L’histoire des cinémas caribéens poursuit sa traversée des années 1980. Après trois épisodes consacrés aux premiers développements de plusieurs cinémas de la région, ce quatrième volet réunit deux films martiniquais et une œuvre née à Curaçao.
Du marronnage du Sang du flamboyant à la trajectoire internationale de Rue Cases-Nègres, puis à l’univers singulier d’Almacita di Desolato, trois œuvres donnent à voir des rapports différents à la mémoire, à l’oralité, à l’Afrique et aux imaginaires caribéens. Cet article constitue le quatrième épisode d’une série de dix. Les trois premiers sont déjà disponibles sur Richès Karayib et six autres poursuivront cette histoire jusqu’aux années 2020.
1981: MARTINIQUE - LE SANG DU FLAMBOYANT, DE FRANÇOIS MIGEAT
Ce film est un cas à part dans le cinéma antillais. En effet, son réalisateur est un « Métropolitain » (à savoir un homme blanc de France hexagonale qui n’avait aucune attache primordiale avec les Antilles françaises) qui épousa la comédienne martiniquaise Émilie Benoît et fut invité par le poète et homme politique Aimé Césaire à animer la première formation en audiovisuel des Antilles au SERMAC (Service Municipal d’Action Culturelle) de la ville de Fort-de-France.
À la différence de Dérives ou la femme-jardin (1977), Le Sang du flamboyant, fortement soutenu par Césaire, connut une sortie commerciale en salles et eut même l’honneur d’être projeté dans la célèbre université Columbia à New York. Il se base sur un fait historique, à savoir le « marronnage » (à l’origine, fuite d’un esclave hors de la plantation) de Monsieur Beauregard (devenu Alban dans le film) qui fit courir les gendarmes du sud de la colonie post-esclavagiste de Martinique de 1942 à 1949, ce qui en fait l’un des derniers Marrons historiques de la Caraïbe.
Ce long-métrage se caractérise par le caractère central du Nègre marron, l’un des personnages récurrents du cinéma antillais ainsi que du conteur créole traditionnel à la source de la majorité de l’intrigue dans un cinéma au cœur duquel l’oralité continue de palpiter. Par ailleurs, il est l’un des premiers films à développer une « dimension magique » dans l’intrigue qui met en difficulté le Béké (descendant de famille esclavagiste), généreusement interprété par le célèbre comédien et producteur Jacques Perrin.
La « fémifocalité » n’est pas en reste avec le personnage d’Élia (interprétée avec prestance par Émilie Benoît qui était la comédienne principale de Dérives ou la femme-jardin), « femme-debout » qui conte l’histoire du film au côté de son compagnon conteur Gélus, présence féminine qui contrevient à la tradition historique voulant que les conteurs créoles ne soient que des hommes.
1983: MARTINIQUE - RUE CASES-NÈGRES, D’EUZHAN PALCY
À ce jour, il s’agit bien certainement du film antillais le plus connu au Monde. Il est l’adaptation d’un des classiques de la littérature antillaise, le roman autobiographique La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel, un des compagnons de route du poète de la Négritude Aimé Césaire. Ce film reçut le Lion d’Argent et la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Darling Légitimus (grand-mère du célèbre Pascal Légitimus du trio comique « Les Inconnus »), consacrant cinquante ans de carrière, au festival de Venise en 1983.
Par ailleurs, la réalisatrice reçut le César de la meilleure révélation en 1984. La suite du parcours de celle-ci est exceptionnelle : partie travailler à Hollywood, elle y deviendra la première femme noire à diriger des films de studio hollywoodien, avec des œuvres telles qu’Une saison blanche et sèche (1989) sur l’apartheid en Afrique du Sud et qui fit revenir Marlon Brando au cinéma, ou encore la production Walt Disney Le Combat de Ruby Bridges (1998) sur la véritable histoire de la première fille noire à avoir intégré une école d’enfants blancs dans le sud des États-Unis.
Son parcours a récemment été consacré par un Oscar d’Honneur en 2022. Quant à Rue Cases-Nègres, il fit connaître le jeune cinéma antillais à l’international, des États-Unis au Japon. En suivant le parcours du jeune José (Garry Cadenat) dans la colonie post-esclavagiste de Martinique des années 1930, c’est en fait de la condition rude des travailleurs de la canne et des relents de la période esclavagiste qu’il est question. Comme dans Coco la Fleur, candidat (1979) et Le Sang du flamboyant (1981), on retrouve la figure du conteur créole, ici en la personne du vieux Médouze, ainsi que l’influence de la Négritude.
Par ailleurs, le parcours scolaire de cet enfant indique autant son émancipation sociale que le processus d’« assimilation culturelle » par la nature des cours prodigués, la grand-mère Man Tine (Darling Légitimus), véritable incarnation de la « fémifocalité » traditionnelle du cinéma antillais, disant à son petit-fils : « Tu iras à leur école ! ». Un véritable classique des cinémas caribéens !
1986: CURAÇAO – ALMACITA DI DESOLATO, DE FELIX DE ROOY
Après un premier long-métrage tourné à Brooklyn, Désirée (1984), basé sur l’histoire vraie d’une femme qui tua son bébé parce qu’elle était persuadée qu’il était possédé par le Diable, le couple homosexuel Felix De Rooy-Norman de Palm tourne son second film sur l’île de Curaçao, dont il est originaire, en s’inspirant d’un conte caribéen. Les paysages de cette petite île néerlandaise de 444 km2 face au Venezuela, entre grotte et désert, sont le lieu d’une fusion entre rites magiques et réalité miséreuse d’un village isolé à une époque indéterminée.
Cette légende met en avant la part africaine des identités caribéennes (qu’on peut apprécier dans l’architecture du village, l’habillement des femmes, les connaissances traditionnelles transmises par l’oralité, etc.) à travers une intrigue qui raconte, par un formidable détour fictionnel, la traite négrière et l’esclavage, une histoire « inscrite dans la peau » comme le précise la voix-off du film.
Outre son caractère fictionnel plus prononcé que nombre de films caribéens qui restent attachés à une certaine réalité sociale ou historique, ce long-métrage dénote par la pluridisciplinarité de ses références nourries par le parcours de poète, d’homme de théâtre et d’artiste-plasticien (entre autres) de son réalisateur Felix De Rooy qui octroie à cette oeuvre un talentueux maniérisme qui la distingue dans les cinémas de la Caraïbe.
Peu après, le couple De Rooy-De Palm proposera un autre film surprenant : Ava & Gabriel (1990), l’une des premières grandes histoires de désir amoureux, au sein d’un trio interethnique en période coloniale (combinaison « taboue », s’il en est), de ces cinémas, teintée d’homosexualité (sujet très rare dans la région) via des personnages secondaires et doublée d’une généreuse réflexion sur les arts caribéens.
Comme dans Almacita di desolato, le tout est baigné par la musicalité du papiamento (papiamentu), langue créole née du choc entre le néerlandais, le portugais, l’espagnol, l’anglais et des mots d’origine africaine et amérindienne (Arawak), ainsi que par les croyances magico-religieuses dans un efficace réalisme magique. Peu après, ce duo au talent effusif explosera donnant à ce second film un air de précieux testament artistique.
À propos de l'auteur
Guillaume Robillard est docteur en cinéma, enseignant-chercheur, réalisateur de documentaires et spécialiste du cinéma et de la production artistique antillaise. Il est l’auteur de deux livres : Conquête de l’espace et du temps : le cinéma antillais (Éditions Jannink, “Hypothèses d’Art”, 2023) et Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais (Presses Universitaires des Antilles, “Arts et Esthétique”, 2024).
La sortie de Magma, film du réalisateur français Cyprien Vial s’inspirant fortement de l’éruption de la Soufrière de 1976 qui fit craindre l’anéantissement du chef-lieu Basse-Terre (Guadeloupe), puis de deux films réalisés par des Guadeloupéens, respectivement Fanon (Jean-Claude Barny) sur le célèbre intellectuel anticolonialiste dans sa période algérienne, et Zion, en moins d’un mois, a eu le mérite d’interpeller les médias français (Le Monde, Libération, etc.) sur le potentiel du cinéma antillais comme, plus largement, de films portant sur les outre-mer.
Série Histoires des cinémas caribéens. S3/10 est déjà disponible sur Richès Karayib. À suivre prochainement avec S5/10.
À Saint-Domingue, sur les rives du fleuve Ozama, la Fortaleza Ozama a traversé plus de cinq siècles d’histoire dominicaine sans jamais tomber aux mains d’un assaillant. Elle a enfermé le père de l’indépendance dominicaine, servi de cachot politique sous la dictature de Trujillo, puis résisté aux tirs de char pendant la guerre civile de 1965.
Aujourd’hui classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la plus vieille forteresse d’origine européenne encore debout en Amérique continue de porter, presque intacte, la mémoire d’un pays.
Une arrivée en chaînes, un 27 août 1844
Le 22 août 1844, Juan Pablo Duarte est arrêté à Puerto Plata. Cinq jours plus tard, le 27 août, il franchit l’entrée de la Fortaleza Ozama, à Saint-Domingue. Le gouvernement dirigé par Pedro Santana vient de le déclarer traître à la patrie. Duarte, qui a préparé et porté l’indépendance de la jeune République dominicaine, est enfermé dans les cachots de la Torre del Homenaje, la tour de guet qui domine le fleuve Ozama. Il n’y reste que quelques jours.
Le 10 septembre 1844, il est déporté vers Hambourg, loin du pays qu’il vient tout juste de contribuer à faire naître. Deux autres figures de l’indépendance, Francisco del Rosario Sánchez et Ramón Mella, connaissent elles aussi les murs de cette même forteresse, dans le climat de suspicion politique des premières semaines de la jeune république.
Le plus vieux fort d'Europe encore debout dans les Amériques
La Fortaleza Ozama se dresse dans la Zone coloniale de Saint-Domingue, sur la rive est du fleuve qui donne son nom à la capitale dominicaine. Sa construction débute en 1502, sous l’autorité du gouverneur espagnol Nicolás de Ovando, tout juste installé sur l’île. Les travaux s’achèvent quelques années plus tard, vers 1507 ou 1508 selon les sources dominicaines. Le résultat est, à ce jour, la plus ancienne construction militaire d’origine européenne encore debout dans les Amériques.
Sa tour principale, la Torre del Homenaje, s’élève à environ dix-huit mètres et servait de poste de vigie pour surveiller la côte caraïbe et repérer les navires ennemis ou les attaques de pirates. Au XVIIIe siècle, en 1787, un dépôt de poudre aux murs épais de trois mètres, le Polvorín Santa Bárbara, complète l’ensemble défensif. Malgré plusieurs tentatives d’attaque au fil des siècles, la forteresse n’a jamais été prise par la force.
Cette longévité a quelque chose de rare dans une région où la pierre résiste rarement aussi bien que la mémoire. Trois siècles plus tard, une autre forteresse caribéenne inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, la Citadelle Henri, en Haïti, sera bâtie pour une raison inverse, protéger une indépendance à peine arrachée plutôt qu’installer un pouvoir colonial. Deux forts, deux siècles, deux histoires de pouvoir qui se répondent sans se ressembler.
Une prison pour trois générations dominicaines
L’histoire politique de la forteresse ne s’arrête pas à 1844. Sous la dictature de Rafael Trujillo, entre 1930 et 1961, les cellules de la Torre del Homenaje, surnommées Las Solitarias, servent de lieu d’interrogatoire pour des opposants. Le futur président dominicain Juan Bosch y est détenu au début des années 1930.
L’écrivain Juan Isidro Jimenes Grullón, qui racontera plus tard ces années dans un livre au titre sans détour, “Una Gestapo en América”, passe lui aussi par ces cachots, tout comme le poète Fabio Fiallo, emprisonné pour son opposition à l’occupation militaire américaine. Trois générations d’opposants dominicains, séparées par près d’un siècle, ont ainsi connu les mêmes murs de pierre.
La brèche de 1965
En avril 1965, en pleine guerre civile dominicaine, la forteresse redevient un enjeu militaire. Des combattants constitutionnalistes prennent d’assaut la garnison, alors tenue par la police sous les ordres du colonel Germán Despradel, pour s’emparer de ses armes.
Un tir de char ouvre une brèche dans l’un des murs, marque d’un affrontement qui coûte la vie à l’un des assaillants, Illio Capocci. Dans les années qui suivent, l’usage militaire et carcéral du site s’efface peu à peu, jusqu’à sa transformation complète en espace patrimonial ouvert au public.
La légende qui ne résiste pas aux dates
Un nom revient souvent dans les récits consacrés à la Fortaleza Ozama, celui de Christophe Colomb, présenté comme l’un de ses prisonniers célèbres. L’histoire est séduisante, mais impossible. Colomb est arrêté et renvoyé enchaîné en Espagne en 1500, deux ans avant même le début de la construction de la forteresse, en 1502.
Cette confusion, pourtant démontrée fausse par des historiens dominicains, continue pourtant d’apparaître jusque sur des supports touristiques officiels. Elle en dit long sur la façon dont un lieu aussi chargé d’histoire réelle finit parfois par attirer, en plus, des histoires inventées.
D'une prison à un musée immersif
La Fortaleza Ozama accueille aujourd’hui un espace muséal qui utilise la projection immersive à 360 degrés pour raconter cinq siècles d’histoire dominicaine à l’intérieur même des murs qui l’ont vue se jouer. Les visiteurs qui montent aujourd’hui les marches de la Torre del Homenaje croisent le même fleuve que surveillaient les guetteurs espagnols, la même cour où Duarte a passé ses derniers jours sur le sol dominicain avant l’exil.
Reste une question que la forteresse elle-même ne referme jamais tout à fait, celle de savoir combien d’autres lieux, ailleurs dans la Caraïbe, portent encore en silence des pans entiers de mémoire nationale qui n’ont pas encore trouvé leur récit.
La Fortaleza Ozama est une forteresse espagnole dont la construction débute en 1502 à Saint-Domingue. Elle est considérée comme la plus ancienne construction militaire d’origine européenne encore debout dans les Amériques, et fait partie du bien classé au patrimoine mondial de l’UNESCO “Ville coloniale de Saint-Domingue” depuis 1990.
Non, cette affirmation largement répandue est chronologiquement impossible. Christophe Colomb a été arrêté et renvoyé en Espagne en 1500, alors que la construction de la Fortaleza Ozama n’a commencé qu’en 1502, deux ans plus tard.
Oui, la forteresse est ouverte au public dans la Zone coloniale de Saint-Domingue et abrite aujourd’hui un espace muséal qui retrace son histoire à travers une expérience immersive. Les horaires et modalités de visite sont à confirmer directement auprès des autorités patrimoniales dominicaines avant tout déplacement.
Dans une salle de classe du Distrito Nacional, à Saint-Domingue, elle enseignait l’espagnol et les sciences sociales à des élèves de primaire. Sur la scène de Nha Trang, au Vietnam, Joheirry Mola est devenue Miss Monde 2026, ramenant la couronne en République dominicaine 44 ans après le premier sacre du pays, obtenu par Mariasela Álvarez en 1982. Voici l’histoire d’une professeure qui a fait de sa salle de classe et d’un concours mondial la même cause.
Joheirry Mola, une institutrice du Distrito Nacional
Joheirry Mola Domínguez a 24 ans et vient du Distrito Nacional, le cœur institutionnel de Saint-Domingue, qu’elle représentait déjà lors du concours national l’ayant menée jusqu’à Miss Monde. Diplômée en administration des affaires de l’Université ibéro-américaine (Unibe), elle enseigne l’espagnol et les sciences sociales à des élèves de primaire. Elle est aussi correspondante pour l’émission « Ventana a Quisqueya », sur Univision New York, où elle couvre l’actualité de la diaspora dominicaine aux États-Unis. Cette double vie, entre salle de classe et plateaux de télévision, est devenue le socle de sa candidature à Miss Monde, un concours qu’elle présentait moins comme une compétition de beauté que comme une tribune pour parler d’éducation.
Le sacre de Joheirry Mola à Nha Trang, étape par étape
Le 5 septembre, lors de la finale de la 73e édition de Miss Monde, Joheirry Mola a remporté le titre face à l’Espagnole Elisabeth Reynés, dauphine du concours. Son parcours passait par plusieurs étapes éliminatoires, du Top 40 au Top 6, après avoir remporté, pour la zone Amériques et Caraïbes, l’épreuve Top Model. Lors du tour de questions décisif, elle a été la seule candidate du Top 6 à répondre entièrement en espagnol, un choix qu’elle a présenté comme une manière de défendre sa langue plutôt qu’un simple détail protocolaire, dans un concours où l’anglais domine les échanges.
44 ans après Mariasela Álvarez, une victoire qui rassemble la République dominicaine
Cette victoire fait d’elle la deuxième Dominicaine sacrée Miss Monde, après Mariasela Álvarez en 1982. Le délai de 44 ans entre les deux couronnes donne à ce sacre une résonance particulière en République dominicaine, où la nouvelle a été accueillie comme un événement national, largement commentée bien au-delà des pages consacrées aux concours de beauté. Le président Luis Abinader a salué publiquement l’exploit : « Aujourd’hui, tu as fait l’histoire en conquérant, pour la République dominicaine, la couronne de Miss Monde, 44 ans après notre première victoire. » La vice-présidente Raquel Peña, la première dame Raquel Arbaje et plusieurs ministres ont également adressé leurs félicitations à la nouvelle reine, saluant en particulier le message d’éducation et de service qu’elle porte.
Mariasela Álvarez elle-même n’a pas caché son émotion face au sacre de sa compatriote. « Quarante-quatre ans après… enfin ! », a-t-elle réagi, avant d’ajouter avoir pleuré « comme si elle était ma propre fille » et de confier : « Je ne voulais pas mourir sans voir ça. » Une phrase qui mesure, mieux qu’un chiffre, le poids symbolique de cette attente pour tout un pays qui n’avait plus porté cette couronne depuis 1982.
Joheirry Mola, une couronne mise au service de l'éducation
Ce qui distingue Joheirry Mola, au-delà du sacre, c’est le projet qu’elle porte depuis plusieurs années. Elle est engagée auprès de Voices of Tomorrow, une initiative qui enseigne l’anglais à des enfants de communautés vulnérables du Grand Saint-Domingue, avec l’idée que la maîtrise d’une langue ouvre des portes que peu d’autres choses ouvrent aussi vite. « La langue ne doit pas être un privilège, mais un pont qui relie notre enfance au monde », a-t-elle expliqué après sa victoire. Une autre de ses phrases résume sa manière de porter le titre : « En tant que professeure, je suis heureuse de partager mes connaissances avec mes élèves, mais je veux qu’ils sachent que la vie consiste à avoir un but et à servir. »
La famille de Joheirry Mola, originaire de La Vega pour sa mère et du Distrito Nacional pour son père, avait d’abord accueilli son engagement dans les concours de beauté avec prudence, avant de la soutenir pleinement, en lui recommandant surtout de rester fidèle à ses valeurs. Un an après avoir remporté le titre national de Miss Monde République dominicaine, en 2025, elle porte aujourd’hui une couronne mondiale jusque dans sa salle de classe, où ses élèves la retrouveront bientôt.
La question, maintenant, est de savoir ce que Joheirry Mola fera de cette visibilité inédite, entre les projecteurs internationaux d’un concours suivi dans le monde entier et les enfants de Saint-Domingue pour qui elle dit vouloir continuer à se battre.
Joheirry Mola Domínguez est une institutrice et communicatrice dominicaine de 24 ans, originaire du Distrito Nacional, à Saint-Domingue. Elle enseigne l’espagnol et les sciences sociales et a été sacrée Miss Monde 2026 le 5 septembre 2026.
Elle fait de Joheirry Mola la deuxième Dominicaine à remporter Miss Monde, 44 ans après le premier sacre du pays, obtenu par Mariasela Álvarez en 1982.
La finale de la 73e édition de Miss Monde s’est tenue le 5 septembre 2026 à Nha Trang, au Vietnam. Joheirry Mola y a battu l’Espagnole Elisabeth Reynés, dauphine du concours.
Au petit matin, à La Ciénaga, dans la Cordillère centrale de la République dominicaine, les randonneurs chargent les mules avant de s’enfoncer dans la forêt. Le sentier grimpe vite. La végétation change avec l’altitude, du feuillage tropical aux pins, puis à la forêt de nuages, jusqu’à des nuits où le froid surprend en pleine Caraïbe. Après deux ou trois jours de marche, parfois davantage selon la forme des randonneurs et la météo, le Pico Duarte apparaît, point culminant de toute la Caraïbe.
Le Pico Duarte, en République dominicaine, culmine selon le relevé GPS de précision réalisé en 2021 à 3 101,1 mètres, quelques mètres de plus que le chiffre de 3 087 mètres longtemps cité par l’office de tourisme dominicain. Dans les deux cas, aucun autre sommet de la Caraïbe, à Cuba, en Haïti, en Jamaïque ou à Porto Rico, ne le dépasse. Un sommet, pas une plage, pour raconter la République dominicaine autrement.
Pico Duarte, point culminant de la Cordillère centrale
Le Pico Duarte se trouve à cheval sur deux parcs nationaux, le parc national Armando Bermúdez et le parc national José del Carmen Ramírez, dans la Cordillère centrale, la chaîne montagneuse qui traverse le centre de l’île d’Hispaniola. Ces deux parcs protègent l’essentiel des forêts de moyenne et haute altitude du pays, un massif que les Dominicains surnomment parfois leurs Alpes tropicales. Une partie des pins qui couvrent les pentes du Pico Duarte appartient à une espèce que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde, le pino criollo, Pinus occidentalis, endémique de l’île.
La montée traverse plusieurs étages de végétation, forêt tropicale, forêt de pins, puis forêt de nuages, avant d’atteindre un sommet où les températures nocturnes approchent parfois zéro degré, loin de l’image tropicale la plus répandue de la République dominicaine. Cette même Cordillère centrale donne naissance au Yaque del Norte, le plus long fleuve du pays avec 386 kilomètres, qui prend sa source sur ses pentes avant de traverser tout le nord de l’île.
Un sommet qui a changé trois fois de nom
Le Pico Duarte n’a pas toujours porté ce nom. En 1851, l’explorateur germano-britannique Robert Hermann Schomburgk réalise la première ascension recensée du sommet et le baptise Monte Tina. Plus tard, le botaniste suédois Erik Leonard Ekman, qui explore longuement les montagnes de l’île au début du vingtième siècle, distingue ses deux points hauts sous les noms de Pelona Grande et Pelona Chica.
Sous la dictature de Rafael Trujillo, la montagne devient Pico Trujillo, un nom que le régime impose à plusieurs lieux emblématiques du pays durant ces années. Après la mort du dictateur en 1961, elle est renommée Pico Duarte, en hommage à Juan Pablo Duarte, l’un des pères fondateurs de la République dominicaine, figure de l’indépendance du pays proclamée en 1844. Le nom du plus haut sommet du pays porte ainsi, à lui seul, une partie de son histoire politique.
Trois jours de marche pour atteindre le sommet
L’ascension du Pico Duarte part le plus souvent de La Ciénaga, via Manabao, avant de rejoindre les campements de Compartición ou de la Valle de Lilís. Compter deux à trois jours de marche selon l’itinéraire choisi et la condition physique du groupe. Un guide et des mules pour le matériel sont obligatoires, à organiser depuis les hôtels de Jarabacoa ou directement au poste de La Ciénaga.
Jarabacoa, surnommée la ville du printemps éternel pour son climat de montagne autour de 16 à 25 degrés toute l’année, sert de porte d’entrée vers le sommet. Cette organisation fait vivre toute une économie locale de guides et de muletiers autour du Pico Duarte, très différente des hôtels du littoral ou des complexes de Punta Cana.
Le Pico Duarte reste peu visité comparé aux plages du Nord ou de l’Est dominicain, malgré son statut de plus haut sommet de toute la Caraïbe. Mais son altitude continue d’être mesurée et remesurée, le relevé de 2021 l’a encore montré, preuve qu’un sommet, même le plus élevé de la région, n’a jamais fini de se laisser connaître. Trois noms en un siècle et demi, Monte Tina, Pico Trujillo, puis Pico Duarte, racontent aussi un pays qui a longtemps cherché comment se nommer lui-même avant de choisir d’honorer un de ses pères fondateurs plutôt qu’un dictateur. La République dominicaine se raconte-t-elle mieux depuis une plage, ou depuis un sommet où il fait presque froid ?
Le Pico Duarte, en République dominicaine, avec 3 101 mètres selon le relevé de 2021. Aucun sommet de Cuba, d’Haïti, de la Jamaïque ou de Porto Rico ne le dépasse.
Il s’est appelé Monte Tina après sa première ascension en 1851, puis Pico Trujillo sous la dictature de Rafael Trujillo, avant d’être renommé Pico Duarte en 1961 en hommage à Juan Pablo Duarte.
Compter deux à trois jours de marche depuis La Ciénaga, avec un guide et des mules obligatoires pour le matériel.
En République dominicaine, une rencontre peut commencer par trois mots qui déconcertent celui qui traduit l’espagnol littéralement. Un ami arrive, un message s’affiche, une conversation s’ouvre et tombe cette formule familière, « ¿Qué lo que? ». Elle ne demande pas d’explication compliquée. Elle crée surtout le contact. Derrière cette phrase se cachent un usage social, une manière de parler et, désormais, trois lettres très reconnaissables, KLK.
Que veut vraiment dire « ¿Qué lo que? »
Le sens le plus proche serait « quoi de neuf ? », « qu’est-ce qui se passe ? » ou, en anglais, « what’s up? ». SpanishDictionary classe l’expression comme un régionalisme utilisé en République dominicaine et comme une salutation. Autrement dit, la traduction mot à mot aide peu. Dans la conversation, « ¿Qué lo que? » fonctionne d’abord comme une ouverture familière. La réponse n’a donc pas besoin d’être un rapport détaillé sur sa journée. Comme beaucoup de salutations, l’expression peut simplement installer une proximité entre deux personnes. Le contexte, le ton et la relation comptent autant que les mots eux-mêmes. C’est là que le parler local échappe aux traductions trop mécaniques.
Une formule qui vit dans le ton et le contexte
Dire « ¿Qué lo que? » n’équivaut pas à employer une formule neutre dans toutes les situations. Son registre est familier. Elle prend sa force dans les conversations quotidiennes, entre proches, amis ou personnes partageant les mêmes codes. Une expression n’est jamais seulement une définition. Elle indique aussi qui parle, à qui, dans quelle situation et avec quel degré de proximité. Le vocabulaire devient alors un indice de la vie sociale. En République dominicaine, cette formule fait partie des éléments associés à une manière locale de s’exprimer.
De « ¿Qué lo que? » à KLK
L’histoire devient plus intéressante lorsqu’elle passe de la voix à l’écran. Dans les échanges écrits, la formule se réduit couramment à trois lettres, KLK. Cette abréviation conserve le son et l’intention du salut tout en adoptant la vitesse des messages numériques. Le phénomène est assez visible pour être repris dans des discussions institutionnelles sur le parler dominicain. En 2022, une rencontre relayée par l’Academia Dominicana de la Lengua autour de la manière de parler à Saint-Domingue portait le titre « ¿KLK ciudad? ¿Cómo habla la ciudad de Santo Domingo? ». Le choix de KLK dans ce titre montre à quel point ces trois lettres peuvent fonctionner comme un signe linguistique immédiatement lisible dans le contexte dominicain.
Quand trois lettres deviennent un marqueur identitaire
Le lien entre « ¿Qué lo que? » et l’identité dominicaine dépasse aussi les frontières de l’île. Une étude présentée en 2024 au Hispanic Linguistics Symposium s’est intéressée à plusieurs éléments du lexique dominicain auprès de 25 résidents de Long Island, dans l’État de New York. Les chercheurs ont notamment observé que « que lo qué » était associé à la dominicanité par les participants. L’expression était aussi fortement liée à des perceptions de convivialité. L’étude montre ainsi comment certains mots voyagent avec les communautés et continuent de produire des associations sociales loin du territoire où ils sont employés.
Ce résultat ne signifie pas que tous les Dominicains utilisent « ¿Qué lo que? » de la même manière, ni que l’expression résume à elle seule l’espagnol dominicain. L’Academia Dominicana de la Lengua rappelle d’ailleurs que les manières de parler varient selon les zones du pays, avec leurs propres cadences, sons et mots. La singularité tient justement à cette diversité.
Une expression courte, une histoire plus grande
Avec « ¿Qué lo que? », trois mots suffisent pour ouvrir une conversation. Avec KLK, trois lettres suffisent désormais pour transporter la même connivence sur un écran. Oralité, écriture numérique et diaspora, la formule rappelle qu’une langue se transforme aussi dans les usages ordinaires. C’est peut-être ce qui rend ces expressions si précieuses. Elles ne vivent pas seulement dans les dictionnaires. Elles circulent entre les personnes, changent de forme et deviennent parfois des signes de reconnaissance. Après KLK, quelle autre expression de la Caraïbe mérite d’être décodée pour comprendre ce qu’un territoire raconte à travers sa manière de parler ?
« ¿Qué lo que? » est une expression familière dominicaine utilisée comme salutation. Selon le contexte, elle peut se rapprocher de « quoi de neuf ? », « qu’est-ce qui se passe ? » ou de l’anglais « what’s up? ».
KLK est la forme abrégée de « ¿Qué lo que? » utilisée notamment dans les échanges écrits et numériques. Ces trois lettres permettent de conserver l’esprit de cette salutation dominicaine dans les messages et sur les réseaux sociaux.
« ¿Qué lo que? » est fortement associée à l’usage linguistique dominicain. Au-delà de sa signification, l’expression peut fonctionner comme un marqueur de proximité et d’identité, y compris au sein de communautés dominicaines installées hors du pays.
À Santo Domingo, Kundengo Minier et César Namnúm viennent d’être honorés pour plus de cinq décennies consacrées au son et aux musiques traditionnelles dominicaines. Mais lors du concert A Ritmo de Son, les deux hommes n’étaient pas seulement là pour recevoir une distinction : ils ont repris leurs instruments, partagé la scène et rappelé qu’un patrimoine musical reste vivant tant qu’il continue d’être joué.
Un hommage qui se termine en musique
Il y avait des plaques de reconnaissance et des hommages. Mais surtout, il y avait de la musique. Kundengo Minier et César Namnúm ont partagé la scène lors de A Ritmo de Son, un concert porté par Roberto Bobadilla et l’ensemble Son Urbano. La soirée mêlait son, danse et mémoire culturelle. Les deux musiciens ont parcouru plusieurs titres, parmi lesquels Ven mi morena, Celo al aire, Isabel, La Paloma et A la loma de Belén. Leur participation s’est achevée ensemble sur Cuarto de Tula. Un moment qui résume l’esprit de la soirée : les deux hommes n’étaient pas célébrés pour une histoire terminée, mais pour une musique qu’ils continuent à faire entendre.
Le Centro Cultural Banreservas et la Fundación Arte y Cultura Raíces ont voulu reconnaître des trajectoires de plus de cinq décennies dédiées à la préservation, à la recherche et à la diffusion du son. Derrière l’hommage apparaît alors une question : comment une musique traverse-t-elle les générations sans devenir un simple souvenir ?
Kundengo Minier, transmettre avec les mains
Chez Kundengo Minier, la réponse passe d’abord par le geste. Guitariste et cuatrista, il est aussi constructeur de ses propres instruments. Sa trajectoire est liée depuis plus de cinquante ans à la préservation et à la diffusion du son et d’autres expressions de la musique traditionnelle dominicaine.
Cette dimension donne à son parcours une force particulière. Transmettre une musique ne consiste pas seulement à conserver des enregistrements ou à raconter ce qu’elle représentait autrefois. Dans son cas, la transmission passe aussi par la matière : fabriquer un instrument, en connaître les sonorités, le prendre en main et continuer à jouer. Le patrimoine devient alors concret. Il vit dans un savoir-faire et dans des gestes que d’autres peuvent observer, apprendre puis reproduire.
César Namnúm, faire circuler la mémoire
César Namnúm représente une autre manière de faire vivre cette musique. Musicien, locuteur et écrivain, il est reconnu pour son travail de recherche, de promotion et de diffusion du son et d’autres formes musicales traditionnelles dominicaines. Là où Kundengo Minier incarne notamment la pratique instrumentale et la fabrication, César Namnúm rappelle qu’une tradition doit aussi être racontée, documentée et partagée pour continuer à circuler.
Ces deux parcours se répondent. L’un montre comment une culture se transmet par les mains et les instruments. L’autre souligne l’importance de la parole, de la recherche et de la diffusion. Ensemble, ils donnent au mot « préservation » une dimension beaucoup plus vivante.
Le son dominicain n’est pas sous vitrine
C’est peut-être ce que la soirée A Ritmo de Son a montré le plus clairement. Après l’hommage, la musique a continué avec Son Urbano et un répertoire comprenant notamment La Zona merece un son, Son a Villa Francisca, Son de San Antón ou encore Homenaje a Piro Valerio. Le public a été entraîné dans le rythme et la danse. Le son n’était donc pas présenté comme une pièce de musée que l’on regarde à distance. Il occupait l’espace, réunissait des musiciens et faisait bouger ceux qui étaient venus l’entendre.
Préserver une musique traditionnelle, c’est aussi lui permettre de rester audible et pratiquée. C’est créer des lieux où elle peut être interprétée, où ses histoires peuvent être racontées et où de nouveaux publics peuvent la rencontrer.
Qui prendra le relais ?
Après plus de cinq décennies de travail, Kundengo Minier et César Namnúm incarnent deux façons complémentaires de transmettre le son dominicain. Leur reconnaissance célèbre ce qu’ils ont déjà accompli, mais attire aussi l’attention sur ce qui doit encore circuler. Car un patrimoine musical ne survit pas uniquement grâce à ceux qui l’ont porté pendant cinquante ans. Il dépend aussi de ceux qui choisissent ensuite de l’apprendre, de le jouer, de le raconter et de le partager.
La question laissée par cet hommage regarde donc autant vers l’avenir que vers le passé : après Kundengo Minier et César Namnúm, quelles mains, quelles voix et quelles scènes feront encore vivre le son dominicain ?Préserver une musique traditionnelle, c’est aussi lui permettre de rester audible et pratiquée. C’est créer des lieux où elle peut être interprétée, où ses histoires peuvent être racontées et où de nouveaux publics peuvent la rencontrer.
Kundengo Minier est un musicien dominicain, guitariste, cuatrista et constructeur d’instruments. Depuis plus de cinq décennies, il contribue à préserver et transmettre le son et les musiques traditionnelles dominicaines.
César Namnúm est un musicien, locuteur et écrivain dominicain. Son parcours est notamment lié à la recherche, à la promotion et à la diffusion du son et d’autres expressions musicales traditionnelles de République dominicaine.
Kundengo Minier et César Namnúm ont été honorés à Santo Domingo pour plus de cinquante ans consacrés à la préservation, à la recherche et à la diffusion du son dominicain et des musiques traditionnelles.
Au sud-ouest de la République dominicaine, le paysage semble défier la géographie. Lago Enriquillo, présenté comme le plus grand lac des Antilles, se trouve dans une dépression dont la surface est située à 40 mètres sous le niveau de la mer. Un lac salé, immense, sans débouché vers l’océan, où vivent crocodiles américains et iguanes. Derrière cette scène très concrète se cache une question beaucoup plus vaste : comment un lac aussi singulier s’est-il installé ici, et que raconte-t-il du territoire qui l’entoure ?
Lago Enriquillo, un lac sans sortie vers la mer
L’une des clés se trouve dans la forme même du bassin. L’United States Geological Survey (USGS), organisme public de recherche spécialisé notamment dans les sciences de la Terre, décrit Lago Enriquillo et le lac Azuéi voisin, en Haïti, comme deux lacs salés installés dans la vallée de rift d’Hispaniola. Tous deux occupent une dépression fermée : leurs eaux ne disposent d’aucun exutoire naturel vers la mer.
Cette absence de sortie change tout. Le niveau du lac dépend fortement des pluies, du ruissellement et de l’évaporation. Lorsque l’eau arrive dans le bassin, elle n’est pas évacuée vers l’océan. L’évaporation joue alors un rôle majeur dans l’équilibre du système, tandis que les sels restent concentrés dans l’eau. C’est l’une des raisons pour lesquelles le lac est qualifié d’hypersalin par les chercheurs de l’USGS.
Le paysage n’est donc jamais complètement figé. Les images Landsat étudiées par l’USGS montrent des variations spectaculaires au fil des décennies. Entre 2002 et 2016, une forte montée des eaux a submergé des terres agricoles et déplacé des milliers de familles. À Lago Enriquillo, le fait géographique se manifeste aussi dans la vie quotidienne des communautés riveraines.
Un refuge pour les reptiles
L’autre singularité de Lago Enriquillo apparaît au bord de l’eau. La population de crocodiles américains de République dominicaine est restreinte à cette zone géographique. Dans un paysage sec et salé, la présence de ce grand reptile donne au lac une identité écologique particulièrement forte.
Les iguanes font également partie du décor. Deux espèces sont présentes dans cette région, dont l’iguane de Ricord, une espèce à distribution très limitée sur Hispaniola. Isla Cabritos, proposée parmi les visites du parc national, est l’un des lieux emblématiques pour observer cette faune et comprendre la richesse biologique du site.
Cette biodiversité explique aussi le niveau de protection du territoire. Lago Enriquillo figure depuis 2002 parmi les zones humides d’importance internationale de la Convention de Ramsar. Le lac appartient également à la réserve de biosphère Jaragua-Bahoruco-Enriquillo, désignée en République dominicaine en 2002 et intégrée depuis 2017 à une réserve de biosphère transfrontalière avec La Selle, en Haïti, sous l’égide de l’UNESCO.
Quand Lago Enriquillo raconte aussi le climat
Le lac intéresse enfin les scientifiques pour une raison moins visible : ses sédiments conservent des informations sur le climat passé. En 2019, l’équipe de l’USGS y a récupéré plusieurs carottes sédimentaires, dont certaines atteignaient environ cinq mètres. Leur objectif était de reconstituer l’histoire des précipitations et des sécheresses dans la Caraïbe au cours de l’Holocène récent.
Lago Enriquillo devient ainsi plus qu’une curiosité géographique. Ses couches de sédiments, son niveau changeant et sa salinité constituent des archives naturelles permettant d’étudier l’équilibre entre pluie et évaporation. Ce que l’on voit aujourd’hui à la surface peut donc aider les chercheurs à mieux comprendre des variations climatiques qui se sont produites sur des milliers d’années.
Environ 40 mètres qui changent le regard
Ce qui rend Lago Enriquillo si mémorable tient finalement à une contradiction apparente : le plus grand lac des Antilles se trouve dans l’une des régions les plus arides de République dominicaine, sous le niveau de la mer, tout en abritant une faune remarquable et en conservant dans ses fonds une partie de l’histoire climatique caribéenne.
Le chiffre d’environ 40 mètres attire l’attention. Mais il ouvre surtout une porte sur un territoire où géologie, climat, biodiversité et vies humaines restent intimement liés. Et si certaines des destinations les plus fascinantes de la Caraïbe étaient précisément celles dont le paysage oblige d’abord à revoir ce que l’on croyait savoir ?
Lago Enriquillo se situe dans le sud-ouest de la République dominicaine. Il occupe une dépression fermée et se trouve à environ 40 mètres sous le niveau de la mer.
Lago Enriquillo ne possède aucun exutoire naturel vers la mer. L’eau qui arrive dans son bassin s’évapore tandis que les sels restent concentrés, ce qui explique son caractère hypersalin.
Lago Enriquillo est présenté comme le plus grand lac des Antilles. Situé sous le niveau marin, il abrite notamment des crocodiles américains et des iguanes et conserve dans ses sédiments des traces du climat passé de la région.
À Barahona, dans le sud-ouest de la République dominicaine, une pierre bleue relie géologie, artisanat et identité nationale. Le Larimar n’est pas seulement recherché pour sa couleur : son histoire est attachée à un territoire précis, à ceux qui l’extraient et à ceux qui le transforment. De la Sierra de Bahoruco aux ateliers de joaillerie, son parcours raconte comment une ressource locale peut devenir patrimoine, symbole et enjeu de protection.
À Barahona, une pierre commence son voyage
En 1974, l’artisan dominicain Miguel Méndez s’intéresse à une pierre bleue connue dans la région de Barahona. Avec le géologue Norman Rilling, il contribue à identifier son gisement et à développer son usage dans la joaillerie. Méndez lui donne aussi son nom : « Larimar », formé à partir de Larissa, le prénom de sa fille, et de « mar », la mer en espagnol. Derrière ce nom devenu familier en République dominicaine se trouve donc une histoire profondément liée à un territoire, à une famille et à un savoir-faire.
Larimar : pourquoi cette pierre est-elle si singulière ?
Le Larimar est une variété bleue de pectolite que les autorités dominicaines présentent comme propre au pays. Son gisement se situe dans la Sierra de Bahoruco, au sud-ouest de la République dominicaine, notamment dans les communautés de Los Checheses et La Filipina, dans la province de Barahona. Sa couleur, qui peut aller du bleu clair à des nuances plus soutenues, lui donne une identité visuelle immédiatement reconnaissable.
Mais sa singularité ne tient pas seulement à son apparence. Elle tient surtout à son origine géographique : Barahona n’est pas un décor autour de la pierre, c’est le lieu qui lui donne son histoire. Cette précision territoriale change la manière de la regarder : derrière chaque pièce travaillée se trouve l’idée d’une provenance que le pays entend préserver.
Quand la pierre passe entre les mains des artisans
Extraire cette pierre n’est que le début. Une fois sorti du sous-sol, le matériau doit être sélectionné, coupé, poli puis transformé. C’est là que les artisans deviennent essentiels. Bijoux, pendentifs, bagues ou pièces décoratives donnent à la pierre une seconde vie et transforment une ressource minérale en objet culturel. En décembre 2025, les autorités dominicaines indiquaient qu’au moins la moitié du matériau extrait restait dans le pays afin d’être travaillé localement, notamment dans l’artisanat et la joaillerie.
Cette transformation représente un enjeu important : conserver davantage de valeur sur le territoire plutôt que d’exporter uniquement une matière brute. Elle permet aussi de maintenir un lien visible entre l’origine de la pierre et les gestes qui lui donnent sa forme finale, avant sa circulation internationale.
Comment le Larimar est devenu un symbole dominicain ?
Cette relation entre pierre, territoire et savoir-faire a progressivement dépassé le cadre commercial. Le 4 novembre 2011, la loi 296-11 a déclaré le Larimar « Pierre nationale » de la République dominicaine. Depuis une autre loi adoptée en 2018, le 22 novembre est également consacré à la Journée nationale du Larimar.
Ces reconnaissances donnent une dimension institutionnelle à ce que les artisans et les communautés de Barahona construisent depuis des décennies. Porter cette pierre ne revient alors plus seulement à choisir une pierre bleue. La pierre renvoie à un lieu, à une histoire de transformation et à une identité que le pays a choisi de reconnaître officiellement.
Protéger le nom « Larimar Barahona »
La question suivante était presque inévitable : comment protéger cette origine lorsque la pierre circule hors du pays ? La réponse passe aujourd’hui par la dénomination d’origine « Larimar Barahona ». Son enregistrement international dans le système de Lisbonne de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle permet d’associer juridiquement le nom au territoire dont il provient.
En juin 2026, le ministère dominicain de l’Énergie et des Mines indiquait que cette dénomination bénéficiait d’une protection dans 28 pays. L’objectif dépasse la lutte contre les usages abusifs du nom. Il consiste aussi à renforcer la traçabilité et à encourager le découpage, le polissage et la création de bijoux en République dominicaine.
De Barahona au monde, ce que raconte vraiment le Larimar
Le parcours de cette pierre raconte finalement bien davantage qu’une curiosité géologique. Une matière enfouie dans la Sierra de Bahoruco est devenue une ressource, puis un savoir-faire, un symbole national et désormais une origine que la République dominicaine cherche à protéger au-delà de ses frontières. Dans cette histoire, Barahona reste aujourd’hui encore le point de départ et le fil conducteur.
C’est peut-être là que réside la véritable valeur patrimoniale de cette pierre. Sa singularité ne dépend pas seulement de sa rareté, mais du lien entre un lieu, des personnes et les gestes qui transforment la pierre. Protéger ce lien revient aussi à poser une question plus large : dans une Caraïbe riche de productions intimement attachées à leurs territoires, combien d’autres savoir-faire pourraient, eux aussi, devenir des patrimoines mieux identifiés, mieux transmis et mieux protégés ?
Le Larimar est une variété bleue de pectolite associée à la République dominicaine. Son gisement se situe dans la Sierra de Bahoruco, dans la province de Barahona.
Le Larimar est devenu un symbole national lié à l’identité, à l’artisanat et au savoir-faire dominicains. Il a été déclaré pierre nationale de la République dominicaine en 2011.
La dénomination d’origine « Larimar Barahona » protège le lien entre la pierre et son territoire d’origine. Elle vise notamment à préserver sa traçabilité, son authenticité et la valeur créée localement autour de sa transformation.
Devant un écran affichant 1 083 448 visiteurs, le ministre David Collado a présenté les résultats de juillet 2026. Derrière ce record du tourisme en République dominicaine, les autorités veulent montrer des effets concrets sur l’emploi, les fournisseurs et les recettes publiques. Mais les chiffres révèlent aussi une concentration des arrivées autour de quelques territoires.
Un nouveau seuil franchi en juillet
La République dominicaine a accueilli 921 718 touristes par voie aérienne et 161 730 croisiéristes en juillet, soit 1 083 448 visiteurs au total. Ce résultat progresse de 2,9 % par rapport à juillet 2025, de 6,4 % par rapport à 2024 et de 60,6 % par rapport à 2019.
Sur les sept premiers mois de 2026, le pays totalise 7 700 118 visiteurs : 5 885 259 arrivés par avion et 1 814 859 par voie maritime. Le cumul dépasse de 7 % celui de 2025 et de 10,4 % celui de 2024. Le tourisme en République dominicaine confirme ainsi une croissance qui ne repose pas sur un seul mois exceptionnel.
Punta Cana concentre 58 % des arrivées aériennes
Le record est national, mais sa géographie reste déséquilibrée. En juillet, l’aéroport de Punta Cana a accueilli 537 204 passagers, soit 58 % des arrivées aériennes. Las Américas en a reçu 219 494, ou 24 %, tandis que Cibao en a compté 119 662, soit 13 %. Puerto Plata représente 3 %, contre 1 % pour La Romana et Samaná.
Cette répartition montre le poids de Punta Cana dans le tourisme en République dominicaine. D’autres destinations affichent toutefois une activité soutenue. L’occupation hôtelière nationale atteignait 76 %, avec 92 % à Bayahíbe, 83 % à La Romana, 82 % à Miches et 80 % dans la zone Bávaro–Punta Cana.
183 000 emplois derrière les chambres occupées
Les autorités estiment que les hôtels soutiennent plus de 183 000 emplois directs et qu’environ 605 000 personnes dépendent économiquement de l’activité touristique. La cuisine constitue le premier bassin d’emplois hôteliers, avec 42 460 postes. Les restaurants en représentent 28 991 et les bars 14 443.
À ces métiers s’ajoutent le service, l’entretien, la sécurité, les excursions, les transports et le commerce. Yanira Eusebio, vendeuse de boissons sur la plage de Guayacanes, a expliqué que la rénovation de son point de vente et une formation à l’accueil lui avaient permis d’améliorer ses revenus. Son témoignage rappelle que le tourisme en République dominicaine ne se limite pas aux complexes hôteliers.
Salaires, fournisseurs et impôts
En juillet, la masse salariale des hôtels a atteint 4,77 milliards de pesos dominicains. Les achats auprès des fournisseurs se sont élevés à 11,59 milliards, soit plus de 374 millions de pesos par jour. Le secteur a également versé 8,729 milliards de pesos d’impôts, selon les données présentées par le ministère.
La chaîne d’approvisionnement élargit ces retombées. Selon la vice-ministre Jacqueline Mora, 92 % des surfaces agricoles qui approvisionnent les tables hôtelières se trouvent hors de la région Est. Une partie des dépenses générées par le tourisme en République dominicaine bénéficie donc à des producteurs éloignés des plages fréquentées.
Les visiteurs sortent-ils des hôtels ?
Six touristes sur dix auraient réalisé une activité hors de leur hébergement, notamment des excursions, des visites, du snorkeling ou des sorties en buggy. Cette circulation peut soutenir les guides, les transporteurs, les restaurateurs et les petites entreprises. Elle permet aussi de découvrir des territoires et des patrimoines au-delà du séjour tout compris. Les niveaux de satisfaction restent élevés : 4,4 sur 5 en moyenne, 91 % des personnes interrogées déclarant vouloir revenir et 59 % affirmant qu’elles recommanderaient la destination.
Ce que le record ne dit pas encore
Ces résultats décrivent la puissance économique du secteur, mais pas toute sa répartition. Ils ne précisent ni la stabilité des emplois, ni les salaires par métier, ni la part des revenus conservée dans chaque commune. Ils ne mesurent pas davantage les effets sur le logement, l’eau, les déchets ou les littoraux. Le prochain défi du tourisme en République dominicaine sera donc de transformer les records d’arrivées en valeur durable. Après 1 083 448 visiteurs en juillet, la question n’est plus seulement combien de personnes arrivent, mais combien de territoires, de travailleurs et d’entreprises locales avancent avec elles.
La République dominicaine a accueilli 1 083 448 visiteurs en juillet 2026. Ce total comprend 921 718 touristes arrivés par voie aérienne et 161 730 croisiéristes.
Selon les données du ministère du Tourisme, les hôtels soutiennent plus de 183 000 emplois directs. En juillet 2026, ils auraient versé 4,77 milliards de pesos en salaires, acheté 11,59 milliards de pesos de produits et services auprès de fournisseurs et généré 8,729 milliards de pesos d’impôts.
Punta Cana reste la principale porte d’entrée touristique du pays. En juillet 2026, son aéroport a accueilli 537 204 passagers, soit 58 % des arrivées aériennes, devant Las Américas avec 24 % et Cibao avec 13 %.
À Santiago de los Caballeros, en République dominicaine , certaines maisons victoriennes portent encore leurs balcons ouvragés, leurs toits de zinc et leurs couleurs vives. Pourtant, derrière ces façades, le temps travaille. Abandon, dégradation et occupations irrégulières fragilisent une partie de ce patrimoine. Pour l’urbaniste Reynaldo Peguero, environ 400 édifices victoriens et républicains subsistent dans la ville. Chacun raconte davantage qu’une histoire d’architecture : un quartier, une famille, parfois un épisode national.
Cette réalité donne un visage concret au débat ouvert en République dominicaine. Le Sénat a approuvé en deuxième lecture, le 24 juillet 2026, un projet de loi sur la protection et l’acquisition du patrimoine culturel. Le texte doit encore être examiné par la Chambre des députés avant une éventuelle transmission au pouvoir exécutif. Il ne s’agit donc pas encore d’une loi promulguée. Derrière ce projet se révèle une difficulté concrète : restaurer un bâtiment ancien demande des moyens, alors que laisser agir le temps peut effacer sa valeur. La réponse ne peut donc reposer ni sur les propriétaires ni sur l’État seul.
République dominicaine: quand la propriété rencontre la mémoire
Le projet reconnaît comme patrimoine culturel des biens publics ou privés ayant une valeur historique, artistique, architecturale, archéologique, documentaire, scientifique ou ethnologique. Il concerne aussi le patrimoine immatériel, subaquatique et certaines collections. Le propriétaire conserverait son bien, mais devrait respecter des obligations particulières : l’entretenir, permettre des inspections et demander une autorisation avant certaines transformations.
La mesure la plus discutée est l’expropriation. Dans certaines circonstances, l’État pourrait acquérir un bien privé lorsque son manque d’entretien menace sa conservation, lorsque sa sauvegarde l’exige ou lorsqu’un intérêt public est établi. La procédure devrait respecter le cadre légal et prévoir une indemnisation.
La question dépasse donc un simple conflit entre administration et propriétaires. Lorsqu’une maison historique s’effondre, ce n’est pas seulement un bâtiment privé qui disparaît. Ce sont des techniques artisanales, des souvenirs familiaux et une façon d’habiter la ville qui deviennent illisibles. La propriété appartient à une personne. Mais la mémoire qu’elle contient peut concerner toute une communauté.
Un patrimoine vivant, pas un décor
En République dominicaine, Reynaldo Peguero appelle à mieux identifier les édifices vulnérables et à coordonner les acteurs publics et privés. Saúl Abreu, directeur exécutif de l’Association pour le développement de Santiago, estime également que l’État devrait envisager l’acquisition de propriétés possédant une forte valeur patrimoniale. L’objectif ne serait pas de figer ces maisons, mais de leur donner une nouvelle fonction : musée, espace culturel, centre de formation ou bâtiment institutionnel.
Cette approche rejoint une idée essentielle pour la République dominicaineRépublique dominicaine : protéger ne signifie pas seulement conserver une façade pour les visiteurs. Un patrimoine reste vivant lorsqu’il continue d’être fréquenté, raconté et transmis. Sans usage, une restauration peut devenir une coquille vide. Sans habitants, artisans, historiens et associations, la protection juridique ne suffit pas.
Le projet prévoit aussi un droit préférentiel d’acquisition pour l’État lorsqu’un propriétaire souhaite vendre un bien patrimonial. Il encadrerait les interventions sur les monuments nationaux, la sortie du territoire de certains objets et les fouilles archéologiques. Des sanctions allant de 10 à 50 salaires minimums du secteur public sont également envisagées.
Qui décidera de ce qui mérite d’être sauvé ?
Le texte ouvre cependant plusieurs questions. Comment déterminer qu’un propriétaire n’assume plus son devoir de conservation ? Quels soutiens lui seront proposés avant une expropriation ? Comment fixer une indemnisation juste ? Et surtout, l’État disposera-t-il ensuite des budgets, des spécialistes et du temps nécessaires pour restaurer les biens acquis ? Ces interrogations sont indispensables. Une loi de protection ne doit pas devenir un outil arbitraire. Elle doit s’appuyer sur des inventaires transparents, des expertises indépendantes, des recours accessibles et une stratégie de long terme. Elle doit aussi reconnaître que certains propriétaires veulent préserver leur bien, mais n’en ont simplement pas les moyens.
En République dominicaine, le débat ne se résume donc pas à choisir entre propriété privée et intervention publique. Il invite à construire une responsabilité partagée. L’État peut encadrer et financer. Les propriétaires peuvent entretenir et transmettre. Les collectivités peuvent documenter. Les citoyens peuvent redonner une place à ces lieux dans la vie quotidienne. Au fond, la question est simple : lorsqu’un bâtiment porte une part de l’histoire commune, peut-on attendre sa disparition pour décider qu’il comptait ?
Le projet vise à empêcher la disparition de bâtiments, objets ou collections ayant une valeur patrimoniale. Une expropriation encadrée pourrait être envisagée lorsque l’abandon ou le manque d’entretien menace leur conservation.
Non. Le texte a été approuvé en deuxième lecture par le Sénat dominicain, mais il doit encore poursuivre son parcours législatif avant une éventuelle promulgation.
La protection pourrait concerner des bâtiments historiques, des œuvres, des archives, des collections, des sites archéologiques et d’autres biens matériels ou immatériels reconnus pour leur valeur culturelle.