Bonaire : 3 700 hectares de marais salants cachent une histoire d’esclavage

Bassins roses et montagnes de sel blanc des marais salants du sud de Bonaire

À la pointe sud de Bonaire, île néerlandophone de la Caraïbe, les marais salants se déploient en bassins roses et blancs sur près de 3 700 hectares, treize pour cent de l’île entière. Cette carte postale, photographiée chaque année par des milliers de visiteurs depuis la route côtière, cache une histoire vieille de plus de cinq siècles, celle d’un sel qui a façonné l’économie de Bonaire et, pendant deux cents ans, la vie de centaines de personnes mises en esclavage.

Le long de l’EEG Boulevard, qui longe le sud de Bonaire, des montagnes de sel blanc apparaissent des kilomètres avant qu’on les atteigne. Chacune contient environ 10 000 tonnes de sel pur à 99,6 %, empilées sur près de 15 mètres de haut, jusqu’à 200 000 tonnes stockées en même temps. Leur blancheur, si intense qu’elle impose de garder des lunettes de soleil à portée de main, tranche avec le rose des bassins voisins.

Les marais salants de Bonaire, treize pour cent de l'île sous le sel

Sur ces 3 700 hectares, environ 2 700 sont des zones humides artificielles, essentiellement des bassins d’évaporation solaire. Le Pekelmeer, le lac salé qui donne son nom au site, occupe à lui seul près de 400 hectares. L’eau de mer y progresse à travers une série de bassins jusqu’à seize bassins de cristallisation, où les ouvriers laissent volontairement une couche de sel de 15 à 20 centimètres au fond, pour amorcer la récolte suivante.

Convoyeur de chargement du sel au-dessus des eaux turquoise, marais salants de Bonaire

Quatre obélisques colorés, rouge, blanc, bleu et orange, les couleurs du drapeau néerlandais, jalonnent encore le littoral de Bonaire. Ils servaient à guider les navires venus charger le sel jusqu’au bon quai, selon la qualité recherchée. Leurs couleurs reprennent, presque trait pour trait, les noms des quatre sites salifères historiques de l’île, le Rode Pan, le Witte Pan, le Blauwe Pan et l’Oranje Pan.

Convoyeur de chargement du sel au crépuscule, marais salants de Bonaire

Depuis 1499, un sel qui façonne le sud de Bonaire

Les gisements naturels de sel de Bonaire attirent les premiers navigateurs espagnols dès 1499. L’île passe sous contrôle néerlandais en 1636, avant la construction du Fort Oranje en 1639. Le sel devient l’une des principales exportations de la colonie, extrait par des populations amérindiennes, des condamnés et des personnes mises en esclavage. Ce nombre augmente fortement dans les années 1710, lorsqu’une famine à Curaçao pousse les autorités néerlandaises à déplacer de la main-d’Å“uvre servile vers Bonaire. Vers 1825, environ 300 personnes mises en esclavage travaillent sur les plantations et marais salants du gouvernement colonial.

Avant 1850, ces travailleurs vivent au village de Rincon, au nord de Bonaire, loin des marais salants du sud. Vers 1850, de petites huttes en pierre sont construites au bord de ces marais, pour les loger sur place durant la semaine de récolte. Leurs dimensions, environ 1,5 mètre sur 2 mètres pour une hauteur de moins de 1,5 mètre, empêchent un adulte de s’y tenir debout. L’esclavage est aboli dans l’ensemble des colonies néerlandaises le 1er juillet 1863. À Bonaire, 758 personnes mises en esclavage sont alors libérées, dont 607 appartenaient directement au gouvernement colonial. Beaucoup continuent ensuite à travailler sur les mêmes marais, cette fois comme salariées.

Récolte du sel avec engins mécaniques près des bassins roses, marais salants de Bonaire

Un paysage industriel classé zone humide d'importance internationale

L’exploitation moderne démarre dans les années 1960, lorsque l’Antilles International Salt Company conçoit le système actuel de bassins. Les premières expéditions commerciales partent au début des années 1970, et le groupe américain Cargill rachète l’exploitation en 1997, auprès d’Akzo Nobel. Il faut aujourd’hui deux à trois mois entre le pompage de l’eau de mer et la récolte des cristaux. Le sel de Bonaire part ensuite pour un tiers vers la Caraïbe, un tiers vers l’Amérique du Nord, le reste vers l’Europe et l’Afrique.

Malgré cette activité industrielle continue, le Pekelmeer est protégé au titre de la convention de Ramsar sur les zones humides d’importance internationale, et désigné depuis avril 2018 zone d’importance régionale pour les oiseaux limicoles, plus de 20 000 oiseaux de 17 espèces le fréquentant chaque année, dont les flamants roses attirés par la salinité de l’eau.

Panorama des bassins roses et des montagnes de sel des marais salants de Bonaire
Mouette survolant les bassins roses des marais salants de Bonaire sous un ciel orageux

Un monument protégé au bord des marais salants

Les huttes en pierre du sud de Bonaire, celles du Witte Pan et de l’Oranje Pan notamment, sont aujourd’hui protégées comme monument historique, un statut acquis en 2012, et restent accessibles librement toute l’année. Elles sont devenues, au fil des visites, le principal rappel visible du travail forcé qui a permis, pendant plus de deux siècles, l’essor du sel à Bonaire.

Cinq siècles après l’arrivée des premiers navigateurs espagnols attirés par ce même sel, les marais salants du sud de Bonaire continuent d’alimenter trois continents. Reste à savoir combien de visiteurs, photographiant les bassins roses et les montagnes de sel depuis l’EEG Boulevard, s’arrêtent aussi devant les huttes qui rappellent à quel prix ce paysage a longtemps été entretenu.

Les marais salants de Bonaire se trouvent à la pointe sud de l’île, le long de l’EEG Boulevard, dans la Caraïbe néerlandaise.

Les marais salants de Bonaire couvrent environ 3 700 hectares, soit près de 13 % de la superficie totale de l’île.

Les marais salants de Bonaire sont exploités depuis 1997 par Cargill Salt Bonaire B.V., filiale du groupe américain Cargill, qui a racheté le site à Akzo Nobel.

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