant en chef, choisi par les Trinidadiens et les Tobagoniens. Le Premier ministre reste à la tête du gouvernement, le Parlement garde ses deux chambres, mais la fidélité prêtée par les responsables publics n’est plus celle d’une colonie à sa métropole.
Sir Ellis Clarke en avait fait une affaire de conscience civique autant que de droit constitutionnel, en insistant sur ce que représentait, pour chaque citoyen, la nouvelle formule du serment. Il exercera deux mandats jusqu’en 1987, avant de décliner un troisième au changement de gouvernement. Sept présidents lui succéderont depuis.
Le cinquantenaire d'une République de Trinidad & Tobago toujours en travaux
Cinquante ans plus tard, cette histoire n’est pas qu’un souvenir d’archives. La présidente actuelle, Christine Kangaloo, en fonction depuis 2023, a inauguré cet été, aux côtés du Premier gentilhomme Kerwyn Garcia, une exposition retraçant les grandes étapes de la présidence, intitulée 50 Years, One Republic, Moments that Shaped a Nation, ouverte au public à President’s House.
Elle y a qualifié l’accession au statut de République d’ultime étape vers une pleine autonomie nationale, en rappelant que cette autonomie doit donner à chaque citoyen sa place à la table nationale. Le 27 septembre, quelques jours après la fête nationale, un concert de steelpan réunissant l’orchestre Republic Bank Exodus doit clôturer les célébrations du jubilé, sur les pelouses de President’s House, l’instrument emblématique du pays mis à l’honneur d’une République qu’il a aidé à faire connaître dans le monde.
Le jour de la République n’a d’ailleurs pas toujours été un rendez-vous fixe du calendrier national. Retiré des jours fériés entre 1999 et 2001 pour laisser place à la journée de libération des baptistes spirituels, il n’a été réintégré qu’en 2002, preuve que cette mémoire républicaine a, elle aussi, fait débat. Le soir du 24 septembre, comme chaque année, la présidente remet les plus hautes distinctions du pays, dont l’Ordre de la République de Trinidad & Tobago.
Mais le cinquantenaire pousse aussi à une question moins protocolaire, que la Première ministre Kamla Persad-Bissessar posait récemment devant les Nations unies : comment un petit pays souverain tient-il sa place dans un monde de rapports de force, sans renoncer à coopérer avec ses voisins sur des menaces qui ignorent les frontières. Cinquante ans après le serment de Sir Ellis Clarke, la République de Trinidad & Tobago se raconte encore comme un travail en cours.
La Constitution républicaine est entrée en vigueur le 1er août 1976, mais le pays célèbre le jour de la République chaque 24 septembre, date à laquelle le premier Parlement s’est réuni sous ce nouveau texte.
Sir Ellis Clarke, ancien gouverneur général et Attorney General, est devenu le premier président de la République le 24 septembre 1976, élu à l’unanimité par le collège électoral parlementaire.
La présidente Christine Kangaloo a inauguré l’exposition « 50 Years, One Republic » à President’s House, suivie le 27 septembre d’un concert de steelpan avec l’orchestre Republic Bank Exodus.
Le 16 juillet 1941, Peter Minshall naît à Georgetown, en Guyana britannique, avant de grandir à Port d’Espagne, à Trinité-et-Tobago, où il devient le plus grand créateur de costumes de carnaval de son époque. En 1996, pour les Jeux olympiques d’Atlanta, il invente avec l’artiste israélien Doron Gazit une silhouette gonflable qui ondule dans le vent, aujourd’hui visible devant des milliers de stations-service à travers le monde sans que presque personne ne sache qu’elle est née dans les rues du carnaval trinidadien.
Ce jeudi 24 septembre 2026, jour où Trinité-et-Tobago célèbre sa fête de la République, portrait d’un artiste qui a fait voyager le mas bien au-delà de son île.
Peter Minshall, l'enfant qui fait naître un colibri de tissu à Port d'Espagne
En 1974, à Port d’Espagne, Peter Minshall confectionne pour sa sœur adoptive Sherry-Ann Guy un costume de colibri destiné au carnaval de Trinité-et-Tobago. Douze personnes travaillent cinq semaines durant pour assembler ce costume, intitulé From the Land of the Hummingbird, recouvert de plumes façonnées à la main. Ce costume marque un tournant pour lui, jusque-là connu pour avoir remporté, à treize ans, le premier prix d’originalité d’un carnaval pour enfants avec un déguisement de sorcier africain confectionné en carton, en décorations de Noël et en herbes séchées. Il en dira plus tard que son travail n’a jamais eu qu’un seul objectif, marier la structure au corps humain qui danse, faire danser le tissu, et à travers cette danse, parler.
Un Guyanais devenu la légende du carnaval trinidadien
Peter Minshall naît le 16 juillet 1941 à Georgetown, en Guyana britannique, et arrive à Trinité-et-Tobago à l’âge de douze ans, lorsque son père y obtient un emploi de dessinateur. Il étudie au Queen’s Royal College de Port d’Espagne avant de partir à vingt et un ans pour Londres, où il se forme au décor de théâtre à la Central School of Art and Design. Sa double origine reste une part assumée de son identité.
Dans un témoignage publié en février 2026 par le journal guyanien Stabroek News, Peter Minshall se décrit lui-même comme un hybride rare, une créature aux multiples couches, précieuse comme une perle. Cette double appartenance, à la Guyana par la naissance et à Trinité-et-Tobago par toute une vie de création, explique pourquoi certains, encore aujourd’hui, réclament pour lui une reconnaissance officielle du côté guyanien. Le NIHERST, l’institut trinidadien du patrimoine scientifique et culturel, le compte aujourd’hui parmi ses grandes figures nationales.
Peter Minshall invente le carnaval total, de Paradise Lost à la trilogie du fleuve
En 1976, Peter Minshall présente à Trinité-et-Tobago Paradise Lost, sa première bande à grande échelle, cinq cents masqueraders répartis en quatre sections. Le photographe Roy Boyke écrira que l’œuvre d’aucun autre créateur n’aura eu un impact aussi immédiat et aussi brûlant.
Il enchaîne ensuite, dans les années 1980, une trilogie construite autour du fleuve, avec des personnages devenus célèbres comme Mancrab, une créature mi-homme mi-crabe mécanique qui menace la rivière. Pour donner du mouvement à ces costumes, il introduit dans le mas trinidadien des matériaux jusque-là inédits, tiges de fibre de verre, cannes à pêche, tubes en acrylique, film polyester réfléchissant. Il résumera un jour sa conception du carnaval en une phrase, le masman dépend d’une famille et d’une tribu, et la famille et la tribu dépendent du masman.
Vers les Jeux olympiques, du carnaval de Trinité-et-Tobago à la scène mondiale
Barcelone 1992, la Méditerranée mise en scène
En 1992, Peter Minshall passe une année en Espagne pour concevoir, avec l’artiste catalan Miralda, la séquence consacrée à la mer Méditerranée lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Barcelone, sa première incursion internationale d’une telle ampleur en tant que directeur artistique.
Atlanta 1996, la naissance inattendue du Tube Man
En 1996, pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’Atlanta, Peter Minshall conçoit avec l’artiste israélien Doron Gazit une silhouette gonflable initialement baptisée Tall Boy. Cette invention, née de décennies de recherche sur le tissu et le mouvement dans le mas trinidadien, deviendra le Tube Man que l’on retrouve aujourd’hui devant des commerces du monde entier.
Salt Lake City 2002, un Emmy Award pour Peter Minshall
En 2002, Peter Minshall dirige artistiquement la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City, un travail qui lui vaut un Emmy Award. Il reçoit par ailleurs, au fil de sa carrière, une bourse Guggenheim en 1982, la médaille Chaconia d’argent en 1987, un doctorat honorifique de l’Université des Indes occidentales en 1991, la Trinity Cross en 1996, alors la plus haute distinction nationale de Trinité-et-Tobago, le prix Prince Claus des Pays-Bas en 2001, puis un Republic Day Award en 2005, décoration remise chaque année à l’occasion de la fête de la République de Trinité-et-Tobago, célébrée le 24 septembre.
Peter Minshall, toujours sur le pavé du carnaval
En 2020, à Trinité-et-Tobago, Peter Minshall revient présenter Mas Pieta, une bande consacrée à ce qu’il appelle la puissance de l’amour face à l’amour du pouvoir, récompensée du titre de bande de l’année. Interrogé par le quotidien trinidadien Newsday, il explique que le titre porté par son roi et sa reine résume l’endroit où se trouve aujourd’hui l’humanité.
Il met en garde, dans ce même entretien, contre le risque de voir le carnaval perdre son identité caribéenne face à la mondialisation et à la commercialisation. En février 2026, le journal guyanien Stabroek News relance publiquement l’idée d’un hommage officiel de la Guyana à cet enfant de Georgetown devenu, à Port d’Espagne, l’un des artistes les plus copiés et les plus décorés de l’histoire du carnaval caribéen. La reconnaissance viendra-t-elle un jour du pays où tout a commencé ?
Le carnaval trinidadien continue de faire vivre cet héritage, de Machel Montano et le Road March aux doubles, star de rue du carnaval trinidadien, que Richès Karayib met aussi à l’honneur cette même semaine.
Peter Minshall est un artiste et créateur de costumes de carnaval, né le 16 juillet 1941 à Georgetown, en Guyana britannique, et considéré comme l’un des plus grands créateurs de mas de l’histoire du carnaval de Trinité-et-Tobago.
Peter Minshall est né à Georgetown, en Guyana, mais s’installe à Trinité-et-Tobago dès l’âge de douze ans, où il construit toute sa carrière de créateur de mas. Il se décrit lui-même comme un hybride rare entre ces deux appartenances.
Peter Minshall a coconçu en 1996, avec l’artiste Doron Gazit, la silhouette gonflable Tall Boy pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’Atlanta, un objet devenu depuis le Tube Man utilisé aujourd’hui dans le monde entier à des fins publicitaires.
L’histoire des cinémas caribéens poursuit sa traversée des années 1980. Après trois épisodes consacrés aux premiers développements de plusieurs cinémas de la région, ce quatrième volet réunit deux films martiniquais et une œuvre née à Curaçao.
Du marronnage du Sang du flamboyant à la trajectoire internationale de Rue Cases-Nègres, puis à l’univers singulier d’Almacita di Desolato, trois œuvres donnent à voir des rapports différents à la mémoire, à l’oralité, à l’Afrique et aux imaginaires caribéens. Cet article constitue le quatrième épisode d’une série de dix. Les trois premiers sont déjà disponibles sur Richès Karayib et six autres poursuivront cette histoire jusqu’aux années 2020.
1981: MARTINIQUE - LE SANG DU FLAMBOYANT, DE FRANÇOIS MIGEAT
Ce film est un cas à part dans le cinéma antillais. En effet, son réalisateur est un « Métropolitain » (à savoir un homme blanc de France hexagonale qui n’avait aucune attache primordiale avec les Antilles françaises) qui épousa la comédienne martiniquaise Émilie Benoît et fut invité par le poète et homme politique Aimé Césaire à animer la première formation en audiovisuel des Antilles au SERMAC (Service Municipal d’Action Culturelle) de la ville de Fort-de-France.
À la différence de Dérives ou la femme-jardin (1977), Le Sang du flamboyant, fortement soutenu par Césaire, connut une sortie commerciale en salles et eut même l’honneur d’être projeté dans la célèbre université Columbia à New York. Il se base sur un fait historique, à savoir le « marronnage » (à l’origine, fuite d’un esclave hors de la plantation) de Monsieur Beauregard (devenu Alban dans le film) qui fit courir les gendarmes du sud de la colonie post-esclavagiste de Martinique de 1942 à 1949, ce qui en fait l’un des derniers Marrons historiques de la Caraïbe.
Ce long-métrage se caractérise par le caractère central du Nègre marron, l’un des personnages récurrents du cinéma antillais ainsi que du conteur créole traditionnel à la source de la majorité de l’intrigue dans un cinéma au cœur duquel l’oralité continue de palpiter. Par ailleurs, il est l’un des premiers films à développer une « dimension magique » dans l’intrigue qui met en difficulté le Béké (descendant de famille esclavagiste), généreusement interprété par le célèbre comédien et producteur Jacques Perrin.
La « fémifocalité » n’est pas en reste avec le personnage d’Élia (interprétée avec prestance par Émilie Benoît qui était la comédienne principale de Dérives ou la femme-jardin), « femme-debout » qui conte l’histoire du film au côté de son compagnon conteur Gélus, présence féminine qui contrevient à la tradition historique voulant que les conteurs créoles ne soient que des hommes.
1983: MARTINIQUE - RUE CASES-NÈGRES, D’EUZHAN PALCY
À ce jour, il s’agit bien certainement du film antillais le plus connu au Monde. Il est l’adaptation d’un des classiques de la littérature antillaise, le roman autobiographique La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel, un des compagnons de route du poète de la Négritude Aimé Césaire. Ce film reçut le Lion d’Argent et la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Darling Légitimus (grand-mère du célèbre Pascal Légitimus du trio comique « Les Inconnus »), consacrant cinquante ans de carrière, au festival de Venise en 1983.
Par ailleurs, la réalisatrice reçut le César de la meilleure révélation en 1984. La suite du parcours de celle-ci est exceptionnelle : partie travailler à Hollywood, elle y deviendra la première femme noire à diriger des films de studio hollywoodien, avec des œuvres telles qu’Une saison blanche et sèche (1989) sur l’apartheid en Afrique du Sud et qui fit revenir Marlon Brando au cinéma, ou encore la production Walt Disney Le Combat de Ruby Bridges (1998) sur la véritable histoire de la première fille noire à avoir intégré une école d’enfants blancs dans le sud des États-Unis.
Son parcours a récemment été consacré par un Oscar d’Honneur en 2022. Quant à Rue Cases-Nègres, il fit connaître le jeune cinéma antillais à l’international, des États-Unis au Japon. En suivant le parcours du jeune José (Garry Cadenat) dans la colonie post-esclavagiste de Martinique des années 1930, c’est en fait de la condition rude des travailleurs de la canne et des relents de la période esclavagiste qu’il est question. Comme dans Coco la Fleur, candidat (1979) et Le Sang du flamboyant (1981), on retrouve la figure du conteur créole, ici en la personne du vieux Médouze, ainsi que l’influence de la Négritude.
Par ailleurs, le parcours scolaire de cet enfant indique autant son émancipation sociale que le processus d’« assimilation culturelle » par la nature des cours prodigués, la grand-mère Man Tine (Darling Légitimus), véritable incarnation de la « fémifocalité » traditionnelle du cinéma antillais, disant à son petit-fils : « Tu iras à leur école ! ». Un véritable classique des cinémas caribéens !
1986: CURAÇAO – ALMACITA DI DESOLATO, DE FELIX DE ROOY
Après un premier long-métrage tourné à Brooklyn, Désirée (1984), basé sur l’histoire vraie d’une femme qui tua son bébé parce qu’elle était persuadée qu’il était possédé par le Diable, le couple homosexuel Felix De Rooy-Norman de Palm tourne son second film sur l’île de Curaçao, dont il est originaire, en s’inspirant d’un conte caribéen. Les paysages de cette petite île néerlandaise de 444 km2 face au Venezuela, entre grotte et désert, sont le lieu d’une fusion entre rites magiques et réalité miséreuse d’un village isolé à une époque indéterminée.
Cette légende met en avant la part africaine des identités caribéennes (qu’on peut apprécier dans l’architecture du village, l’habillement des femmes, les connaissances traditionnelles transmises par l’oralité, etc.) à travers une intrigue qui raconte, par un formidable détour fictionnel, la traite négrière et l’esclavage, une histoire « inscrite dans la peau » comme le précise la voix-off du film.
Outre son caractère fictionnel plus prononcé que nombre de films caribéens qui restent attachés à une certaine réalité sociale ou historique, ce long-métrage dénote par la pluridisciplinarité de ses références nourries par le parcours de poète, d’homme de théâtre et d’artiste-plasticien (entre autres) de son réalisateur Felix De Rooy qui octroie à cette oeuvre un talentueux maniérisme qui la distingue dans les cinémas de la Caraïbe.
Peu après, le couple De Rooy-De Palm proposera un autre film surprenant : Ava & Gabriel (1990), l’une des premières grandes histoires de désir amoureux, au sein d’un trio interethnique en période coloniale (combinaison « taboue », s’il en est), de ces cinémas, teintée d’homosexualité (sujet très rare dans la région) via des personnages secondaires et doublée d’une généreuse réflexion sur les arts caribéens.
Comme dans Almacita di desolato, le tout est baigné par la musicalité du papiamento (papiamentu), langue créole née du choc entre le néerlandais, le portugais, l’espagnol, l’anglais et des mots d’origine africaine et amérindienne (Arawak), ainsi que par les croyances magico-religieuses dans un efficace réalisme magique. Peu après, ce duo au talent effusif explosera donnant à ce second film un air de précieux testament artistique.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
Série Histoires des cinémas caribéens. S3/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S5/10.
À Princes Town, dans le sud de Trinidad &Tobago, les doubles naissent en 1936 d’un geste tout simple, un client qui réclame un second morceau de pain. Emamool Deen et son épouse Rasulan vendaient alors des pois chiches au curry sur un pain frit unique, sans savoir qu’ils inventaient le plat de rue le plus reconnaissable du pays. Près d’un siècle plus tard, les doubles racontent toujours l’histoire indo-trinidadienne à travers ce sandwich de pois chiches devenu symbole national.
Une matinée à Princes Town, en 1936
À quatre heures du matin, dans une cour de Princes Town, au sud de Trinité-et-Tobago, Rasulan Deen allume le bois qui chauffera l’huile de coco. Son mari Emamool Deen fait bouillir les pois chiches que le couple a pu acheter grâce à la vente d’une chèvre, seul bien dont ils disposaient. Nous sommes en 1936, et selon la tradition orale conservée par plusieurs médias trinidadiens, Emamool Deen et Rasulan Deen s’apprêtent sans le savoir à créer l’un des plats de rue les plus célèbres des Caraïbes.
Channa and bara, la naissance d'un nom devenu doubles
Le principe de départ tient en une phrase. Rasulan Deen fait frire des pois chiches (kabuli channa) assaisonnés de cumin grillé, de curcuma, d’ail et de bandhania, une coriandre longue très utilisée dans la cuisine de Trinité-et-Tobago, puis les dépose sur un bara, un pain plat frit. Le plat s’appelle alors channa and bara, vendu par Emamool Deen et son épouse sur les routes de Princes Town. Un jour, des clients réclament un second morceau de pain pour mieux contenir la garniture de pois chiches. Le nom “doubles” serait né de cette habitude précise, deux baras enserrant une même portion de channa.
Le bara et le channa, deux recettes qui ont évolué avec le temps
La pâte du bara, faite au départ avec la farine disponible dans la maison des Deen, évolue peu à peu vers la farine de blé, plus économique pour un couple qui vend son plat au jour le jour sur les routes de Princes Town. Le channa, lui, reste préparé sans devenir un curry épais, une légèreté volontaire qui laisse la place aux chutneys de mangue, de tamarin ou de piment ajoutés selon le goût du client. Cette recette de base des doubles, transmise dans les familles trinidadiennes, varie ensuite d’un doublesman à l’autre, chacun gardant sa propre texture de bara et son propre dosage de piment.
Un plat de rue sans statut officiel mais national dans les faits
Trinidad & Tobago n’a pas de plat national officiellement déclaré, mais les doubles en tiennent lieu dans la pratique quotidienne du pays. On les trouve aujourd’hui à chaque carrefour de Trinidad & Tobago, vendus dès l’aube par des marchands appelés doublesmen, pour quelques dollars trinidadiens, enveloppés dans du papier journal ou du papier ciré. Le plat s’est aussi étendu au-delà de Princes Town.
Dès 1938, Asgar Ali, beau-frère d’Emamool Deen, reprend la recette à San Fernando, dans le sud de Trinidad & Tobago, où sa famille fonde ce qui deviendra l’enseigne Ali’s Doubles, encore active aujourd’hui. D’autres familles trinidadiennes suivront ce même chemin, au point qu’un connaisseur reconnaît un bon doublesman rien qu’à la texture de son bara. À l’image du beef patty jamaïcain, plat de rue devenu symbole national de la Jamaïque, les doubles montrent qu’un mets de rue peut incarner l’identité d’un pays sans statut officiel.
L'héritage indien de Trinidad & Tobago, du Fatel Razack au plat de Princes Town
L’histoire de ce plat ne peut se comprendre sans remonter à l’arrivée des premiers travailleurs indiens sous contrat d’engagement à Trinidad & Tobago. Le 30 mai 1845, le navire Fatel Razack accoste dans le golfe de Paria avec 225 passagers partis de Calcutta, premiers d’une longue série d’arrivées qui se poursuivront jusqu’au début du vingtième siècle.
Recrutés après l’abolition de l’esclavage pour travailler dans les plantations de canne à sucre de Trinité, ces travailleurs indiens apportent avec eux le curry, le cumin, le curcuma et les techniques de friture qui structurent encore la cuisine de Trinidad & Tobago. Près d’un siècle plus tard, à Princes Town, ce sont les descendants de cette migration, comme les familles Deen et Ali, qui inventent un plat entièrement nouveau à partir de cet héritage indien.
Un plat trinidadien, et non une copie du chole bhature indien
Certains observateurs rapprochent les doubles du chole bhature du nord de l’Inde, un curry de pois chiches servi avec un pain frit. Ce lien reste une hypothèse et non une filiation démontrée entre les deux plats, qui partagent surtout une même logique, celle d’associer une légumineuse épicée à un pain frit, sans que l’un dérive directement de l’autre. Cette absence de copie fait précisément la force des doubles, une création trinidadienne à part entière, née de l’héritage indien mais façonnée par la rue de Princes Town et non importée telle quelle depuis l’Inde.
Les doubles, une histoire transmise entre Trinidad & Tobago et sa diaspora
Les doubles ont depuis dépassé les frontières de la communauté indo-trinidadienne pour devenir un marqueur d’identité nationale partagé par l’ensemble de Trinidad & Tobago, toutes origines confondues. Ils accompagnent les journées de travail, les sorties nocturnes et les fêtes du pays, et voyagent aujourd’hui avec la diaspora trinidadienne jusqu’à New York, Toronto ou Londres, où des doublesmen continuent de vendre, chaque matin, le plat né d’une chèvre vendue et d’un pain qu’on a voulu doubler.
À l’image de la soup joumou, seul plat caribéen distingué par l’UNESCO, déjà racontée par Richès Karayib, les doubles montrent comment un plat de rue devient un symbole partagé par toute une diaspora, à l’image aussi de Trini Bites, la cuisine trinidadienne racontée par Richès Karayib à Long Island. Reste une question que se posent aujourd’hui les enfants et petits-enfants de doublesmen, celle de savoir comment transmettre un geste de rue, appris dans une cour de Princes Town à quatre heures du matin, à une génération qui découvre parfois les doubles sur les réseaux sociaux avant de les goûter dans la rue.
Les doubles sont un plat de rue de Trinité-et-Tobago composé de deux baras, des pains plats frits, enserrant une garniture de pois chiches au curry appelée channa. Vendus dès l’aube par des marchands appelés doublesmen, les doubles sont considérés dans la pratique comme le plat de rue le plus populaire du pays.
Selon la tradition orale conservée par plusieurs sources trinidadiennes, les doubles ont été créés en 1936 par Emamool Deen et son épouse Rasulan Deen, à Princes Town, dans le sud de Trinité-et-Tobago. Aucun document d’époque ne vient confirmer ce récit dans le détail, qui reste transmis oralement par les familles de doublesmen.
Les doubles s’appuient sur des épices et des techniques de friture apportées par les travailleurs indiens sous contrat d’engagement arrivés à Trinité-et-Tobago à partir du 30 mai 1845, avec le navire Fatel Razack. Leurs descendants, comme la famille Deen, ont ensuite réinventé ces héritages en un plat de rue propre à Trinité-et-Tobago, distinct de la cuisine indienne d’origine.
La série Histoires des cinémas caribéens poursuit sa traversée de plusieurs décennies de création dans la région. Après un premier épisode remontant aux années 1960, de Cuba jusqu’à l’émergence du cinéma jamaïcain avec The Harder They Come, ce deuxième volet nous conduit à Trinidad-et-Tobago, à Cuba puis en Guadeloupe.
Entre conflits sociaux, mémoire de l’esclavage et revendications politiques, trois films montrent comment le cinéma caribéen s’empare très tôt de l’histoire et des rapports de pouvoir. Cet article constitue le deuxième épisode d’une série de dix. Le premier volet est déjà disponible sur Richès Karayib et huit autres épisodes poursuivront cette chronologie jusqu’en 2025.
1974: TRINIDAD-ET-TOBAGO – BIM, DE HUGH A. ROBERTSON
Hugh A. Robertson a un parcours atypique parmi les réalisateurs de films de la Caraïbe. New-Yorkais de parents jamaïcains, il commence très jeune dans l’industrie cinématographique et occupe différents postes parmi lesquels celui de monteur pour des films tels que le célèbre Macadam Cowboy (John Schlesinger, 1969), avec Dustin Hoffman et John Voight, et l’un des classiques de la Blackploitation, Shaft, les nuits rouges de Harlem (Gordon Parks, 1971) avec Richard Roundtree.
Pour le premier, il est nommé à l’Oscar du meilleur montage (une première pour une personne noire) et remporte le BAFTA la même année. Après quelques réalisations pour la télévision et le long-métrage Melinda (1972), un « Black Film » selon les termes de l’affiche, il s’installe dans l’archipel de Trinidad-et-Tobago avec sa femme et ses enfants, où il réalise Bim puis Obeah (1987), second film qui sort au moment du décès du réalisateur. Bim, calqué sur l’intrigue classique d’un film de gangsters, suit le parcours d’un Trinidadien d’origine indienne qui, suite à de nombreuses brimades dès l’enfance, devient un caïd qui se lancera en politique.
Ce qui interpelle dans ce film est la frontalité des conflits interethniques, en particulier entre personnes d’origine africaine et de l’Inde (chacune de ces composantes représentant environ 40% de la population de l’île), de l’école au milieu politique (où la minorité blanche semble « tirer les ficelles ») en passant par la vie conjugale. Certaines séquences ont une forte dimension ethnographique : ainsi, en particulier, le film commence par un mariage hindouiste traditionnel.
Si ce dernier est majoritairement urbain, à l’instar de The Harder They Come (Perry Henzell, 1972), Trinidad et la Jamaïque disposant de grandes villes historiques, respectivement Port-of-Spain et Kingston, le travail dans les champs de cannes, base historique de la plupart des sociétés caribéennes, est mis en avant dans une intrigue qui se déroule en période coloniale en pleine ébullition indépendantiste des années 1950-1960.
La forte conscience politique de ce métrage fait écho à certains films trinidadiens l’ayant précédé tels que The Right and the Wrong (1970) d’Harbance Kumar, réalisateur indien, qui traite d’une révolte dans une plantation à une époque indéterminée. Par ailleurs, Bim se démarque par son énergie et le jeu impressionnant de Ralph Maharaj dans le rôle principal. Au regard de l’implantation de Robertson dans le milieu du cinéma aux États-Unis, il n’est pas interdit de penser que Brian De Palma ait vu son film tant le jeu brillamment outrancier d’Al Pacino dans Scarface (1983) fait fortement penser à Bim à plusieurs moments.
1976: CUBA - LA DERNIÈRE CÈNE (LA ÚLTIMA CENA), DE TOMÁS GUTIÉRREZ ALEA
Ce classique est un film incontournable sur la représentation de l’esclavage en terres caribéennes tout comme l’est, pour le sud des États-Unis, Twelve Years a Slave (Steve Mc Queen, 2013). Inspirée du roman El Ingenio (La Plantation) de Manuel Moreno Fraginals (se basant lui-même sur des faits réels), l’intrigue du La Última Cena se déroule sur une plantation esclavagiste de Cuba, au XVIIIe siècle, pendant la Semaine Sainte.
Un grand propriétaire terrien, noble catholique pratiquant, décide de revivre autour d’une table bien garnie les gestes du Christ, en présence de douze de ses esclaves. La compagnie mange et boit à satiété. Le lendemain, le contremaître réveille les esclaves pour les envoyer travailler dans les cannes à sucre. Une révolte éclate…
Dans un cinéma qui, dans un premier temps, aborde peu la « question noire » (pour reprendre le titre d’un livre de l’intellectuel trinidadien C.L.R. James), ce film affronte le passé esclavagiste, propre à la grande majorité des pays caribéens, à travers une mise en scène (visuelle et sonore) d’une rare minutie sur la hiérarchie « racialisée » propre aux plantations : les corps blancs et noirs n’y ont pas la même place (au sens spatial comme au sens figuré) ni le même droit à la parole.
La séquence de banquet (la fameuse reproduction de la Cène), de près de 45 minutes, est à la fois d’une grande maîtrise théâtrale (dialogues et jeu des comédiens) et cinématographique (découpage technique dont les changements d’axes de prise de vues sont associés à des rapports de force entre personnages). Quant au dernier tiers du film, il est l’une des plus belles mises en scène, par les mouvements-caméra comme par le cadrage des corps et des paysages, d’une révolte d’esclaves suivie d’un marronnage (fuite des esclaves hors de la plantation) existante à ce jour. Un véritable chef-d’œuvre !
1979: GUADELOUPE - COCO LA FLEUR, CANDIDAT, DE CHRISTIAN LARA
Ce film du plus prolifique des réalisateurs des Antilles françaises, qui aura réussi le tour de force de réaliser près de 25 films (même si ce fut parfois dans des conditions techniques fragiles), annonce l’arrivée du cinéma antillais. Deux ans plus tôt, du côté de la Martinique, le long-métrage Dérives ou la femme-jardin (1977) de Jean-Paul Césaire, un des fils du poète, homme politique et chantre de la Négritude Aimé Césaire, n’avait pas eu la chance d’une sortie commerciale en salles.
Librement inspiré d’Une île au soleil de Robert Rossen (1957) avec le célèbre Harry Belafonte, Coco la Fleur, candidat est une comédie politique qui suit le parcours de Coco, candidat dit « apolitique » téléguidé par des technocrates de la préfecture, qui décidera en cours de campagne de se préoccuper de l’avenir de son « pays ». La revendication (au minimum) autonomiste de la Guadeloupe et de la Martinique est frontalement posée par le premier protagoniste de ce jeune cinéma qui prend à plusieurs reprises la fonction du conteur créole traditionnel, personnage-pilier de cet ensemble de films.
Par ailleurs, ce film assume l’usage massif de la langue créole. Il eut un succès retentissant mobilisant plus de 100.000 spectateurs entre la Guadeloupe et la Martinique, selon diverses sources, et resta à l’affiche du cinéma Louxor à Paris pendant plusieurs années. Un mélange efficace de légèreté et de revendications politiques que le réalisateur reprendra avec brio dans son 3e film, Mamito (1980), un autre classique de ce cinéma, dont le personnage principal est une mère créole (mère élevant seule ses enfants).
Jouée par l’incontournable Lucrèce Saintol (qui joue également la mère de Coco), qui dessine nettement la « fémifocalité » du cinéma antillais, à savoir la présence quasi-systématique de femmes fortes (fanm doubout) dans ce cinéma. Présence majeure des femmes qu’annonçait Dérives ou la femme-jardin, film librement inspiré de la nouvelle Alléluia pour une femme-jardin de l’auteur haïtien René Depestre, avec son énigmatique protagoniste Isa.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
Série Histoires des cinémas caribéens. S1/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S3/10.
Quatre artistes, quatre territoires, quatre trajectoires. Le 19 septembre 2026, la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, accueillera une cérémonie où Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction particulière. Les Caribbean Music Awards 2026 les réuniront sur une même scène, mais leurs parcours racontent des histoires différentes de la musique caribéenne et de sa capacité à dépasser les frontières.
Une scène, quatre héritages
L’annonce faite par les Caribbean Music Awards met en avant quatre honneurs distincts. Patra recevra le Lifetime Achievement Award. Calypso Rose sera distinguée par l’Elite Calypso Honors. Alan Cavé recevra l’Elite Konpa Honors, tandis que Shyne sera récompensé par le Global Ambassador Award.
Ce choix dessine presque une carte musicale de la région. La Jamaïque, Trinidad-et-Tobago, Haïti et le Belize se retrouvent ainsi représentés par des artistes dont les carrières ont suivi des chemins très différents. Plus qu’une simple liste de lauréats, cette sélection offre une lecture de la diversité culturelle caribéenne.
Patra, une figure du dancehall jamaïcain
Avec Patra, les Caribbean Music Awards 2026 mettent à l’honneur une artiste associée à une période importante de l’internationalisation du dancehall jamaïcain. Son style, son identité visuelle et son positionnement ont contribué à rendre visible une présence féminine forte dans un univers musical souvent dominé par des figures masculines.
Le Lifetime Achievement Award souligne cette dimension de longévité et d’influence. Il ne s’agit pas seulement de rappeler des succès passés, mais de reconnaître une artiste dont l’image reste attachée à une étape marquante de la circulation du dancehall hors de la Jamaïque.
Calypso Rose, la mémoire vivante du calypso
Calypso Rose représente une autre histoire. Originaire de Tobago, elle incarne depuis des décennies la puissance narrative du calypso, un genre qui raconte la société, commente son époque et transforme la scène en espace de parole.
L’Elite Calypso Honors met donc en lumière davantage qu’une carrière individuelle. À travers elle, c’est aussi une tradition musicale profondément liée à Trinidad-et-Tobago qui sera célébrée. Sa présence à Port of Spain donnera à cette distinction une résonance particulière : celle d’une artiste honorée au cœur du territoire auquel son histoire musicale reste intimement liée.
Alan Cavé et la circulation du konpa
Avec Alan Cavé, le konpa haïtien prend lui aussi place dans cette photographie régionale. Le chanteur appartient à ces artistes dont la carrière s’est construite entre Haïti, la diaspora et des publics installés bien au-delà du territoire d’origine.
Son Elite Konpa Honors rappelle que la musique caribéenne ne circule pas uniquement à travers les genres bénéficiant d’une forte visibilité dans les marchés anglophones. Le konpa dispose de ses propres réseaux, de ses communautés et de sa mémoire collective. La distinction d’Alan Cavé remet cette histoire au centre d’une scène pensée pour célébrer les sons de toute la Caraïbe.
Shyne, une influence qui dépasse la musique
Le parcours de Shyne apporte une quatrième lecture. Originaire du Belize, il est distingué par un Global Ambassador Award, une catégorie qui dépasse la seule performance musicale. Son parcours public a progressivement associé musique, représentation et promotion de son pays sur la scène internationale. Cette récompense élargit donc la définition même de l’influence culturelle. Faire rayonner la Caraïbe peut passer par une chanson, un genre musical ou une carrière artistique, mais aussi par la capacité à porter l’image d’un territoire au-delà de ses frontières.
Quatre manières de faire voyager la Caraïbe
Réunir Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne permet finalement de voir ce que les Caribbean Music Awards 2026 veulent célébrer cette année : non pas une seule identité musicale caribéenne, mais plusieurs héritages capables de coexister. Dancehall, calypso, konpa et représentation culturelle ne racontent pas la même histoire. Pourtant, chacun montre comment un territoire peut produire une voix qui voyage, se transforme et rencontre d’autres publics.
Sur cette scène, leurs différences deviendront donc le véritable fil rouge : quatre héritages, quatre rapports au monde, et une même capacité à inscrire des créations caribéennes dans des circulations internationales et durables. Le 19 septembre, ces quatre trajectoires se croiseront à Port of Spain. Et c’est peut-être là que réside la force de cette édition : rappeler que la Caraïbe rayonne précisément parce qu’elle ne parle jamais d’une seule voix.
Patra, Calypso Rose, Alan Cavé et Shyne recevront chacun une distinction spéciale aux Caribbean Music Awards 2026.
Patra recevra le Lifetime Achievement Award, Calypso Rose l’Elite Calypso Honors, Alan Cavé l’Elite Konpa Honors et Shyne le Global Ambassador Award.
La cérémonie des Caribbean Music Awards 2026 aura lieu le 19 septembre 2026 à la National Academy for the Performing Arts, à Port of Spain, Trinidad-et-Tobago.