S3/10 – Histoires des cinémas caribéens, deux regards sur l’année 1980. Textes : Guillaume Robillard. Ciclic, 2026.

cinémas caribéens

Avec ce troisième épisode, Histoires des cinémas caribéens entre dans les années 1980. Les deux premiers volets ont traversé Cuba, la Jamaïque, Trinidad-et-Tobago et la Guadeloupe, des années 1960 jusqu’à l’émergence du cinéma antillais. Cette fois, deux films réalisés la même année prennent des directions radicalement différentes. En Jamaïque, Les Enfants de Babylone explore les relations amoureuses, sexuelles et raciales avec une liberté inhabituelle. En Guadeloupe, Vivre libre ou mourir convoque plusieurs siècles d’histoire autour de la mémoire du commandant Ignace.

Cet article constitue le troisième épisode d’une série de dix. Deux épisodes le précèdent et sept autres poursuivront cette chronologie des cinémas caribéens.

1980: JAMAÏQUE – LES ENFANTS DE BABYLONE (CHILDREN OF BABYLON), DE LENNIE LITTLE-WHITE

Ce film est un cas à part dans le cinéma jamaïcain et, plus largement, à l’échelle des cinémas caribéens. Loin de la misère sociale des ghettos de Kingston, dans une villa à la campagne (piscine, champagne et buffet gastronomique), on suit les aventures de Rick et Penny, un homme noir et une femme blanche, entre discussions sur l’art (il est peintre) et la sexualité (elle mène une enquête sur ce sujet auprès des habitantes de la campagne – qu’on ne voit jamais à l’écran).

Le film est construit comme un huis clos : lieu unique et temps décompté sur un calendrier. Les deux protagonistes vivront une passion amoureuse marquée par plusieurs rapports sexuels, en parallèle de ceux d’une domestique étrangement muette et de Luke, un homme de main rasta, qui entretiennent la villa. Ce film s’inscrit dans la liberté de ton de l’essor du cinéma érotique tout comme de l’ouverture des salles de cinéma pornographique des années 1970.

Pour autant, il dénote dans les cinémas caribéens où la mise en scène de l’acte sexuel reste rare, les préliminaires (baisers, en particulier) ou l’instant d’après étant souvent privilégiés, de même que la nudité est quasi-systématiquement partielle, du moins dans les premières décennies de ces cinémas. Ici, cette dernière est complète, notamment sous l’angle du gag, dans une séquence à la plage où, se baignant nu, le couple se retrouve un temps sans vêtements, volés par des enfants taquins. 

Deux trios « amoureux » complexifieront l’intrigue, le tout sous l’observation intriguée des domestiques : Rick avec Penny et une autre femme blanche, situation qui fera exploser le couple, puis Penny avec Luke, le rasta employé par Rick.

On l’aura compris, à la question sexuelle, s’ajoute une surprenante liberté de ton sur les couples métisses (« couples dominos », comme on dit en Guadeloupe et en Martinique), dans une sexualité libérée de la dramaturgie du passé colonial. Dépassement que d’autres cinémas caribéens n’ont toujours pas réalisé, les cinémas guadeloupéen et martiniquais en particulier, et où une certaine pudeur est toujours de mise.

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Les Enfants de Babylone (Children of Babylon) de Lennie Little-White, 1980 ©Mediamix Ltd – Jamaïque

1980: GUADELOUPE – VIVRE LIBRE OU MOURIR, DE CHRISTIAN LARA

Vivre libre ou mourir est un des quatre films que Christian Lara tourne en deux ans à peine. Ce film de procès intemporel voit passer à la barre des personnages de différentes périodes historiques tels que Christophe Colomb, Victor Schoelcher, Pèdre (l’un des premiers esclaves révoltés de Guadeloupe) ou le général napoléonien Richepanse, afin de savoir s’il faut, oui ou non, rétablir la mémoire du commandant Ignace.

Ce débat fait référence à la « guerre de Guadeloupe » de 1802, à savoir trois semaines de bataille entre les troupes napoléoniennes venues rétablir l’esclavage, suite à la première abolition de 1794 amenée par la Première République, et les résistants contre la réinstauration de l’esclavage, à savoir, outre Ignace, les célèbres colonel Delgrès, la Mulâtresse Solitude (qui fut pressentie un temps pour rentrer au Panthéon) et Marthe-Rose.

La truculente intervention à la barre de cette dernière met nettement en exergue le rôle important des femmes dans cette résistance. Le dispositif narratif adopté révèle une caractéristique importante du cinéma antillais : le passé est irrémédiablement dans le présent, le présent se conjugue (presque) toujours au passé, dans un temps circulaire ou « spiralique » qui diffère du temps linéaire occidental (la fameuse frise chronologique).

Le réalisateur, petit-fils du premier historien noir de la Guadeloupe Oruno Lara (avec La Guadeloupe dans l’Histoire en 1921), reviendra sur cet événement historique dans Sucre amer (1998), remake officieux de Vivre libre ou mourir (toujours avec l’excellent comédien Robert Liensol qui jouait déjà dans Coco la Fleur, candidat), et la reconstitution historique 1802, l’Épopée guadeloupéenne (2002), qui mettra à l’honneur le personnage de la Mulâtresse Solitude dans une surprenante séquence de bataille à la rivière n’opposant que des femmes guadeloupéennes aux soldats napoléoniens. Christian Lara a fait de cette période de l’histoire le marqueur temporel majeur (à ce jour) du cinéma guadeloupéen.

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Vivre libre ou mourir de Christian Lara, 1980 ©Rush Distribution – Guadeloupe

À propos de l'auteur

Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).

Série Histoires des cinémas caribéens. S2/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S4/10.

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